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6 déc. 2023

Lire : allume tes lumières, prends tes skis et suis ta traque, chum

 

 
 Ça, les autres, c'est souvent des têtes de bois. Faut pas s'user à leur faire entrer
quelque chose dans le crâne s'ils veulent pas. Si c'est ce que vous essayez de
faire, vous vous râpez les nerfs pour des noix.[p.104]
 
 
Il y a pas mal d'années, une vive controverse (c'est-à-dire une tempête dans un verre d'eau helvétique) était née entre un écrivain doté d'un Prix Goncourt et un critique littéraire vaudois qui lui reprochait de ne pas savoir rendre les dialogues de manière "réaliste". Un débat de plus dans le petit monde des Lettres romand auquel notre professeur de littérature avait jugé bon de consacrer une heure de cours (ce qui m'avait semblé alors un peu longuet : la langue parlée et la langue écrite sont des choses qui n'ont rien à voir. Elles ne roulent pas sur les mêmes rails. A chacune son territoire. Essayez donc de transcrire un discours. Plus vous lui serez fidèle et plus les répétitions, les hésitations, les suspensions deviendront insupportables à déchiffrer). Toutefois, depuis lors, quand je lis des romans très dialogués je suis sensible à la vivacité des entretiens. 
 
Avec " Sous les vents de Neptune", un Vargas de très bonne tenue que je n'avais pas relu depuis sa sortie en 2004, l'autrice donne du piment à toutes les scènes et réussit le coup de force de rédiger quasiment la moitié des échanges en canadien. C'est savoureux, sans compter l'intrigue terriblement bien construite. De quoi passer une ou deux après-midis à hoqueter de rire tandis que mésanges et rouges-gorges se pressent sur la terrasse :
Inquiète-toi pas, je l'ai pogné par les schnolles dans son pick-up. Mais pour le faire jaser, ça a été une autre affaire. Il se tenait sur sa grandeur et il m'a d'abord conté des romances par poignées. Alors j'y suis allé tout fin drette et je l'ai menacé de le mettre à la glacière. [p.422]
 
Tu m'as bien niaisé en prenant le bord tout d'une fripe. Pour te parler dans la face, je dois te dire que je me suis fâché noir.[p.435]
 
T'as la tête croche, pour un pelleteux des nuages.

Je suis pas devineux, mais je dirais de prendre ta logique à deux mains et d'allumer tes lumières.[p.439]

Ton gros casque, Brézillon, il a convié le surintendant, histoire qu'ils ramarrent les bouts ensemble. [p.428]

Criss, ça fait plaisir de voir ça [...]. Tout le monde est habillé fouledresse, hein ? T'es bien beau sur ton fourty-five.[p.435]
Et la morale de l'histoire, c'est Sanscartier le Bon, le doux, l'indispensable qui la prononce : Le prends pas personnel, mais si ça te colle les bleus, c'est que tu te mélanges dans ton tricotage. 
 

3 août 2023

Lire : Fred... ou ordinaire ?

 

 
Nous avions rendez-vous à une terrasse. Sur la table, au lieu d'une tasse, j'ai trouvé la dixième aventure du commissaire Adamsberg. Rien ne pouvait davantage m'attirer. J'ai disparu pour le reste de la journée.

Ce dernier roman : certainement pas le meilleur, peut-être le moins bon. Il m'a fallu un peu de temps pour y entrer. Plutôt bavard, moins poétique, porté par des dialogues moins inventifs, utilisant les ficelles habituelles (personnages décalés, brouillards et fausses-pistes, affinités improbables, crimes fumeux résolus en un tour de main et phénomènes en apparence secondaires débouchant sur des noirceurs de la pire espèce). On eut dit que quelqu'un - un écrivaillon dépourvu d'imagination - s'était chargé de faire du Fred Vargas. Pâle imitation. Déception. Décollage poussif, donc, mais... il n'en demeure pas moins qu'un Vargas de moyenne tenue est toujours meilleur qu'un polar standard. J'ai fini par me laisser emporter.

