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10 juil. 2020

Lire : les mots du vieux voyageur



Saurais-je revenir à la normalité ?
Ou alors la normalité est-elle le problème ?


Chez Feltrinelli à Sienne, on avait mis en bonne place le dernier livre de Paolo Rumiz, tout frais livré : "Il veliero sul tetto" (Le voilier sur le toit). C'est un journal de confinement, un ensemble de notes publiées ce printemps par le quotidien La Repubblica, que l'écrivain a voulu mettre à jour et amplifier après le 3 juin. En effet, au moment où ses compatriotes étaient enfin autorisés à sortir de chez eux, il a choisi d'aller se reconfiner sur l'île de San Giorgio, à Venise, accueilli par les moines bénédictins, pour prendre du recul et fournir un compte-rendu plus structuré de son expérience.
Paolo Rumiz, journaliste et écrivain voyageur, écrit de manière condensée. Il sait rendre compte de ce qu'il voit et de ses interrogations. Il veut remettre en question la folie de notre monde, poser un regard global sur la réalité qui l'entoure et donner la parole à tous les gens qu'il rencontre sur son chemin. J'ai déjà parlé de lui ICI et ICI.
Dans un de ses derniers ouvrages, "Appia", il relate l'aventure vécue avec un groupe d'amis pour retracer l'ancienne voie romaine qui reliait la Capitale à l'Apulie. Une aventure ardue et dense car, sur de longs tronçons, le noble chemin a été abandonné aux ronces et à diverses incuries. Ce parcours est l'occasion de raconter des histoires de vie, les difficultés socio-politiques vécues par le Sud italien, pauvre et oublié. De beaux portraits, de tristes constats dans un livre très documenté (presque trop, car le journaliste est boulimique dans sa soif d'apprendre et de partager, si bien que le lecteur finit par être submergé d'informations).
J'ai hésité à me procurer le "Voilier sur le toit". J'en avais assez des témoignages sur le confinement, lassée par les mots vains de toutes les personnalités (ou tenues pour telles) qu'on avait sollicitées. Je craignais un livre opportuniste. En réalité, ici, Rumiz parle de lui, de ses préoccupations personnelles (âgé de 72 ans, il venait d'achever un traitement en pneumologie quand la pandémie s'est déclarée). Il évoque ses peurs et ses joies (comme celle de garder un contact créatif à distance avec ses petits-enfants). En bon journaliste, il donne également la parole à toutes les personnes de son réseau (et dieu sait s'il a un carnet d'adresses bien rempli). Un tour d'horizon du confinement vécu depuis Trieste, axé sur l'Italie, mais avec des réflexions portant sur notre monde en général.
Un livre de 125 pages, qui se lit d'une traite. Pas une once de pathos, pas de grands appels à un monde nouveau, pas d'alerte à l'environnement (nul besoin : ses messages sont toujours les mêmes, depuis des décennies, depuis qu'il rend compte de ses voyages effectués à pied, à vélo, en train à travers toute l'Europe, décrivant autant la beauté des paysages, les dérèglements des systèmes, la noblesse de certains, et l'avidité monstrueuse d'autres).
Un jour, Rumiz raconte sa première sortie, après cinq semaines de confinement. Muni de masque, de gants, d'autorisation en bonne et due forme, il part à la poste chercher un envoi recommandé. Arrivé au guichet, il décrit son affolement, quand il ne retrouve plus dans sa poche l'avis du facteur. On le découvre, lui l'explorateur, l'audacieux, déstabilisé, anxieux, désireux de rentrer chez lui, perdu dans ce monde devenu étranger.
Il raconte aussi ses liens approfondis avec ses deux petits-fils, vivant l'un à Zurich, l'autre au Piémont, les histoires qu'il leur invente, une nouvelle et joyeuse manière de cheminer ensemble. Il cite des aberrations, des veuleries, de petits miracles et des grands drames. Ainsi, l'histoire navrante de cet enseignant, habitant un quartier dépourvu de librairie, qui reçoit une amende de 400 euros pour avoir dépassé son périmètre autorisé en allant se procurer de quoi soutenir ses élèves (le livre, c'est bien connu, n'est pas un bien de première nécessité). Il narre aussi ce renversement : les amis bosniaques qu'il épaulait il y a trente ans l'appellent à présent pour l'encourager dans l'épreuve que lui et son pays traversent.
Dans les dernières pages, il écrit :
La quarantaine est en train de s'achever et le monde me fait déjà peur. Peur de sortir, peur que rien ne change. Que les gens, au lieu de ralentir, se mettent à accélérer pour rattraper le temps perdu. Peur que tout redevienne comme avant, ou même pire. Mais si nous ne bougeons pas, quel sens tout cela aura-t-il eu ? J'avais décidé de ne plus prendre l'avion déjà l'été dernier, mais maintenant l'épidémie m'a définitivement convaincu. 
Au moins, la quarantaine a-t-elle constitué une certitude. Maintenant nous sommes tous prêts et résignés à subir le chaos de l'incertitude globale. Trous dans l'ozone et migrations de masse, tsunamis et bulles spéculatives, sécheresse et faillites à la chaîne, marées noires et pauvreté. Le tout parfaitement relié : grands travaux inutiles et ponts qui s'écroulent, nuages radioactifs et pandémies, étés torrides et États policiers, manipulations génétiques et hivers sans neige. Avec une marée de malins disposés à monnayer même l'apocalypse, de la mafia au monde de la mode. Le deuil est seyant, n'est-ce pas ? Et ne parlons pas des masques assortis aux bikinis. Si le système veut continuer de la sorte, qu'il le fasse. Je veux au moins en ce qui me concerne que rien ne soit plus comme avant. Si la  quarantaine est détachement du monde, peut-être que pour moi la véritable quarantaine commence à présent. [traduction libre]
La question qu'il pose avec intelligence est bien celle-ci : voulons-nous continuer de vivre dans un monde délirant ? Et si tel n'est pas le cas, par quels moyens, et jusqu'où, allons-nous nous mettre volontairement en quarantaine pour éviter d'être embarqués, complices ou impuissants, dans cette ronde folle ?

