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13 nov. 2025

Lire : Lettres de saison

 

Il y a les matins Rilke. Ils surgissent comme une évidence dans les brumes de novembre. Ils parlent de froidure et d'intériorité, de Noëls à venir et de cadeaux à se faire. Ils évoquent des plaids en laine vaguement rugueuse, des frissons doux et de soirées particulièrement silencieuses. Rilke n'a pas écrit ses Lettres durant une saison donnée et il est certainement possible de les lire par temps estival ou même caniculaire, mais c'est une chose que je n'ai encore jamais expérimentée.

Nous sommes situés dans la vie, qui est l'élément auquel nous correspondons le mieux, et nous sommes, en outre, devenus semblables à cette vie grâce à une adaptation plurimillénaire, au point que, quand nous restons immobiles, nous sommes à peine discernable de tout ce qui nous environne en raison d'un curieux mimétisme.

Nous n'avons aucune raison d'éprouver de la méfiance à l'égard de notre monde, car il n'est pas tourné contre nous. s'il recèle des peurs, ce sont nos peurs; des abîmes, ils sont nôtres; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer.

Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu'on trouve à l'origine de tous les peuples, des mythes où les dragons se transforment en princesses à l'instant crucial; peut-être tous les dragons de notre vie ne sont-ils que des princesses qui n'attendent que le moment de nous voir un jour beaux et courageux. Peut-être tout ce qui est effrayant est-il, au fond, ce qui est désemparé et qui requiert notre aide.
 

Les mots de Rilke semblent remonter de la terre comme les vapeurs du brouillard qui court.  Je les absorbe comme un miraculeux breuvage.  Je les inhale : de petites particules inspirantes qui vont pénétrer jusqu'à la dernière de mes cellules, vont être intégrées par tout mon organisme pour faire de la journée qui commence une journée particulière. Une invitation pressante à vivre, à observer, à connaître.
 
 
 Extraits de la lettre du 12 août 1904
Lettres à un jeune poète / Poésie Gallimard / 1993 / trad. Marc B. de Launay

9 janv. 2025

Lire : relire, relire et encore relire

 


Vous êtes si jeune, en quelque sorte avant tout commencement, et je voudrais, aussi bien que je le puis, vous prier, cher Monsieur, d'être patient à l'égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d'aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses qui ne sauraient vous être données car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s'agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l'entrée dans la réponse.
Lettre du 16 juillet 1903
 
à toute heure du jour, quelle que soit la saison,
et les forêts traversées, les bourgeons, les buissons,
comment, mais comment pouvoir se passer de Rilke ? 

 

24 déc. 2024

Vivre : Rilke dans la ville

 

 
Noël est le jour le plus calme de l'année, Tu peux entendre tous les cœurs aller et battre comme des horloges qui indiquent les heures du soir  écrivait Rilke il y a plus d'un siècle. Hier la ville était belle sous le soleil, belle et remplie de gens qui se pressaient, sans se blesser, se réjouissaient, sans se bousculer. Des passants marchaient, se dirigeaient vers leurs maisons ou les maisons de ceux qui les attendaient. Ils portaient des sacs et on se demandait ce que ces sacs contenaient, de quoi ils étaient chargés, lesquels étaient lourds et lesquels étaient légers. Il y avait une multitude de visages, dont les lèvres se mouvaient, les yeux se plissaient. Parfois sur un visage la gravité ou la conscience d'une solitude s'affichait. Le mendiant  assis sous un porche protégeait son chat sous une couverture mitée. Une femme longue et maigre avec un enfant très maigre avait tiré d'un coup exaspéré la laisse de son chien aussi maigre qu'elle et son enfant et ils se dirigeaient à pas saccadés vers un quai impatient de les voir arriver. Certains portaient des habits tout neufs avec fierté, et certains autres marchaient dans des souliers usés. Sous des bâches blanches, les maraîchers vendaient leurs légumes, toujours les mêmes légumes, avec sérénité, hors de question de ne pas prendre tout le temps nécessaire pour échanger. Hier, la ville était belle, remplie de tous ces gens vivants qui vivaient, un samedi presque pareil à tous les samedis, mais c'était avéré : on pouvait entendre les cœurs battre comme des horloges tandis que midi sonnait.
 