J'ai alors peu à peu retrouvé le ton et le langage tellement personnels (on ne dira jamais assez l'importance de savoir extravaguer), la fine équipe (d'où émerge la musculeuse Retancourt, Violette pour les intimes), les rebondissements à la pelle. Fred Vargas, il n'y en a point comme elle. Dans celui-ci, les préoccupations écologiques, la tendresse pour toutes les vies sur terre sont plus que jamais présentes : hérisson salement amoché, puces en abondance, chats et chiens malmenés, taureau amadoué se prénommant Corneille. Sans compter un noble dolmen. On y apprend la nécessaire distinction entre les différents papillons de nuit : grand sphinx tête de mort, bombyx et noctuelles.
Il s'adossa à couvert contre une colonne et attendit. ça ne le gênait pas d'attendre, il était naturellement plus patient qu'un autre. [...] Une hirondelle au vol rapide entra dans le hangar, où elle avait sûrement son nid. Ce qui l'amena naturellement à l'étrange obsession de Johan en quête de l'hirondelle blanche. Pas si étrange, au bout du compte, il était bien lui-même tombé amoureux d'un hérisson. Mais son hérisson existait, au lieu qu'une hirondelle blanche était une vue de l'esprit. Il lui faudrait demander à Mercadet de vérifier s'il existait des hirondelles albinos. Et pourquoi pas ? Car enfant, avec son père, ils avaient croisé un merle blanc. Encore que le fait que Johan soit en quête d'une vue de l'esprit ne le choquait en rien. [p.195-196]
Même si un descendant de Chateaubriand fait partie des suspects et malgré la présence d'un fantôme à jambe de bois, l'intrigue n'est pas vraiment originale. Il arrive qu'on s'envole, que les répliques et les péripéties décollent, mais pas pour longtemps, pas au point de rester scotchée une nuit entière le nez entre les pages. Pourquoi ai-je tenu jusqu'à la fin ? Parce que je me suis remémoré le plaisir éprouvé il y a six ans en découvrant Quand sort la recluse sur une plage de Croatie. Fred avait encore une fois réussi à me surprendre. Je me souviens... le sable, la mer, les phrases, les surprenants acteurs, les étonnants enquêteurs, et moi sur mon île durant de longues heures à l'ombre du parasol, qui m'efforçais de ralentir la lecture, histoire de faire durer mon bonheur. 

Et mon tout premier Vargas, Pars vite et reviens tard, quelle joie, quelle indescriptible découverte! Vargas, c'était un style, une surprise, une friandise, un univers. Et, ensuite, étaient venus tous les autres, L'homme aux cercles bleus, Sous les vents de Neptune, Dans les bois éternels...
 
Voilà, Fred, voilà pourquoi je suis allée au bout de cette (bien) longue lecture. C'est sûr, il y a comme une usure, Fred, c'est certain, mais malgré tout je t'adore. Les meilleurs vignobles ont de bonnes et de moins bonnes cuvées. Du coup, je crois bien que je vais reprendre mes classiques et te revenir : quand il n'y a pas grand chose à découvrir, autant relire.

12 juil. 2017

Ecouter : Fred cavalant derrière ses personnages




Il y a des écrivains comme ça : on aime les lire. 
On aime presque autant (et certaines fois presque plus) les écouter.

Quelques citations de Fred, à mon heure préférée:
 :

