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25 juil. 2026

Vivre : à géométrie variable

 
 
Double portrait de Marie et P.S. Krøyer / Skagens Kunstmuseer / Danemark

Complémentarité de couple :
elle toute en pointes et en aspérités
et lui qui ne cesse d'arrondir les angles
 
 

20 juil. 2026

Vivre : échappée belle

 
 
 
On peut se tourmenter. Passer en revue les circonstances et les ressasser. On peut le faire pendant passablement de temps, mais... quand la question est : Qu'aurais-je pu faire d'autre ? Et que la réponse est toujours : Rien, à moins de sacrifier ma propre santé mentale, alors, c'est qu'on peut tourner la page en toute loyauté, tourner le dos et s'en aller.
 

13 juil. 2026

Vivre : jusqu'à la délivrance

 
La cueillette des pois / Camille Pisarro / Fondation Langmatt / Baden
 
 
J'étais en train de me choisir un bouquin devant la boîte à livres (un peu maltraitée, des montagnes accumulées, déversées, beaucoup à fouiller) quand tout à coup une espèce de tornade m'est plombée dessus, surmontée d'un visage aux yeux brillants qui avait quelque chose de familier. Tandis que je tentais de la remettre, la tornade m'a annoncé qu'elle était à la retraite depuis quinze jours. C'est alors que  j'ai reconnu une des vendeuses du supermarché "où tout le monde en a pour son argent".
Elle arborait un T-shirt à fleurs et s'apprêtait à partir en bicyclette. Elle a dit que les derniers temps elle comptait les jours et les heures. La dernière année avait été un enfer. Et maintenant... maintenant, elle se sentait revivre, comme en vacances. Elle pouvait dormir plus tard et finalement prendre tout son temps. Elle avait le regard scintillant.
J'ai immédiatement pensé à D, caissière dans l'autre supermarché, qui va aussi prendre sa retraite à la fin du mois et qui raconte à tout le monde depuis longtemps combien il lui reste de jours, de mois et de semaines. Comme R. lui a promis une bouteille de champagne pour son dernier jour (c'est une bosseuse qui fait son job jusqu'au bout avec compétence) on lui a demandé la date exacte. Réponse : D. ne sait pas. La planification n'a pas encore été faite. Aucune hiérarchie fixe. Aucun apéro organisé pour marquer la fin de quinze ans de collaboration. Alors elle a décidé de s'en aller, à la minute précise où son contrat prendrait fin, sans pot de départ, sans au revoir. Sa fête, ce sera sa libération. Retrouver son chien, ses petits-enfants, son balcon.
Tristesse des mondes kleenex... on prend et on jette... on solde, on repourvoit, on déplace...les personnes comme les marchandises... privées de sens et de reconnaissance... tristesse tout en contraste avec les fleurs sur le T-shirt de la tornade ayant enfin pris son envol...
 
 
 

10 juil. 2026

Vivre : psychotravaux

 
Le père Magloire sur le chemin de Saint-Clair à Etretat/ Gustave Caillebotte / Fondation Petit-Palais / Genève
 
 
Quand il arrive avec sa caisse à outils, dûment équipé, Monsieur André a vraiment quelque chose de particulier. Non seulement c'est un bon ouvrier, mais il a un mode de communication qui n'appartient qu'à lui : tout en lui incarne l'empathie. Il n'est ni obséquieux, ni conformiste, ni désireux d'embobiner. Encore moins avide ou intéressé. Il écoute avec attention, les yeux dans les yeux son interlocuteur et il relance toujours à partir de ce qu'il entend. Cela donne lieu à des échanges stimulants, car se sachant pris en considération l'interlocuteur est tout disposé à l'écouter à son tour et à admettre ses arguments. Monsieur André est censé soigner toutes sortes de dysfonctionnements dans la maison, c'est son métier, mais ce métier, il l'exerce avec autant d'application que certains médecins accueillant les mal-êtres humains sur leur divan.
 

18 juin 2026

Vivre : brassages

 