 

Weihnachten ist der stillste Tag im Jahr,
da hörst Du alle Herzen gehn und schlagen
wie Uhren, welche Abendstunden sagen:
Weihnachten ist der stillste Tag im Jahr,
da werden alle Kinderaugen groß,
als ob die Dinge wüchsen die sie schauen,
und mütterlicher werden alle Frauen
und alle Kinderaugen werden groß.


Da mußt du draußen gehn im weiten Land
willst du die Weihnacht sehn, die unversehrte
als ob dein Sinn der Städte nie begehrte,
so mußt du draußen gehn im weiten Land.
Dort dämmern große Himmel über dir
die auf entfernten weißen Wäldern ruhen,
die Wege wachsen unter deinen Schuhen
und große Himmel dämmern über dir.
Und in den großen Himmeln steht ein Stern
ganz aufgeblüht zu selten großer Helle,
die Fernen nähern sich wie eine Welle
und in den großen Himmeln steht ein Stern.

Für Clara Rilke, Weihnachten, 1901
(in : Weihnachten naht, Rainer Maria Rilke, Suhrkamp-Insel, Berlin, 09.2024 / précédemment : Insel, Berlin, 1902)
 
 
Noël est le jour le plus calme de l'année, 
Tu peux entendre tous les cœurs aller et battre
comme des horloges qui indiquent les heures du soir :
Noël est le jour le plus calme de l'année, 
les yeux de tous les enfants grandissent,
comme si les choses qu'ils regardent grandissaient,
et toutes les femmes deviennent plus maternelles
et les yeux de tous les enfants grandissent.

Tu dois t'élancer dans la vaste campagne
où tu verras Noël, demeuré intact
comme si ton esprit n'avait jamais désiré les villes,
alors tu devras t'élancer dans la vaste campagne.
Il y a un ciel immense qui s'élève au-dessus de toi
qui repose sur des forêts blanches lointaines,
les chemins s'étendent sous tes pas
et un ciel immense se lève au-dessus de toi.
Et dans le ciel immense il y a une étoile
pleinement épanouie avec une luminosité rare,
ce qui est éloigné se rapproche comme une vague
et dans le ciel immense se tient une étoile. 
(traduction personnelle et très approximative)

9 nov. 2023

Voyager : quitter les brumailles

 

Ainsi donc, cher Monsieur Kappus, ne faut-il pas vous effrayer lorsqu'une tristesse se dresse devant vous, si grande que vous n'en avez jamais vue de pareille; lorsqu'une inquiétude, telles la lumière et l'ombre des nuages, passe sur vos mains et sur tous vos actes. Vous devez penser qu'il vous arrive quelque chose, que la vie ne vous a pas oublié et vous tient dans sa main; elle ne vous laissera pas tomber. Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie toute espèce de trouble, de douleur, de mélancolie quand vous ne savez pas ce que ces états font sur vous ? 
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 12 août 1904

 
Délaissant la lecture des Lettres, j'ai répondu oui. Naturellement. Une invitation au Sud ne se refuse pas, d'autant moins après des jours et des jours de déluges, quasi naufrages, langueurs sublimes, soupçons de neige. Il s'agit donc de se lancer, impérativement, aller découvrir les pierres beiges de la romanité, retrouver au présent tant de siècles oubliés. Laisser ici les trombes. Aller quêter ailleurs un peu d'aménité. Partir sans s'enfuir, avec le goût de découvrir.

 

27 janv. 2022

Vivre : le silence uni de l'hiver

 

 il y a des images, on dirait le silence...
on pourrait rester de longs moments,
immobile, imaginer des îles, des lagunes,
ne craindre ni le froid, ni les brumes,
à laisser émerger des vers de Rilke...
 
Le silence uni de l'hiver // est remplacé dans l'air // par un silence à ramage ; // chaque voix qui accourt // y ajoute un contour, // y parfait une image.
Et tout cela n'est que le fond // de ce qui serait l'action // de notre coeur qui surpasse // le multiple dessin // de ce silence plein // d'inexprimable audace.

