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18 avr. 2026

Regarder : tant de vies, tant de visages

 
 
Autoportrait avec chapeau, marionnettes et oiseau / Mario Lattes / Fondazione Bottari Lattes

«Mario Lattes è nato / il venticinque ottobre / millenovecentoventitré a Torino / dove vive e lavora / Ma lavorare non è esatto / e neanche vivere / Si ricorda di essere stato / dietro gli occhi di uno / che in piedi lo guardava / a pochi mesi nella carrozzina / con in testa una cuffia / di colore celeste / lavorare non è esatto / e neanche vivere / in questa città assassinata / la pietra dei marciapiedi non risuona più / non c’è più tenerezza nelle mani / sulle ringhiere di ferro / di scale e ballatoi / e ciò che gli aveva insegnato / essa l’ha dimenticato» 
 «Mario Lattes est né / le vingt-cinq octobre / mille neuf cent vingt-trois à Turin / où il vit et travaille / Mais travailler n'est pas le terme exact / et vivre non plus / Il se souvient d'avoir été / derrière les yeux de quelqu'un / qui le regardait / âgé de quelques mois dans son landau / avec un bonnet bleu ciel sur la tête / travailler n'est pas exact / et vivre non plus / dans cette ville assassinée / les pavés des trottoirs ne résonnent plus / il n'y a plus de tendresse dans les mains / sur les rampes de fer / des escaliers et des balcons / et ce qu'elle lui avait appris / elle l'a oublié»

(traduction libre de la fiche autobiographique rédigée par l'auteur introduisant l'exposition)

Ce matin-là, une étourderie nous avait laissés bredouilles devant les portes d'une exposition prévue et c'est un peu le hasard qui nous avait conduits à Monforte d'Alba, dans la partie haute du village où se trouve la Fondazione Bottari Lattes. Celle-ci présentait une cinquantaine de portraits tirés de sa collection. Certains avaient été réalisés par Mario Lattes (1923-2001), le peintre, écrivain et éditeur turinois à qui a été consacrée la fondation dès 2009. Certains autres étaient dus à des artistes de son cercle. 
 
Portrait de ma femme / 1983 / Mario Lattes

 Sans titre ou Portrait de jeune femme sur fond violet / Mario Lattes / années 1980
 
 
 Sans titre ou Portrait de jeune homme sur fond gris / Mario Lattes / 1986
 
 Sans titre ou Portrait de femme avc chapeau / Mario Lattes / 1961
 
En pénétrant dans la belle maison avec vue plongeante sur les collines, j'étais plutôt contrariée par le changement de programme. Je m'attendais à une banale et poussiéreuse présentation dont nous serions sortis rapidement en nous réjouissant d'ultérieures découvertes. En réalité, les regards qui nous attendaient dans le silence des salles ont très vite capté mon attention. Tous ces visages, portraits d'intimes ou autoportraits, m'ont subjuguée. Des noms vaguement connus on refait surface. Carlo Levi, Felice Casorati, Daphné Maugham, Jessie Boswell.  J'ai éprouvé le besoin d'en savoir plus sur le principal intéressé, Mario Lattes, reconnu dans sa région d'origine, mais relativement peu au-delà des frontières de son pays. 
J'ai désiré aussi me pencher sur la trajectoire de Carlo Levi, médecin, socialiste, peintre et écrivain, opposant au régime fasciste et qui s'est retrouvé exilé dans le sud oublié de l'Italie pendant près de deux ans. Cette expérience marquante lui a inspiré plusieurs romans, dont le plus renommé est "Le Christ s'est arrêté à Eboli" (Francesco Rosi en a tiré un film en 1979, présenté au festival de Cannes l'année suivante).
 
 
Autoportrait / Daphné Maugham
 
Autoportrait / Jessie Boswell

Réveil avec ma mère / Carlo Levi / 1973

Ce moment passé en compagnie de tous ces personnages devenus tout d'un coup si présents m'a ramenée à l'histoire du Piémont, au passé de l'Italie, à cette époque, pas si lointaine, qui avait été celle du fascisme et puis de l'après-guerre. Chacun de ces artistes, opposants à la dictature, avaient traversé les tourments de cette sombre page, chacun avait ensuite connu de grands espoirs et bon nombre de déceptions durant les décennies suivantes. 
 