 
Dans un tout autre registre, quoi que... le café Sperl à Vienne


En entrant dans la brasserie, hier matin après ma baignade, je me suis fait héler par C. une très ancienne connaissance que je croise environ une fois tous les cinq ans. Elle était d'humeur solaire (ce qui n'est pas toujours le cas, je me souviens de la fois où elle m'avait répondu en déclamant : "Je viens de me faire lourder comme une héroïne de roman de gare!" Cette fois-ci elle nous a présenté "Daniel", son nouveau compagnon, qui épluchait un journal et paraissait aussi ravagé que les nouvelles qu'il y découvrait. 
Qu'on la fréquente pour un café, pour déjeuner, ou pour un repas de famille, la brasserie est un endroit où l'on est pratiquement sûre de rencontrer des gens que l'on connaît, qui viennent nous parler de notre passé ou de notre présent, de notre vie professionnelle ou résidentielle, de formations suivies durant une toute autre vie, rapportant de pans de notre existence, un peu comme des pièces de puzzle qu'on aurait oubliées sous un meuble pendant pas mal de temps et se rappellent à nous avec leur lot de poussière et d'étonnement. 
La brasserie est un lieu élégant, original, bénéficiant d'une merveilleuse terrasse donnant sur le lac et sur la France. C'est aussi un endroit où l'on sert une nourriture généreuse et réconfortante, servie par un personnel des plus décontractés. Cet avis doit être partagé par bon nombre de gens parce qu'il est rare - quelle que soit l'heure - de ne pas trouver la plupart de ses tables occupées par une clientèle très variée : fonctionnaires ou magistrats, artisans négociant un contrat, copines se retrouvant après un cours de yoga, artistes en tournée, familles dont les mères n'ont pas envie de cuisiner, vieux rentiers protestants exhibant leur fortune au travers de vêtements discrètement griffés. 
J'adore cet endroit, d'abord parce que j'aime bien manger, mais aussi parce que tout le monde semble y avoir sa place et pouvoir y être intégré. Dans un monde de plus en plus clivé, genré, stigmatisé, répertorié, c'est bon de pouvoir être ce que l'on est, simplement ce que l'on est, et qu'on vous traite avec équanimité en vous foutant la paix.
 
 

10 juin 2026

Vivre : éteindre

 
 
Garçon soufflant sur un tison incandescent / El Greco / Museo nazionale di Capodimonte / Napoli
 
Plus souvent qu'à mon tour, le geste qui sauve : index balayé sur mode silencieux 
 
 

 

9 juin 2026

Vivre : au rythme de ton coeur

 
 
Pavement / Eglise Sant'Anastasia / Vérone

 
Bientôt aussi nécessaire que l'eau, aussi rare que le silence,  aussi précieuse que l'or : la lenteur.
 
 
 

24 mai 2026

Vivre : la sagesse en cinq lettres

 
Statues / entrée de l'arsenal / Venise

Assez. Étymologiquement : provient du latin "ad satis".  En suffisance ou à satiété.
Assez ! ça suffit ! Ordre intimé. Plus serait exagéré. On ne saurait davantage en tolérer. 
En avoir assez = Sentiment d'avoir atteint ses limites. Il est temps de stopper.
Assez (adverbe) =  atténue l'adjectif ou l'adverbe qu'il accompagne. Assez beau. Assez bien.
 Assez (adverbe) =  curieusement peut aussi renforcer. Un événement assez marquant.
Quelle que soit son acception, cet indicateur de quantité mériterait d'être mieux exploré.
Nous aiderait peut-être à mieux vivre. Avec nous-mêmes. En société. 

19 mai 2026

Vivre : le travail infini des anges

 
Pala dello Spedalingo (dett.) /Rosso Fiorentino / Uffizi / Firenze
 
Valoriser. Encore et toujours valoriser. Mettre en évidence les qualités. 
D'où vient donc ce manque si grand - immense - si difficile à combler ? 
 
 
 

15 mai 2026

Vivre : dans la ville grise

 
Dans une rue de Florence / 2023
 
Après des jours et des jours d'un été insensé, déplacé, la météo a soudainement tourné : froidure, orages, pluies et même grêle par endroits. En ville, hier, les cloches sonnaient à toute volée. Elles disaient la fête et la joie des fidèles qui se pressaient dans la cathédrale en groupes parsemés. En ce jour férié, la ville n'était pas des plus attrayantes (on aurait dit une vieille comédienne qui aurait négligé de se maquiller) et les touristes ressemblaient à de pauvres brebis égarées. Il y avait les prévoyants, désemparés certes, mais bien au chaud dans leurs anoraks au col remonté. Il y avait aussi les imprudents, qui frissonnaient en superposant leurs pauvres T-shirts sous leurs blousons légers. Tous semblaient désireux de partir se réfugier dans un bistrot autour d'un chocolat chaud. On avait envie de leur lancer : hej ! ne partez pas, faites preuve d'un peu d'imagination, cette ville est magnifique quand les rayons du soleil jouent sur ses pavés !
Parmi les touristes, tout aussi égarés, il y avait les solitaires qui étaient partis se balader pour échapper à cette trop longue journée chômée. Les solitaires, un jour comme celui-là, se remarquent à leur regard fuyant, on dirait qu'ils ont honte d'être seuls et que cette honte pèse des tonnes. Ils se dirigent tout droit, les yeux baissés, dans une direction empruntée au hasard et qui les ramènera beaucoup trop tôt dans le silence de leur chambre. Sous les nuages noirs, le temps joue contre eux. Le temps leur est hostile. Le temps s'étire d'ennui. 
Sous les arcades est soudain apparue la silhouette d'un homme, jeune, qui descendait en hésitant, en titubant quasiment de solitude. Ça se voyait qu'il n'avait pas l'habitude de se confronter à sa propre compagnie et à son propre désarroi. Il s'est arrêté devant une vitrine. S'est retourné et a fait deux pas en arrière. Puis s'est dirigé vers la porte fermée du magasin. Une porte protégée par des grilles en fer noir. Alors, sans rien dire, il a donné un coup de pied dans les barres. Un coup pour rien. A peine un choc sec que la pluie a amorti. Un coup de désespoir vite effacé par un groupe de Coréens qui arrivaient en ouvrant leur parapluie. Et l'homme, sa solitude, sa frustration, sont repartis.
 