13 août 2021

Lire : un café, une terrasse

 

Il y a des bistrots aux terrasses bien ombragées, où l'on voudrait s'attabler, tranquille, commander un Diabolo fraise ou une Panachée, saluer en retour le groupe de touristes jurassiens qui passent en file indienne et lancent chacun leur tour un "bonjour" tonitruant, le regard droit, quelque chose de fier et de pugnace dans leur maintien. Il y a des bistrots, où l'on voudrait se poser pour le restant de la journée, ouvrir un bouquin, quelques poèmes de Rilke, une élégie, pourquoi pas, ou alors ses Lettres au jeune Franz Xaver Kappus, et s'imaginer que c'est à nous qu'il les a écrites (Très chère Madame, c'est à Florence que j'ai reçu votre lettre du 29 août et c'est seulement maintenant - après deux mois - que je vous en parle. Pardonnez simplement cette négligence...) et puis aller aux dernières pages, celles que l'éditeur a laissées non imprimées, et se mettre à poser là quelques pensées, quelques idées, un ou deux projets. Il y a des bistrots qui vous donnent juste envie de vous laisser couler dans cette bienheureuse saison qu'on nomme l'été.

LES PAUVRES MOTS
    Les pauvres mots qu’affament les mornes heures,
    les ternes mots, oh, je les aime tant !
    Avec mes fêtes je leur prodigue couleurs,
là ils sourient et se font gais, lentement.    
Leur être, qu’en eux, craintifs, ils avaient dompté,
se renouvelle, si clair que le voit chacun ;
jamais encore ils n’ont été chantés, 
et frémissants, ils courent dans mes quatrains.
Poème tirée de :  Rimes, Rythmes ( fr/angl/all,) trad. Cl. Neuman, éd. Ressouvenances
 
[...] s'il n'y a pas de communauté entre vous et les autres, cherchez à être proche des choses que vous ne quitterez pas; les nuits, elles, sont encore là, et les vents qui traversent les arbres et passent sur tant de pays; parmi les choses comme auprès des animaux, il y a encore tant d'événements auxquels il  vous sera possible de participer; et les enfants sont encore comme vous étiez vous-même lorsque vous avez été enfant, aussi tristes et aussi heureux - lorsque vous pensez à votre enfance vous vivez de nouveau parmi eux, parmi les enfants solitaires, et les adultes ne sont plus rien, leur importance n'est d'aucune valeur.
 LAUJP, 23.12.1903, trad. M.B. de Launay, éd. Poésie/ Gallimard
 
 [...]  Car dès l'enfance
on nous retourne et nous contraint à voir l'envers,
les apparences, non l'ouvert, qui dans la vue
de l'animal est si profond.  Libre de mort.
Nous qui ne voyons qu'elle, alors que l'animal
libre est toujours au-delà de sa fin:
il va vers Dieu; et quand il marche,
c'est dans l'éternité, comme coule une source. 

Huitième élégie, Élégies à Duino, trad. François-René Daillie/ coll Orphée/La Différence
 

13 juin 2021

Lire : et de temps en temps, un éléphant blanc

 

Le carrousel. 
Jardin du Luxembourg.
 
Munis d’un toit et de son ombre
la troupe de chevaux bariolés
se met à tourner pour un moment ;
tous sont de ce pays
qui longtemps hésite avant de sombrer.
Si certains d’entre eux trottent en attelage
tous ont pourtant le même air décidé ;
un lion court près d’eux rouge et méchant
et de temps en temps un éléphant blanc.

Il y a même un cerf comme dans les bois,
sauf qu’il a une selle et sur cette selle
une petite fille bleue tenue par des courroies.

Un garçon tout blanc chevauche le lion
et s’y tient ferme d’une blanche main chaude
tandis que le fauve montre sa langue et ses crocs.

Et de temps en temps un éléphant blanc.

Et sur les chevaux passent,
des petites filles claires aussi
déjà trop âgées pour ces cabrioles
et en plein vol elles lèvent leur regard
pour le poser ailleurs, quelque part.
 
Et de temps en temps un éléphant blanc.