Et puis, tandis que je passais une nouvelle fois en revue les divers tableaux, a émergé l'éternelle question : que dit un portrait ? parle-t-il de la personne représentée ? de l'artiste qui la dépeint ? ou de la relation entre ces deux personnes ? 
 
Les expositions que je préfère sont celles d'où je sors perplexe ou en proie à mille questions qui me poussent à l'exploration. Une fois passé le seuil je comprends que je ne sais pas grand chose et ça me pousse à chercher. En ce sens, cette exposition m'a comblée.
 
 
La Fondation Bottari Lattes, outre les expositions culturelles autour de la figure de Mario Lattes,
anime également diverses activités et décerne un prix littéraire et un prix bisannuel de traduction littéraire.
Son entrée est gratuite. 

14 avr. 2026

Vivre : les sourires des journées bleues

 

 
Il y a des journées comme ça : on ne désire que ce qu'on a. 
 
 
 
 
La vie, dans sa splendeur, donne, alors on prend ce qui s'offre à soi. 
 
 

 On ne pense pas à l'avenir, et encore moins au passé, on est présent, on est vivants. 
 
 
 Vue sur les Langhe depuis La Morra

 Il y a des journées comme ça : on entendrait des froissements d'anges autour de soi. 
 
 

13 avr. 2026

Voyager : l'hôtel avec parc, garage et téléphone n°5

 

C'est probablement un des établissements le moins bien gérés que je connaisse. Rien - rien ! - n'y est conçu pour attirer la clientèle - au contraire : tout semble mis en œuvre pour décourager les touristes et visiteurs. On se fiche royalement - est en ce sens le nom de l'hôtel est bien assumé - de la moindre critique, de la moindre suggestion ou du moindre besoin exprimé par les hôtes. Le restaurant, occupant deux salles magnifiques au rez-de-chaussée et doté d'une terrasse à la vue stupéfiante, offre - si l'on peut dire - un menu d'une fadeur inimaginable, avec probablement un des rapports qualité/prix les plus bas de toute la région. La propriétaire sourit - parfois - salue - quand elle le doit - vous reconnaît - si vraiment elle vous voit - et paraît se ficher de toute considération commerciale. 
En conséquence, le lieu est dépourvu de piscine, de télévision, de Nutella, de climatisation, de musique d'ambiance, et la cave attenante, produisant selon certains experts de l'excellent vin, n'est ouverte que selon le bon vouloir des personnes concernées. Avouons-le : c'est un lieu que beaucoup de gens quittent avec soulagement, quand ils ne tournent pas les talons carrément scandalisés. 
Mais... cet endroit dispose quand même de quelques points en sa faveur : c'est un lieu où la vulgarité n'est jamais entrée et probablement ne pénétrera jamais. Un lieu à l'écart de toute mode, où l'attitude m'as-tu-vu ne saurait trouver à se justifier, où il est impossible de parader avec un SUV ou des vêtements griffés, où le parking accueille de vieilles Pandas aussi bien que des Volvo cabossées. Un lieu où tout est d'origine, sur les tables, sur les parois, pas question d'y afficher la moindre reproduction où que ce soit. Un lieu au calme souverain - qui n'est pas château royal pour rien - où l'herbe du parc semble ne jamais devoir rendre compte à aucun jardinier, où les roses, les tulipes et les muguets se déploient à volonté. Un lieu silencieux à l'abri des regards où l'on vous laissera lire durant de longues heures sans venir vous proposer la moindre consommation ou distraction. C'est un lieu à l'écart des grandes tendances du moment, où le wifi a parfois accès mais est rarement invité, où les mots "newsletter" et "mondialisation" n'ont pas leurs entrées. Dans ce lieu "jamais plus, jamais plus !" le stress n'entrera probablement jamais. C'est dans cet endroit souvent agaçant, suprêmement réconfortant, à l'abri des méfaits du temps, qu'il aime venir se reposer en observant le mouvement des nuages et l'envol des colombes et des papillons blancs.
 