"C’est pas l’intrigue qui vient, c’est un objet volant non identifié, parmi toutes les idées qui défilent, qui défilent, qui défilent, et puis il y a une idée qui ne veut pas partir, un truc improbable, et au bout de deux mois, je suis obligée de capituler, de faire un livre autour d’elle, parce qu’elle bouche la route aux autres. Je construis vaguement une intrigue, je suis obligée de trouver un mobile. Et un mobile de meurtre, pour moi, c’est ce qui est de plus douloureux à trouver et à concevoir.Enfin, c’est le jeu, là. Je ne peux pas jouer avec la musique des mots si je n’ai pas d’histoire."
 "J’ai déjà fait la tentative d’un plan de livre : dès le premier chapitre, je le suis pas, donc j’ai abandonné ce fait."
"Je suis pas cinglée, je suis pas dédoublée, je rassure, mais il y a comme un film en noir/blanc de l’histoire qui se déroule dans ma tête à peu près un quart de seconde avant que j’aie décidé d’écrire. Ce qui fait que je suis obligée de les suivre, de leur cavaler après, les personnages. Tout à coup il [Adamsberg] rencontre quelqu’un et je suis obligée d’attendre que le film me montre qui est ce quelqu’un. Je suis précédée par l’histoire qui cavale, des fois atrocement traînée par les mots."
"Donc je présuppose qu’il y a une petite part de l’inconscient qui travaille un tout petit peu plus vite que moi au moment où j’ai les doigts sur le clavier.Des fois, je ne suis pas folle, hein, je gueule sur mon ordi, je leur dis : mais vous pourriez me prévenir quand même. Je ne demande pas la lune. Prévenez-moi avant de ce que vous allez faire ! Et puis il y a des moments où je maîtrise totalement la scène. Mais bizarrement ce ne sont pas les meilleures scènes, celles que je maîtrise totalement de A à Z. Si elles ne m’échappent pas un moment, ne serait-ce qu’un peu, elles n’ont pas le même goût."  
 "Au fond, je ne fais que recopier le film qui passe devant mes yeux. Mais je ne travaille le son qu'après. Après que j’aie cavalé derrière les personnages comme une malade.Il s’agit musicalement de prendre le lecteur là où il en est, par exemple, là sur une rive et de l’emmener doucement en bateau par la musique et quand on le redépose à la fin du livre, en réalité il faudrait que le paysage ait un tout petit peu changé, ne serait-ce que le temps de quelques heures dans sa tête." 

A la fin, Laure Adler lui dit : Mais, vous ressemblez à une femme amoureuse... Réponse :

"Je suis amoureuse des résolutions, je suis amoureuse des autres, je suis amoureuse de tous ceux que j’aime. Je ne suis pas amoureuse fixée, fixée, je veux dire monolithique. Je déteste l’humanité pour tout ce qu’elle fait, mais j’aime les gens."

Fred Vargas / L’Heure bleue / France inter / 16 mai 2017

3 juin 2017

Lire : La brebis islandaise, la murène et l’araignée


Reproduction carte ancienne tirée du net



R. me l’a glissé dans la main à l’aéroport.
Le Vargas nouveau est arrivé et c’est une bonne cuvée.
(j’avoue que l’irruption de Robespierre dans le précédent m’avait moyennement captivée).
Celui-ci, j’ai dû me discipliner sévèrement, faute de quoi il ne m’aurait pas fait deux jours.

Pour résumer l'enquête principale : une série de décès par morsures de recluse sévit parmi des vieillards dans la région de Nîmes. Le taux inexplicablement élevé intrigue le commissaire et suscite une stupéfiante connerie chez Danglard.

Retrouver la brigade, ses délirantes cohérences (ou ses cohérents délires), ses intrigues enchevêtrées, quel délice ! Et cet usage des adjectifs qui n’appartient qu’à Fred, et ces atmosphères embrumées!
(bon sang, mais qu’est-il donc arrivé à Danglard ? et que va-t-il advenir des merleaux ?)
Il y a juste un hic, peu de chose, le résultat d’une longue fréquentation :
j’ai pressenti assez vite qui était l’assassin. J’avais envie de prévenir Jean-Bapt, mais comment faire ? Il était perdu dans ses brumes et il fallait le laisser avancer à son rythme.
C’est à la page 450 qu’il y est arrivé. Enfin ! Et puis, l’essentiel, en suivant Adamsberg tenu de franchir le 52ème parallèle, ce n’est pas tant le but, c’est le chemin tortueux que l'on emprunte.

Le mot de la (presque) fin : «Tant il est vrai qu’à force de bavarder, on finit par bavarder». On ne saurait mieux dire.  



Quand sort la recluse, Fred Vargas, Flammarion