30 avr. 2026

Vivre : médailles et revers

 
 
Portrait d'Auguste / Musée Départemental d'Arles Antique
 
Le bon vieux temps. Etait-il vraiment bon ? Est-il désormais vieux ou a-t-il carrément trépassé ? Il semblerait qu'on y était bien et qu'on ne le savait pas assez. Dans notre mémoire, le voici enjolivé, encensé. On voudrait le ressusciter. C'est sûr : maintenant, on saurait l'évaluer à sa juste valeur, le savourer. Face à toutes ces  questions, on ne peut faire qu'une chose : faire face au temps actuel, le jauger et, autant que possible, l'apprécier.
 
 

25 avr. 2026

Vivre : un ouragan d'objections

 
Portrait du Comte Preben Bille-Brahe /C.W. Eckersberg / NYCarlsberg Foudation / Copenhague
 
 
 A l'homme rempli d'indignation 
objecter cette simple évidence :
quand on adresse une demande
on peut se voir répondre : "non"
 
 

23 avr. 2026

Vivre : questions de conduite

 

 
Hier était une journée à peu près ordinaire. Ce qui signifie : balades avec le chien, yoga et relecture de Patti Smith (Devotion). Comme R. devait prendre trois trains plus un bus pour se rendre à un rendez-vous, je lui ai proposé de l'accompagner en voiture jusqu'à la ville la plus proche et d'aller l'y rechercher à son retour, histoire de raccourcir les temps d'attente (des temps qui en ce moment de l'année sont souvent bouleversés par les accidents de personnes ou des pannes diverses). 
A l'aller, après l'avoir déposé, j'ai promené le chien avec une certaine appréhension, car je n'avais pas assez de monnaie pour mon parcomètre. Je marchais sous un soleil insolent en craignant de trouver une prune sur mon pare-brise à la fin de notre balade. Au retour, l'après-midi, j'avais de l'avance et j'ai décidé de patienter devant la gare. Il y avait deux voitures de police sur la place et ce qui m'a frappée, c'est l'attitude des policiers envers les conducteurs de deux véhicules mal garés. On aurait pu croire que les choses allaient se passer ainsi : constat, verbalisation, injonction à dégager. Mais pas du tout. Les gendarmes discutaient, longuement, civilement, avec les intéressés. On aurait dit une conversation aimable, un échange de points de vue (j'ai souvent constaté que cette petite ville est un parangon de savoir-vivre, souvent les gens sont confondants d'amabilité). Dans les faits, je suis restée là pendant 15 minutes et durant tout ce temps aucune amende n'a été remise. Les dialogues étaient encore en train de se poursuivre quand j'ai embarqué R. pour rentrer. 
Apparemment, pour apprendre à vivre en société, ici on préfère discuter plutôt que tacler.
 