27 déc. 2025

Voyager : rien que de l'ordinaire

 
ailleurs, mais si semblable
 
 
Il y a toujours, sur le trajet de l'autoroute qui court entre Piémont et Lombardie, des étendues de champs - peut-être des rizières ou peut-être de simples cultures maraîchères - que je ne me lasse pas d'admirer. Le trajet alors pourrait durer des heures et des heures (tandis que régulièrement au-dessus de la chaussée apparaissent des tableaux lumineux indiquant aux véhicules combien de minutes seront nécessaires pour atteindre Milan, ou Asti, ou Turin). 
Cette année, c'est peu dire que la météo était "maussade" (un manière de définir le crachin, le brouillard et les nuages bas qui sévissaient depuis des jours) et pourtant, une fois encore, le paysage s'est montré sublime et disposé à se faire admirer. Les brumes atténuaient les contours des bâtisses et des bosquets. Elles pastellisaient les couleurs des étendues en jaune pâle, en ocre, en  beige et en blanc cassé. C'était des paysages qui n'avaient peut-être rien de remarquable, mais que j'avais un grand plaisir à observer. Ces paysages incarnaient tout simplement la Beauté. On aurait pu croire qu'un Rothko les avait appliqués à larges traits. On aurait aussi pu les imaginer esquissés par Iroshige. J'aimais tendrement la manière dont les arbres se dessinaient en gris pâle sur de longues bandes délimitant les diverses parcelles. J'aimais les observer, tous pareils, et tous différents, alignés en bordure de propriété.
C'était d'une grâce hallucinante et j'avais la chance, n'étant pas conductrice, de pouvoir les admirer (étant donné la vitesse, et les encadrements des portières, il n'est jamais question pour moi de les photographier). C'est peut-être ce qui en fait la valeur particulière. Il y a comme ça des voyages dans les voyages, des moments qui échappent aux définitions, aux impératifs, aux découvertes annoncées. J'ignore encore à ce jour le nom et le lieu précis de ces contrées. J'imagine qu'il n'y a que depuis l'autoroute qu'on peut les voir avec le recul nécessaire. Certains jours, je me dis que je serais  prête à rouler pendant des heures, rien que pour les redécouvrir.
 
 

23 nov. 2025

Regarder : retour en enfances

 
En silence / vétrorésine, ciment et terre



Endless Love / 2018 / 18 panneaux de jute


Au nom du père / 5 sculptures en vétrorésine, ciment et terre
 


A Alba, dans la très belle église de San Domenico, Valerio Berruti, un enfant du pays, présentait trois installations, faisant suite à l'exposition du printemps à la Fondazione Ferrero et à celle qui se tient encore pour quelques jours au Palazzo Reale de Milan
Il s'agit des oeuvres : En silence // Endless love // Au nom du père. L'artiste revient souvent sur des thèmes qui lui sont chers : l'enfance, et ce qu'elle peut nous révéler sur notre humanité au sens large, l'avenir de notre planète, la place laissée à tous les êtres qui l'occupent, le sort réservé aux migrants.


Le soir, tandis que nous dînions dans un restaurant plutôt intéressant, j'ai observé les dessins, à peine esquissés le long d'une paroi, qui traçaient les portraits de quelques habitants du village. L'air de  rien, au moyen d'un trait un peu naïf, la fresque rendait hommage à tous ces gens travailleurs, ancrés dans leur terre. J'imagine que les personnages représentés pouvaient très bien se reconnaître et qu'il leur arrivait parfois de venir s'attabler là, en famille lors de quelque événement à fêter. 
 
 


 
 
Et puis je me suis souvenue que, parcourant les ruelles de ce tranquille village des Langhe, aux premières heures de l'aube, je passais régulièrement devant une église qui paraissait abandonnée, avec quelques sculptures d'enfants devant son portail. Des enfants un peu désolés, un peu décrépis, dont la vision rendait triste sans vraiment savoir pourquoi, peut-être parce qu'ils paraissaient abandonnés sur leur bloc de ciment. J'ai appris l'autre jour que cette église déconsacrée tient lieu d'atelier à Valerio Berruti. C'est là qu'il travaille quand il n'installe pas ses œuvres in situ. J'ai ensuite visualisé la salle du petit-déjeuner de notre hôtel, où se trouvait une de ses tapisseries, placée juste au-dessus de la grande table de service. En dégustant le café au goût puissant, servi dans de belles cafetières argentées, j'interrogeais du regard l'enfant représenté, un enfant sage - ou peiné - qui attendait patiemment sous les beaux stucs de la salle en prenant la poussière.
 
