Se frayer un chemin à travers la librairie. Constater que, face aux besoins irrépressibles d'évasion, le rayon "voyages" s'est élargi au point d'occuper le plus grand espace face à l'entrée. S'esbaudir devant les couleurs des paysages déployés sur les étagères. Parcourir trois présentoirs et faire autant de fois le tour de la terre. Identifier deux livres de Stéphanie Ledoux disposés bien en évidence. Constater que l'Asie semble avoir le vent en poupe, particulièrement le Japon et la Corée. Sourire en feuilletant "Boutiques de Tokyo "et "Les petites épiceries de mon enfance", mais avoir besoin de plus de consistance. Survoler - mais seulement aujourd'hui - Tesson et Terzani. Et puis enfin dénicher l'ouvrage dont on avait besoin : "Le Léopard des neiges", un récit qu'on se promettait de découvrir depuis longtemps. Un moyen idéal pour passer de longues après-midi face à la présence tutélaire de la forêt, tandis que les flocons s'affolent contre les vitrages comme de minuscules papillons.
Devenir raisonnable : ne plus se fier aux titres, aux illustrations et aux couvertures. Ne jamais emporter un ouvrage sans en avoir lu auparavant quelques passages. Ouvrir et découvrir l'épigraphe : ce sont des lignes de Rilke (un extrait de sa lettre au Jeune Poète du 4 août 1904) :
"Au fond, le seul courage qui soit exigé de nous est celui qui nous permet d’affronter ce que nous pouvons rencontrer de plus étrange, de plus singulier, de plus inexplicable. En ce sens, l’humanité a été timorée, et il en est résulté un dommage irréparable à l’égard de la vie ; les expériences appelées "visions", ce qu’on appelle "le monde des esprits", la mort, toutes ces choses dont nous sommes si proches, ont été jour après jour repoussées loin de nous, si bien que les sens qui nous auraient permis de les percevoir se sont atrophiés. Sans parler de Dieu."Comment ne pas adhérer d'emblée ? A tort ou à raison, décider qu'un auteur ayant jugé bon de retenir cette citation mérite la plus grande attention. Le Léopard est embarqué et, depuis quelques jours, je vais et je viens sur les routes du Népal, me dirigeant vers l'Ouest, puis vers le Nord. Je compatis à la fatigue, aux saignements de pieds, à toutes les contrariétés météorologiques et logistiques.
N'ayant jamais voyagé dans cette région, privée de banque d'images mentales, face à un foisonnement de termes et de noms, je quitte régulièrement ma lecture pour découvrir par pc interposé le tracé d'une route, la découpe d'une montagne, la description d'une ville (même si on imagine aisément le décalage : 45 ans ont passé, la région est devenue une destination prisée pour des trekkings all inclusive, l'argent s'est mis à pleuvoir et, avec lui, tous les aléas du prétendu progrès).
Peter Matthiessen a entrepris ce voyage à travers le Dolpo en 1973, alors qu'il était veuf depuis peu, père de quatre enfants, dont le plus jeune l'attendait à la maison, pris en charge par des amis. Il est parti de Katmandou à fin septembre avec l'éminent zoologiste George Schaller, un forçat de la marche, un stakhanoviste qui tient absolument à arriver avant le rude hiver pour étudier le bharal, le "mouton bleu de l’Himalaya" dans sa période de rut. P.M. tient ce journal de bord avec une écriture détaillée, ciselée, par moments somptueuse. On est admiratif devant l'étendue de son érudition, devant la précision de ses descriptions servies par un impressionnant champ lexical. Surgissent aussi dans son récit les souvenirs de son mariage (l'expérience d'hallucinogènes avec son épouse Déborah, leur relation chaotique et leur cheminement solidaire à travers la maladie). En parallèle, il parle de sa progression dans la spiritualité bouddhiste zen.
Ce livre peut devenir une riche traversée pour qui aimerait prendre la route dans tous les sens du terme : géographiquement, humainement, spirituellement. En voici quelques extraits :
Les six bharals bondissent vers les falaises, mais un couple de loups descendant en ligne droite intercepte le dernier au moment où il galope à travers un plan de neige en direction du rebord. Dans cette lumière crue, l'animal gris-bleu semble beaucoup trop rapide pour se laisser rattraper, mais la file de loups gagne du terrain sur la neige durcie. Les voilà qui traversent à toute allure les fourrés de genévriers et dégringolent la pente de plus en plus abrupte : on dirait que le bharal va se faire couper toute retraite et précipiter au bas de la montagne, mais au dernier moment il s'échappe et s'élance sur une vire étroite où aucun loup ne peut le suivre.
Dans l'air glacé toute la montagne est tendue : le silence résonne. Les flancs des bharals frémissent, les loups halètent; mais tout le reste est immobile comme si le groupe de formes pâles assurait la cohésion du monde. Et puis je respire, la montagne respire, le mouvement reprend ses droits. [p.218]
Belle de corps et d'âme, écrivain doué, professeur inspiré avec sa curiosité passionnée, exceptionnellement intelligente et bonne, c'est ainsi que la voyaient tous ceux qui la connaissaient bien. Un ami m'avait dit d'elle : " Son âme est sans souillure". Cependant, elle semblait parfois planer au-dessus de la vie, comme si elle se préparait pour le jour où elle verrait venir l'état suprême auquel elle aspirait. Ce n'est pas difficile de vivre avec les saints, car ils ne font aucune comparaison, mais l'aspiration à la sainteté ne va pas sans problèmes. Je trouvais sa perfection exaspérante et me conduisais mal. Ma vie avec D était gâchée par le remords : j'avais de la peine à me supporter lorsque j'étais avec elle et je prétextais les obligations de mon travail pour partir en expédition dans le monde entier : une fois je suis resté absent sept mois. [p.91]
Ce n'est pas tant que nous soyons amis, cet homme et moi, mais plutôt qu'un fil nous relie, pareil au fil noir d'un nerf vivant ; quelque chose reste inachevé et il le sait aussi. Sans jamais tenter d'en parler, nous ressentons l'existence de la même façon, ou plutôt, je la ressens de la manière dont Tukten la réalise. Par sa manière de vivre dans l'instant, sans attaches, par la simplicité de son exemple quotidien, Tukten m'a prodigué bien des enseignements ; il est le maître que j'espérais trouver : je me le répétais comme une plaisanterie, mais je me demande maintenant si ce n'est pas vrai. "Quand tu seras prêt, disent les bouddhistes, le maître apparaîtra." [p.340]
Le titre du livre fait référence au désir intense qui anime l'auteur : apercevoir "le plus rare et le plus beau des grands félins", lequel à l'époque déjà était "quasi mythique". Une véritable quête zen : quand on part pour une longue aventure, avec un objectif bien précis, que finit-on par trouver ? Où finit-on par arriver ? La réponse émergera à la fin du voyage. Et sans doute encore bien après...
Autre voyageur, autre écriture. On peut lire aussi: La panthère des neiges de Sylvain Tesson, paru chez Gallimard en début d'année 2020