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22 avr. 2022

Ecouter / Lire : relire et retravailler

 
Fatalement, quand ils ont une actualité, les artistes et intellectuels finissent par être tous invités dans les mêmes émissions : France Inter, France culture, la Grande Librairie, 28 minutes sur Arte. A les voir, à les entendre, souvent à quelques heures, ou quelques jours de distance, on est frappé par les différences entre leurs propos et leur manière d'accompagner leur travail. On en arrive à se demander : Sont-ce bien les mêmes personnes qui se présentent ? Parlent-elles du même livre ? Sont-elles portées par les mêmes idées ? 
On peut imaginer que l'espace-temps consacré à l'invité est en bonne partie responsable de ces décalages. Exprime-t-on les mêmes choses quand quelqu'un vous fait face et vous regarde - vraiment - ou que l'on sent son attention rivée sur un prompteur ou prise par le temps ? Le professionnalisme du journaliste et sa connaissance du sujet peuvent aussi jouer un rôle dans son aptitude à interviewer. Il n'existe pas de question neutre, bien sûr, et certains plus que d'autres ont besoin que tout soit bien cadré. L'ouverture à la parole de l'autre devient un luxe rarement offert dans un monde qui demande à ce que tout s'affiche comme binaire. Et il y a encore un je ne sais quoi, du stress, de l'empathie, de la timidité, quelque chose qui circule - ou pas - entre deux individus, des choses qui passent, des choses qui ne passent pas.

Hier, c'est l'écrivaine russe Ludmila Oulitskaïa, entendue la veille à 28 minutes, qui paraissait être une autre personne lors de son échange avec Augustin Trappenard. Si différente, si détendue, si disposée à converser, à se confier. Un véritable plaisir de l'entendre se dévoiler. A un certain moment, j'ai tendu l'oreille, car elle disait à propos de la lecture :

A l'époque de ma jeunesse, il n'y avait qu'un seul plaisir, une seule source de joie. C'était le plaisir de la lecture. Je suis une mauvaise lectrice. Et je vais vous expliquer pourquoi : très récemment, j'ai pensé que  je lis vraiment rarement les nouveautés qui sortent, je n'aime que relire ce que j'aime déjà. J'aime revenir à Tolstoï, sans cesse, à un Pouchkine, à sa prose en particulier, et à chaque fois je comprends : il y a une lecture qui ne fait que s'enrichir au fur et à mesure des répétitions. Il y a tellement de strates, dans cette littérature-là. Ou peut-être que nous-mêmes nous grandissons, nous évoluons, et donc nous comprenons mieux certaines choses.
 
Ensuite, à propos de la complexité du travail de l'écrivain : Parfois on sent qu'une phrase n'est pas debout sur ses deux jambes, qu'elle est en train de s'écrouler, de s'effondrer. Et tu regardes cette phrase et tu te dis : "Comment est-ce que je vais la mettre sur pied, comment est-ce que je vais la faire exister dans la réalité ?" Il est très difficile pour moi de l'expliquer, mais mon mari, par exemple, il est artiste. Il est peintre et je vois comment il travaille. Je le vois peindre. Je le vois parfois s'éloigner, et revenir s'approcher pour faire juste une petite touche de pinceau. Je pense que c'est ce type de travail-là.