Photo tirée d'un reportage sur l'artiste par Espoarte
 
L'artiste semble connaître un grand succès dans sa région natale, ainsi qu'ailleurs en Italie. On fait appel à lui pour diverses manifestations, ou illustrations. Il reçoit des commandes provenant des pouvoirs publics ou de privés. Ses œuvres, qui semblent au prime abord très consensuelles - certains diraient : faciles - véhiculent un charme au langage universel, lequel - à moins de lasser - peut finir par opérer. On se demande si leur auteur va rester cantonné dans un  registre local ou si son art prendra un jour son envol, comme tous les enfants aux bras grand ouverts qu'il ne cesse de représenter. 
 

13 juil. 2025

Voyager : retour à Cherasco

 

Dans les ruelles inondées de silence, les inscriptions peu à peu s'effacent
qui, de quelques nectars ou piquettes, disaient la douce ou folle ivresse. 
 

Le temps paraît plus lent, les pieds se font vacillants sur les cailloux des places.
La vie se déploie imperturbable, indifférente à tout ce qui presse (qui trop agresse).
 
 
Les colombes se déploient au ciel plus bleu que bleu, dansent et laissent leur trace. 
L'ombre et la lumière aux jeux féroces s'amusent, se coursent et se chassent. 
 
 
Les façades ne cessent de ressasser que tout passe. Tout passe...
Dès lors... vis, lentement jouis, ralentis, ralentis, ose la paresse.   
 

20 juin 2025

Voyager : se faire sonner les cloches certains matins d'été

 

Ce matin-là, le soleil s'était à peine levé. Il faisait déjà (ou encore) chaud. Les pierres et les fleurs se montraient fatiguées. La nuit n'avait pas suffi à rafraîchir les allées. L'horloge de la petite église s'obstinait à indiquer dix heures dix comme elle le faisait depuis des années. Le temps s'est arrêté depuis des lustres au pied du château de San Martino A. Le passé nous ancrait dans une temporalité sans âge.
 
 
Dans leur perspective atmosphérique, leur horizon flouté, les Langhe s'épuisaient à vouloir se montrer. Au fond du parc, un homme lové dans son fauteuil lisait. Drôle d'endroit et surtout drôle de moment pour s'adonner à la lecture tandis qu'autour de lui, de cèdre en cèdre, des lapins aussi agiles que des écureuils s'amusaient à se courser. Le coucou ne cessait de marteler que la journée devait commencer. Le clocher fou se consacrait à son loisir préféré : sonner sans raison garder. C'est peut-être lui qui avait exilé sous les arbres l'homme somnolent penché sur ses pages.
 
 
Sur le site de réservation, l'hôtel était bien noté. Ce qui faisait cependant descendre sa moyenne, c'étaient les lamentations à propos des cloches qui sonnaient "désespérément", "quand elles le voulaient". Nous adorons les chants de coqs, et aussi ceux des clochers. Ils ne parviennent jamais à nous réveiller, ni à nous tenir éveillés. Mais il est vrai qu'il est rare d'entendre un clocher sonner 32 coups à la demie, et aux trois quarts se prendre carrément à carillonner, et puis se remettre l'air de rien à marquer les quarts et les heures selon une certaine normalité. Cette église, située face à nos fenêtres, devait aspirer à une certaine excentricité.
 

 

Nous avons fait le tour du propriétaire, suivant de longs couloirs exténués et déserts. Nous avons guetté les avancées de la lumière. Alors, sobrement, le clocher s'est mis à tinter. Il émettait un son rauque, comme si ses frasques nocturnes l'avaient épuisé. Il s'est contenté de lancer trois sons gutturaux (sans doute un peu penaud?) Il était temps de rentrer me doucher. Le chien s'impatientait. Il lui tardait de retrouver la table du petit-déjeuner, et surtout celle du buffet. D'une foulée sûre, il se dirigeait à l'intérieur, vers les cuisines, tandis que les lapins continuaient de se courser, les coucous de s'égosiller, et que le clocher, durant quinze petites minutes, demeurait sagement muet.