21 avr. 2026

Vivre : passer à la caisse

 
Portrait de femme / Hans Holbein l'Ancien / Musée Unterlindent / Colmar
 
 
Au début, comme c'est un petit supermarché, même si j'étais pressée, je n'osais pas trop scanner mes achats : il ne fallait pas que la caissière pense qu'on lui retirait son travail. Maintenant, je veille à la solliciter au bon moment. S'il y a trop de monde dans la file, je scanne. Sinon, je passe vers elle et j'en profite pour lui demander des nouvelles. De sa santé. De la santé de son mari. Je glisse toujours un compliment à son attention, sa coupe, sa manière consciencieuse de veiller aux réductions. Je lui demande conseil, sur la qualité d'un fruit ou sur les meilleures céréales. C'est une femme qu'on aurait définie entre deux âges  il y a encore quelques années, mais qui a pris un coup de vieux, depuis la maladie de son mari, depuis surtout que les responsables de magasin (dont la photographie est affichée à l'entrée, avec celle de leur adjoint juste au-dessous) ont commencé à se succéder à des rythmes presque endiablés. C'est que la Direction avec un D majuscule, celle qui officie depuis la plus grande ville du pays, a décidé que les employés ne devaient pas s'encroûter et se met un point d'honneur de booster leur dynamisme. Dès lors, on a mis sur pied un tournus qui a généré pas mal de turn over. Les visages de ses collègues changent sans arrêt. Elle est la seule à rester. Sans doute trop âgée pour qu'on l'intègre au fonctionnement proactif en cours, mais pas assez pour voir sa retraite poindre à l'horizon. Elle met pratiquement chaque lundi un nouveau collègue au courant. On dirait qu'elle passe son temps à expliquer. Elle est aussi censée surveiller les bouteilles d'alcool que certains pourraient chouraver et à remettre en place ce que d'autres ont déplacé. 
Parfois, dans un moment de répit, son visage se fixe sur le fond du magasin. On dirait une lionne en cage qui ne s'est pas résignée et qui attend et qui, en attendant, fait de son mieux et ronge son frein.
Merde alors ! La cinquantaine pourrait être un si bel âge. Pourquoi entretient-on l'idée que la fin (la fin de quoi exactement ?) est déjà en train d'arriver ? Au nom de quelle rentabilité ? Pourquoi injecte-t-on tant de tristesse dans les regards ? Tant de vide au fond des prunelles ? Tant de sentiment de ne plus rien valoir ? 
 
 

4 avr. 2026

Vivre : message personnel

 
Beltà intenta nella scrittura di una lettera / Kitagawa Utamaro / Museo arte orientale / Genova
 
 
Il y a les lettres envoyées. Et celles qu'on a préféré garder. Nettoyage de printemps dans mes papiers. Lire, avant de déchirer.
 
Parfois, je me demande à quoi tient ce mur de verre qui nous empêche de connaître les personnes qui nous sont (ou qui devraient, ou qui pourraient) nous être les plus proches. Qu'est-ce qui nous interdit de nous dire à ceux que nous aimons (ou pourrions être amenés à aimer) ? Qu'est-ce qui nous retient de nous raconter ? Le besoin de nous protéger ou le désir de protéger? La honte ? La peur ? Les convenances ? Qu'est-ce qui fait que l'on finit par se retrouver face à un mystère quand une personne proche vient à manquer ?
On se dit : on n'a pas pu (et on déroule tout un tas de bonnes raisons). On se dit : il a fallu s'éloigner. On se dit : la vie que nous souhaitions vivre nous a entraînés ailleurs. On se dit : c'était impossible ou trop difficile.
Pourtant, on garde au fond de soi comme un sentiment d'échec, ou la nostalgie de ce qui aurait pu être. On se met alors à échafauder des hypothèses.
Devant l'énigme que recèle le passé, il arrive que des écrivains fassent le travail. Ils ont fait à rebours le chemin des larmes et règlent ainsi d'une certaine manière leurs comptes avec ce qui s'est déroulé. Cela donne de beaux livres, qui nous touchent et nous font pleurer. 
Mais, entre le mur de verre et les beaux livres, je me demande toujours et encore : le vrai sens de la relation n'est-il pas de parvenir à se rejoindre, malgré les difficultés ? Se parler, se raconter. Le fait est, malheureusement, qu'on n'est pas seul/e dans l'histoire et qu'il faut être deux pour parvenir à communiquer et pour se (re)lier.
Bien sûr, il y a les lettres, et les écrits a postériori et tous les psys à qui ont a tout raconté. Les psys entendent tous les chagrins et toutes les griffures infligées à notre sensibilité. Les psys nous aident à comprendre et à avancer. Mais il y a ce pas qu'ils ne peuvent pas faire à notre place : le pas qui nous permet de nous expliquer et surtout de nous faire comprendre par les principaux intéressés. 

  

29 mars 2026

Vivre : les résolutions intérieures

 
Traversée du az-Zab-al-Kabir (Grand Kabir), près de Mossoul, Irak / 1935 / Anne-Marie Schwartzenbach
 
 La vie est compliquée.
Parfois terriblement compliquée.
Ta tâche essentielle : la simplifier.
Encore et toujours élaguer.
 
