Certo, il cuore, chi gli dà retta, ha sempre
qualche cosa da dire su quello che sarà. Ma che sa il cuore? Appena un poco di
quello che è già accaduto. (Certes, le cœur, pour qui l’écoute, a toujours
quelque chose à dire sur ce qui sera. Mais que peut savoir le cœur? A
peine un peu de ce qui s’est déjà passé).
A. Manzoni / I promessi sposi / VIII, cité en exergue.
Il est certain que, comme présageant sa mort
prochaine et celle de ses parents, Micol répétait continuellement également à
Malnate que son avenir démocratique et social la laissait totalement
indifférente, qu'elle abhorrait l'avenir en soi, lui préférant de beaucoup
"le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" et plus encore le passé,
le cher, le doux, le charitable passé. Et comme ce n'était là, je le sais, que des
mots, les habituels mots trompeurs et désespérés que seul un véritable baiser
eût empêcher de proférer, que justement de ces mots et non d'autres soit scellé
ici le peu de chose que le cœur a été capable de se rappeler. (Fin du livre)
Giorgio Bassani
(1916-2000) a construit toute son œuvre autour de Ferrare, durant les années
d’exclusion et de fascisme. Le Jardin des
Finzi-Contini, publié en 1961, raconte
une histoire d’amour impossible sur fond de lois raciales, juste avant que
n’éclate la guerre.
Ce livre, trouvé à la librairie Payot-Coutance un après-midi après les cours, a marqué
toute mon adolescence. Je l’ai lu, relu, acheté, racheté, vanté, offert, recommandé, je
l’ai passionnément aimé. Fort heureusement, je n’ai jamais eu à l’étudier. J'ai pu me permettre de l'aborder de manière libre, sautant parfois de longs passages, le
relisant en commençant par le milieu, pointant un chapitre par-ci un chapitre
par-là. Naviguant d’un point à un autre, je reconstruisais à chaque fois
l’histoire sous un angle différent. Naturellement, je l’ai aussi lu du début à
la fin, d’un trait, et cette fois-là a été comme une première fois. Un jour, j'ai délaissé l'exemplaire Folio avec la photographie de Dominique Sanda en couverture pour l'édition de poche italienne et un nouveau récit s'est imposé à moi.
Ce roman m’a appris une chose essentielle : la liberté du
lecteur. Le fait que chaque lecture reconstruit un ouvrage et que personne ne
peut se mêler d’entrer dans la relation très personnelle entre un livre et son récepteur.
Plus tard, à
l’université, je me suis bien gardée de choisir des séminaires portant sur des écrivains admirés. Analyser m’a toujours semblé incompatible avec une relation d’émotion, littéraire ou autre. Décortiquer et savourer, c'est comme l'huile et l'eau, et l'émulsion ne prend pas. Personne ne lit jamais le même
livre et personne surtout ne relit jamais le même livre. Les expériences se suivent et ne se ressemblent pas.
(Et ne parlons pas de la liberté de l'auteur : investigations faites, Bassani a constitué son récit à partir de pièces détachées, empruntées à son entourage, mais ça, ça c'est encore une autre histoire).
La première fois que je suis allée à Ferrare, sur les traces de mes protagonistes, c'était en août (durant une période de ma vie j'aimais organiser des voyages dans le sillage d'un livre adoré). Je me souviens : la ville était déserte, les rues pétrifiées de chaleur. Je pédalais sur le corso Ercole I d'Este, sur le corso della Giovecca, comme si je retrouvais un paysage ami, les noms et les espaces m'étaient connus, je m'attendais sans cesse à voir surgir une personne familière. Le soir venu, je me suis assise à une terrasse pour relire quelques chapitres in situ. Attablés derrière moi, deux jeunes Français médusés et déçus par cette Italie provinciale s'écriaient : "y a rien à voir dans cette ville, y a que des vieux et des putes".