16 juin 2025

Vivre still life / 171

 

 
L'été dernier, tandis que je me liquéfiais sur un marché des Langhe sous un soleil implacable, un vieil homme m'avait parlé de la pâtisserie de son village en m'engageant fortement à m'y rendre. Malgré la chaleur qui mettait KO tous les êtres vivants ce jour-là, son regard s'était animé en évoquant les croassants qu'on y dégustait. J'aurais aimé pouvoir m'y rendre mais la fatigue avait eu raison de ma volonté. Quand R. m'a demandé ce qui me ferait plaisir cette année, j'ai répondu : un gâteau d'anniversaire de la fameuse pasticceria. J'ai dû un peu ramer pour me rappeler du nom du village et identifier l'établissement. Mais, une fois arrivés ce dimanche matin, tous les passants étaient en mesure de m'indiquer le chemin puisqu'eux-mêmes s'y dirigeaient. Dedans, nous avons dû patienter, c'était une véritable fourmilière ou plutôt une ruche bruissant d'activité. 
Nous avons testé les fameux cornetti (crema, confiture, pistacchio), une merveille de légèreté. Le gâteau aux myrtilles : un miracle de voluptueuse simplicité. Les biscuits divers (baci di dama, biscuits aux noisettes, au maïs et aux amandes, délices à la confiture d'abricots) embaumaient comme un jardin d'été. Et puis... un diplôme accroché au-dessus du comptoir nous a informés que les panettoni de l'établissement  figuraient parmi les 10 meilleurs au monde. Même si ces brioches se font en principe uniquement pendant les Fêtes de fin d'année, le boulanger en préparait avec la même pâte et le même procédé toute l'année sous une autre forme. Damned! Sans hésiter, nous avons emporté un de ces gâteaux pour nos prochains petits-déjeuners. Ok. Opération réussie. Je peux cocher ma case. La maison Bisco a été testée et approuvée.
(hélas point de photo des autres délices : pas eu le temps. Maintenant va falloir nager avec vigueur pour éliminer)
 
 

21 mai 2025

Vivre : la nature des espaces

 

 
Située au cœur d'un village sinistre - au prime comme au dernier abord totalement sinistre - où les habitants émergeaient tels des spectres vaquant à on ne sait trop quelle activité, magasins ouverts qui paraissaient fermés, devantures poussiéreuses où personne n'aurait eu l'idée d'entrer, la maison F. se présentait comme une île. Une île d'élégance, de silence, un hortus conclusus où tout n'était que classe et prévenance, où tout était voué au confort et excluait la vulgarité. Même les pétales tombés dans le jardin semblaient savamment disposés.

Tous les jours, en rentrant d'escapade, nous trouvions sur notre table de chevet notre bouteille d'eau minérale remplacée. Tous les soirs, dans le restaurant plus que centenaire, nous était servi - et pour nous seuls - une sorte de banquet. Nous avions opté pour la confiance et nous ignorions ce qui allait nous être servi. Dans la plus pure tradition piémontaise, on nous présentait à chaque repas un menu différent, une déclinaison de quatre plats : un antipasto, un primo, un secondo et un dessert, associés à des crus somptueusement sélectionnés. La nourriture était délicieuse, préparée avec un savoir-faire consommé (et très très copieuse malgré nos réserves cent fois exprimées). Je crois n'avoir jamais connu de lieu plus généreux et attentionné. Je crois n'avoir jamais si bien mangé (même si en fin de séjour mon estomac commençait à implorer pitié).
 
 
De la fenêtre de notre immense chambre, on apercevait le bâtiment industriel - une ancienne filature - qu'une galerie d'art contemporain occupait depuis trois décennies et que la maîtresse des lieux nous avait fait visiter. Les espaces étaient vastes, d'une blancheur immaculée. Pas plus de cinq œuvres dans des salles faisant chacune bien 300 mètres carrés. Madame T.R. déroulait des explications sur les artistes de l'arte povera exposés. On aurait dit que tout le monde devait connaître Giuseppe Penone, Richard Long, Daniel Buren aussi bien qu'elle les connaissait. Elle a balayé une de mes questions d'un geste de la main. Manifestement, elle se voulait guide sans fournir de clefs. Nous a demandé si nous irions à Art Basel cette année (a ajouté que cette foire n'était plus ce qu'elle était). Elle aurait pu simplement incarner la caricature d'une propriétaire de galerie contemporaine. Je crois qu'un profond deuil la rongeait. 
 