 

28 mars 2026

Vivre : prendre langue

 
Le couple de l'homme qui ne sourit jamais avec la femme qui sourit toujours / JM Folon
 
 
Les langues vont et viennent, vivent et meurent, bougent et se transforment. Il en va de même avec les expressions qu'elles portent. Pour leurs locuteurs, il s'agit de prendre ou de laisser, de rejeter et d'adopter pour s'adapter. L'autre jour, j'ai entendu pour la  première fois depuis longtemps : Tomber en désuétude. Adorable manière de dire le déclin, des choses, des attitudes, des mots. J'ai trouvé l'expression si jolie, que je me suis promis de l'utiliser à la première occasion. Voici donc chose faite. Ça m'a rappelé aussi : Tomber de Charybde en Scylla. Et encore : Tomber de haut. 
Depuis quelques lustres en revanche, les émojis ont le vent en poupe. Ils se multiplient comme des lapins et déjà pour éviter les impairs les dictionnaires bilingues s'avèrent nécessaires. En guise de messages, ou de commentaires sur certains sites, ils prennent beaucoup beaucoup de place. L'autre jour : pas moins de vingt cœurs, vingt fois deux mains en prière, quinze pouces levés, douze smileys, plus un papillon et une île (?!?) pour exprimer une réaction positive. Ils sont aussi populaires que la truffe et font le même effet : point trop n'en faut. Avec le trop de trop, l’écœurement guette, le pouce fatigue, le sourire flanche, les mains se lassent. Pourquoi tant produire ? Dans la plupart des cas, un cœur, un sourire, un merci ne peuvent-ils suffire ? 
Avec dix signes grand max, je peux en témoigner, on s'en sort très bien. On exprime sa tristesse, sa tendresse, sa sympathie, ses  remerciements, les remerciements de son chien, et, honte à moi, on écourte une discussion à laquelle sans cela on ne saurait comment mettre fin.
Bref, en un émoji comme en cent, quoi que tu dises, dis-le simplement. Tu n'y perdras pas grand chose et les data center, les lecteurs, le monde enfin, t'en seront infiniment reconnaissants. 
 
  

 

13 mars 2026

Vivre : le sens de la gratuité

 

 
 
Donne par besoin ou par plaisir.
Mais n'attends jamais rien en retour.
Et prends de même (besoin, plaisir)
sans jamais rien devoir en retour. 
 
 
 
 

23 févr. 2026

Vivre : love me, love me tender!

 
Femme nue debout / Vilhelm Hammershøi / SMK / Copenhague
 
Elle veut être aimée. Elle veut absolument être aimée. Et aussi admirée. Avec le temps, elle a asséché tout son entourage de proximité. Dans sa vitrine, elle s'affiche douce, perspicace, étoilée, une parfaite que tout le monde rêve d'apprivoiser. Elle est admirable, cumule les efforts pour tout contrôler, mais à force d'efforts justement - toutes ces sucreries à exhiber, toutes ces démonstrations de bonté, tant de perfection tant de bouquets - elle se retrouve enfermée, serrée serrée, dans ce rôle d'amie parfaite qu'elle s'est inventé. 
Le soir, au coucher, le doute la saisit face au silence de la nuit. Dans son miroir elle se voit ridée. Elle entend au loin ses voisins crier. La réalité la frappe dans toute sa médiocrité. Alors, elle s'empare de son meilleur ami, écran écran magique, dis-moi aujourd'hui qui est le plus likée, elle tremble, elle s'accroche, elle espère, soudain de battre son cœur s'est arrêté. Mais enfin : une lumière dans le noir, l'écran a réagi, trois mots, deux exclamations, et, par la grâce du copié-collé, toute une pluie d'émojis... la voici qui revit.
 
 
 

1 févr. 2026

Vivre : des hauts, des bas, la vie

 
Affiche / Keith Haring / expo / Pise 2022
 

Dans la rue, elle agite les bras, on dirait une tulipe, en vert et en rose, en train d'éclore. Roses ses joues, ses lèvres, les fleurs de son pull ouvert sur un loden un peu trop large. Roses aussi ses paupières, mais pas à cause de son fard. Une ombre passe sur son regard. Elle a peu dormi. Hier, sa meilleure amie est morte d'une sale maladie, et laisse deux petits, du même âge que ses filles. Elle raconte sa vie, les tensions de décembre, ses soucis avec le bail de sa librairie. Elle raconte aussi ses projets, les changements prévus pour les mois à venir. Sous son grand manteau, elle a peut-être un peu maigri. Mais elle sourit. Elle illumine le trottoir autant que le soleil qui s'est enfin décidé à sortir. Elle irradie quelque chose qui pourrait s'appeler la Vie. Puis, elle s'envole, elle s'en va acheter des spaghettis : c'est vrai, c'est midi, c'est mercredi. Ses filles!