Il veliero sul tetto, Feltrinelli, 2020.

30 juin 2017

Voyager : en une phrase


La naissance de Vénus (détail) / Botticelli / Offices / Florence


Il y a des phrases qui peuvent vous emmener en voyage plus sûrement qu’un vol de ligne.

"Un vent chargé de lumière et de reflets, qui anime la mer de vagues fréquentes et riches d’écume, qui gorge nos rochers de couleurs, qui porte des semences de myrte et de romarin, qui mûrit les figues de Barbarie et les raisins, qui ensanglante de coquelicots les champs de blé, qui cuit le front et la nuque des pêcheurs, qui féconde la mer de nouveaux poissons… le vent de notre antique civilisation, sous lequel s’ouvrirent les voiles d’Ulysse et de Diomède, il souffle toujours sur nous, même si les millénaires on passé, même si la Grèce n’est plus que ruines. Nous continuerons de puiser dans le levante la chaleur et la vie."
 
Antonio Mallardi, une "âme homérique", a publié en 1956 Levantazzo. Ce livre évoque la vie des pécheurs des îles Tremiti, au large des Pouilles. Il n’a jamais été traduit. Mais Paolo Rumiz, dans son Le phare, voyage immobile, cite sa description du Levante, le vent d’est qui plonge sur l’Adriatique. Quand décrire un vent, c'est décrire un territoire, une culture,
des existences. Quand un souffle puissant modèle les âmes et la nature.

19 mai 2016

Lire : A piedi


Paolo Rumiz est un journaliste et un écrivain voyageur né à Trieste, que j'ai découvert l'an dernier, quand il a reçu le prix Nicolas Bouvier au Festival Etonnants-Voyageurs à Saint-Malo, pour son livre Un phare, voyage immobile. Il y racontait quelques semaines passées dans un phare, sur une île perdue quelque part entre les Pouilles et la Croatie. Comme c'est un excellent observateur et un narrateur captivant, il a su faire de cet intermède dans sa vie un véritable compte-rendu de voyage personnel et géographique.
Après cette délicieuse découverte, j'ai tout de suite eu besoin de lire quelques uns de ses autres bouquins (car Rumiz est un écrivain prolifique et original, dont je reparlerai sans doute prochainement). Je les ai chargés sur ma tablette, histoire de les emmener en vadrouille avec moi. A piedi est un tout petit livre destiné aux enfants (dès dix ans) mais qui s'adresse naturellement à un public bien plus large. Rumiz y raconte un voyage d'une semaine qu'il a entrepris seul, à pied, un jour où le besoin de partir était devenu trop pressant. Il a rallié Trieste à Pula, à la pointe méridionale de l'Istrie en empruntant des chemins de traverse.
Dans ce livre, il s'adresse à son jeune public, en lui prodiguant des conseils basiques et en faisant quelques remarques profondes et simples sur ce que signifie l'art du voyage. C'est devenu un de mes livres doudou, un de ceux que j'aime garder près de moi pour en relire à l'envi des passages, comme celui-ci :

La nostra testa è cambiata. L'uomo che non cammina perde la fantasia, non sogna più, non canta più et non legge più, diventa piatto e sottomesso, e questo è esattamente ciò che il Potere vuole da lui, per governarlo senza fatica, derubarlo di ciò che Dio gli ha dato gratuitamente, e bombardarlo di cose perfettamente inutili a pagamento. Chi cammina, invece, capisce, parla con gli altri uomini, li aiuta a reagire e a indignarsi contro questa indecorosa rapina che ci sta impoverendo tutti quanti. Il semplice fatto di mettere un piede davanti all'altro con eleganza, di questi tempi, è un atto rivoluzionario, una dichiarazione di guerra contro la civiltà maledetta dello spreco.

Notre tête a changé. L’homme qui ne marche pas perd son imagination, il ne rêve plus, ne chante plus et ne lit plus, il s’aplatit et devient soumis, et c’est exactement ce que le Pouvoir veut de lui, pour être en mesure de le gouverner sans peine, de lui dérober ce que Dieu lui a donné gratuitement, et le bombarder de choses parfaitement inutiles et qui se monnaient. Celui qui marche, en revanche, comprend, parle avec d’autres êtres humains, il les aide à réagir et à s’indigner, contre ce rapt inconvenant qui est en train de nous appauvrir, tous, tant que nous sommes. Le simple fait de mettre un pied devant l’autre avec élégance, par les temps qui courent, est un acte révolutionnaire, une déclaration de guerre contre cette maudite civilisation du gaspillage.