 

Après ce séjour, je me suis longtemps posé des questions sur les lieux que nous avions traversés. A quoi tient le caractère d'un village, qu'est-ce qui le rend si différent d'un village situé juste à côté, à quoi tient le fait qu'on s'y sente bien, qu'on y respire un air magique ou qu'on ait l'impression d'y étouffer ? Qu'est-ce qui rend un marché vivant et  joyeux, donne le goût de s'y balader tandis que les étals d'un autre, situé à moins de deux kilomètres, vous donnent juste envie de pleurer ? Qu'est-ce qui vous met à l'aise, vous accueille, vous fait place et qu'est-ce qui vous file juste le désir de vous sauver ? Les lieux sont comme les gens. On part à leur rencontre. On les aime. On les comprend. On peut aussi les exécrer. On peut tenter de les connaître ou de les apprivoiser. J'ai adoré une éleveuse de chèvres, rencontrée deux jours de suite sur des places où elle vendait ses fromages. J'ai adoré ses réponses laconiques et la complicité née entre nous, juste en discutant à propos de la croûte que certains écartent, tandis que nous, nous aimions la manger.
 

20 mai 2025

Voyager : remonter jusqu'à la source

 


En arrivant dans le palazzo Marchionale de Revello, un employé nous a indiqué qu'il suffisait de grimper les escaliers pour atteindre la chapelle. Puis, un de ses collègues a précisé que selon le protocole il fallait s'adresser d'abord à la préposée à l'office du tourisme. La dame nous a reçus avec tout le sérieux nécessaire. Elle nous remis divers dépliants, puis nous a accompagnés au premier étage tout en nous expliquant que le développement du village et de la vallée s'étaient arrêtés dans les années soixante-dix quatre-vingt. Pas de grandes réalisations, par conséquent, pas d'hôtels ni de structures renommées. Elle s'est enquise de notre nom, prénom, provenance, qu'elle a notés soigneusement sur une quittance où elle a tracé un grand zéro, puisqu'en raison d'une exposition temporaire d'artistes locaux, nous avions droit à la gratuité. Nous l'avons chaudement remerciée. Elle nous a alors laissés pour aller s'occuper d'une classe en visite et nous avons pu admirer et photographier la chapelle, décorée à fresques sur commande de Marguerite de Foix et achevée en 1519.
Ensuite, la responsable de l'office du tourisme, qui officiait également en qualité de bibliothécaire et de guide, est revenue nous demander si nous pouvions lui rendre un service : entrer dans la salle où les enfants regardaient les sculptures de la région et... faire simplement les touristes. Juste pour qu'ils s'habituent à voir des étrangers... Nous nous sommes exécutés, c'est-à-dire que nous avons regardé attentivement les toiles et les œuvres, dont certaines étaient touchantes de sincérité. 
Les enfants étaient regroupés à l'entrée... c'étaient des enfants qui avaient dans les yeux une douceur incrédule, des enfants qui ne semblaient pas avoir de tablette ni être habitués à chahuter, des enfants qui écoutent la maîtresse et lèvent la main avant de parler. J'ai senti ma gorge se nouer. Il y a des moments comme ça où le temps s'arrête, où quelque chose de précieux, venu d'on ne sait où se met à circuler. On voudrait se tapir dans un coin et ne plus repartir. 
Je ne sais plus trop comment m'est revenu en mémoire ce livre, Cristo si è fermato a Eboli, que le turinois Carlo Levi a écrit sur son expérience de confinamento en Basilicate durant les années de fascisme. Dehors, le ciel était d'un bleu très pur. Et il émanait de cette salle, de ce village, de ces rues paisibles l'atmosphère vaporeuse d'un temps révolu. On se trouvait à soixante kilomètres de Turin, la quatrième ville d'Italie et l'une des plus polluées, et ici des enfants paraissent dialoguer avec les étoiles. Avant que nous repartions, la dame nous a conseillé d'aller le jour même aux sources du Pô, c'était une journée parfaite pour la montagne, et il y aurait sur notre route ce village, Crissolo, où le temps s'était vraiment arrêté. Elle a ajouté qu'il nous fallait être prudents et prévoir suffisamment d'essence, et d'huile, et avoir naturellement de bons freins sur le petit chemin qui conduisait au refuge de Pian della Regina. C'est là-haut, avec une pointe de regret et une infinie curiosité, que nous nous sommes dirigés, là où le jeune fleuve qui ruait comme un cabri se mettait à bondir à travers les pâturages.
 