Et tout continue, se hâte vers la fin
et tourne et vire sans cesse et sans but.
Un rouge, un vert, un gris qui passent en hâte
un petit profil à peine ébauché.
Parfois un sourire aux anges
se tourne, éblouit et disparaît
dans ce jeu aveugle et hors d’haleine…
 
 
Rilke, un poète impossible à cerner, impossible à quitter, qui ne cesse d'interpeler. Ce carrousel me fascine de fois en fois. On a beaucoup glosé sur ces strophes (et les pauvres écoliers allemands en savent quelque chose). A chaque lecture, je m'interroge : se prête-t-il vraiment à être analysé ? Le parcourant, je découvre à chaque fois de nouvelles images et de nouveaux messages. Je le lis et me voici devant une toile expressionniste, que Kokoschka, Franz Marc ou Chagall auraient pu créer. Une sollicitation des sens, une évocation de mille sensations, enivrantes, effrayantes, entraînantes. 
Venu du monde de l'enfance, le carrousel nous entraîne très loin de l'innocence et de ses enchantements. Décrivant des réalités tangibles, il porte en lui des évocations et des univers qui peuvent inquiéter. Le poète ramène au cœur de ses vers l'ombre, un monde qui sombre, le drame, la hâte, l'aveuglement... et s'il y a des sourires aux anges, il y a aussi le crocs d'un fauve et la perte de sens... On assiste à un spectacle, placé devant ce monde qui tourne de manière incessante, presque impossible à maîtriser. On suit des yeux ce mouvement qui s'emballe ou ces passages de vérités cruelles et voici que loin de suivre le mouvement, on se retrouve happé ... 
Rilke, un poète impossible à quitter, qui ne cesse de m'interpeler. Le poème, aujourd'hui, me ramène à notre monde, à sa course tournoyante et folle vers un progrès impossible à attraper.



* Tiré de : Rainer Maria Rilke, Poésie Œuvres II, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 203-204. Recueil "Nouveaux poèmes", publié en 1906. Traduction de Lorand Gaspar.

31 déc. 2019

Regarder / Lire : les mots de l'indicible


Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s'accomplit dans une région que jamais parole n'a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d'art, ces être secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.
R.M. Rilke / Lettre à un jeune poète / 17.02.1903

Impossible de terminer l'année sans lire quelques passages de Rilke. Hors du temps et des modes, il sait dire à la fois la douleur ET la douceur des choses. Mais il y a un temps pour tout et il y a un temps pour Rilke : celui des heures qui s'écoulent tandis que l'année tire paisiblement vers sa fin.


2 juin 2019

Vivre : focus


La descente aux limbes (détail) / Bronzino / Santa Croce / Firenze

Tu dois changer ta vie, disait Rilke.**
La changer ou changer ta manière de la considérer ?
Quelle différence, quand on y pense ?

**Le torse archaïque d'Apollon. ICI en version trilingue.

24 août 2018

Habiter : note sur la mélodie de choses minimes






Un bruit que j'adore : celui qu'émettent les pneus le matin sur le gravier quand ils passent devant la maison. Je les perçois à la fraîche, dans le silence tout relatif de la journée qui, elle aussi, se met peu à peu en route. Dans leur craquement, les petits cailloux effleurés rendent un son feutré et croustillant. Au volant, il y a des personnes qui vaquent à leurs affaires, qui partent à leur travail le plus souvent (ce sont des personnes respectueuses, on est loin des crissements ou des vrombissements). Ces petits sons parfaits ont le pouvoir d'évoquer pour moi les départs, tous les départs, petits ou lointains. Ils véhiculent des souvenirs et des désirs. Ils invitent tout à la fois à rêver et à entrer dans la ronde de la journée. Des pépites à savourer avec la première gorgée de café.


Sinon, s’il n’y a pas une profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent plus du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. Ils ne veulent pas d’heure autour d’eux. Ce sont des pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches de jours et jouent toujours la même monotone note diminuée.
Notes sur la mélodie des choses, XXX, RM Rilke

14 sept. 2016

Lire : les notes du soir...


quand le soir tombe
que le lac, le ciel bleuissent intensément
que les derniers voiliers regagnent lentement le port
le son du bol vibre dans la maison
vibre sous les doigts
vibre à l'oreille.
Alors je m'aperçois que l'opuscule
notes sur la mélodie des choses
a été oublié sur un meuble

Et nous sommes comme des fruits. Nous pendons haut à des branches étrangement tortueuses et nous endurons bien des vents. Ce qui est à nous, c'est notre maturité, notre douceur et notre beauté. Mais la force pour ça coule dans un seul tronc depuis une racine qui s'est propagée jusqu'à couvrir des mondes en nous tous. Et si nous voulons témoigner en faveur de cette force, nous devons l'utiliser chacun dans le sens de sa plus grande solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, émouvante et puissante est leur communauté.