Objectif atteint : A. et T. se sont vus attribuer un studio dans une ville, un nœud ferroviaire mettant les principales destinations du pays et toutes les chances de trouver du travail à leur portée. Ils ont emmené une pile de linges et de draps et plusieurs recettes de pâtes simples et efficaces. Ils auront passé un peu plus de trois semaines ici.
Parmi les articles consultés sur la toile, beaucoup sont consacrés aux familles qui ouvrent leur porte à des réfugiés. Certains soulignent l'aspect positif, enrichissant et humain de l'expérience, d'autres mettent en avant les difficultés de communication, l'abandon de la part des services officiels censés encadrer, les difficultés matérielles et le risque de burn out pour certaines personnes trop impliquées.
Que dire ? Tout est vrai. Rien n'est vrai. La réalité est sans doute flexible, oscille probablement autour d'une moyenne, un mélange d'efforts et de satisfactions, de profond découragement compensé par de lacérantes émotions.
Il est une chose qu'il s'agit de ne pas oublier : les réfugiés ne sont pas "des réfugiés". Être réfugié n'est pas une identité. Les gens arrivent avec leur histoire, leurs bagages, leurs capacités et leurs failles. Il en va de même pour les gens qui accueillent : ils le font avec leur propre histoire, leurs motivations et leurs élans, leurs faiblesses et leurs énergies. La rencontre entre ces personnalités fait partie intégrante de l'expérience, de sa réussite et de son potentiel enrichissement.
A. et T. avaient fui leur pays depuis le 26 février. Ils ont connu la vie dans un hôtel de Madrid, puis ils ont résidé à Nanterre pendant quelques semaines. Finalement, le dix juin, ils ont franchi la frontière suisse où ils ont été hébergés dans un centre pour requérants en attendant qu'il soit décidé de leur attribution cantonale (presque tous les requérants sont aimantés par les villes de Zurich et de Genève, mais tous les cantons doivent participer solidairement à leur accueil). Tous les soirs, nous les entendions parler longuement avec leurs parents. Ces parents semblaient désireux de les savoir en sécurité, mais incapables de leur communiquer un autre message que : restez à l'abri. "Restez à l'abri" est un conseil infiniment sage quand on est soumis aux bombes et à l'insécurité. "Restez à l'abri" est une injonction qui ne sert à rien, quand il s'agit de trouver sa place dans une nouvelle langue, un nouveau pays, une nouvelle société.
A. et T. devront donc apprendre à nager, évoluer entre leurs anciens rêves et une imparfaite réalité. Électrons libres pendant de longues semaines, ils devront atterrir sur la planète Exil, après avoir longuement attendu, redouté et tenté de maintenir à flot leur espérances bouleversées.
Quant à nous, il semblerait que les autorités aient prévu un défraiement de 140 euros pour cette expérience. Le moment venu, je me réjouis de les ajouter au mandat mensuel en faveur de "
Save the children", une institution qui accomplit des miracles à la frontière polonaise, ouvrant des classes de fortune, soutenant l'enfance abandonnée.