 

19 mai 2025

Vivre : Still life / 169

 

La visite de marchés locaux fait partie intégrante de mes vacances. Durant ce dernier séjour piémontais, dans plusieurs vallées montagnardes jouxtant la France, je m'étais promis de visiter au moins un marché villageois par jour, le dernier étant celui où j'allais pouvoir acheter des fruits et légumes pour la semaine à venir. Le minuscule marché de San Giovanni, à l'entrée de la vallée du Pellice n'était constitué que de producteurs du coin. Je me suis approchée de pommes parfumées vendues à un euro cinquante le kilo, mais le garçon derrière l'étal m'a invitée à jeter un coup d’œil aux deux caisses de fruits pimpants (quoi que légèrement tavelés) qui se trouvaient à côté pour cinquante centimes le kilo (eh oui! être tavelée pour une pomme, ça ne pardonne pas). J'ai donc décidé d'en emporter trois kilos, mais le vendeur m'a suggéré de profiter de l'action du jour : cinq kilos pour deux euros. Dès lors... j'ai embarqué un immense sac, auquel se sont jointes des fraises, des asperges et des courgettes désireuses de se faire déguster sous d'autres cieux.
C'est alors que je tendais mon billet, que je L'ai aperçue. Par-delà la place (en réalité : une petite prairie), faisant face à l'église Saint-Jean Évangéliste, Elle se tenait là, légèrement en surplomb, sublime, recouverte d'une immense glycine sans doute centenaire qui était en train d'achever sa floraison. Coup de foudre : MA maison idéale m'attendait. Grande, se prolongeant sur deux étages, probablement sertie d'un joli jardin à l'arrière, noble, un peu fatiguée, appelant des présences attentives pour la ramener à la vitalité et à la lumière.  
Puisqu'il est permis de rêver, rêvons, ai-je pensé. Tandis que R. conduisait sur l'autoroute, j'ai entrepris des recherches. Peut-être que la belle endormie venait d'être mise en vente ? Et peut-être même pour un prix raisonnable étant donné les menus travaux à entreprendre ? Pourquoi ne pas rêver alors que quelques instants auparavant de belles pommes m'avaient été offertes à prix cassé ? Au bout de quelques minutes, hélas, j'ai dû déchanter. La maison était en effet inhabitée depuis plusieurs années, mais la noble demeure venait tout juste d'être vendue. J'ai soupiré en me disant qu'il s'en était fallu de peu, à peine quelques semaines et j'aurais pu tenter ma chance.
Néanmoins, j'ai appris que la casa del glicine, comme on la mentionnait sur la carte Google, avait accueilli l'écrivaine Alba de Cespedes, romancière d'origine cubaine, femme audacieuse et grande voyageuse, et que celle-ci y avait effectué plusieurs séjours avec son second époux, originaire de la vallée. 
J'ai eu besoin de quelques kilomètres, plusieurs minutes pour digérer la nouvelle. Le temps de faire le deuil d'une demeure où je m'étais projetée d'instinct, sous le coup d'un élan puissant. Et puis je me suis consolée en imaginant l'autrice écrire derrière ces murs, chuchoter des mots doux à la glycine protectrice et peut-être croquer entre deux séances de travail dans des pommes aussi parfumées que celles qui embaumaient à l'arrière de ma voiture.
 
 

29 mars 2025

Vivre : délices du Piémont

 

ces deux dernier jours j'ai rencontré : deux jolies poules rousses invitant à dialoguer,
une chambre divine générant des rêves d'une infinie légèreté, un cerisier du Japon
qui pleurait des larmes douces en infinité et un jus de fruits frais qui ravissait le gosier.
il y avait aussi des noisettes comme des bulles naviguant dans leur univers plastifié
et trois moutons tout ronds flottant comme de gros nuages sur leur prairie parsemée.
c'étaient de petites caresses que la vie - qui peut parfois être très crasse - sait prodiguer
 

27 oct. 2024

Voyager : se souvenir des belles choses

 
Jockey blessé / Edgar Degas / Kunstmuseum / Basel

Dans le silence du retour, il m'a soudain demandé : quels moments as-tu préféré ? Sans hésiter, j'ai pensé aux rizières à la hauteur de Vercelli, que l'automne avait oxygénées, à ces longues étendues jaunes, entre l'ocre et le safran, qui longeaient l'autoroute, d'un jaune que le brouillard rendait pastel et que la vitesse agrémentait de mille nuances, entre l'émeraude et le tilleul,  on aurait dit qu'un Rothko s'était laissé aller à peindre le paysage sans lésiner sur la dépense, un jaune incroyablement dense, tellement qu'il m'a fait penser à ce tableau de Degas, Le jockey blessé, qui dans mon souvenir était dominé par la couleur du pantalon du personnage étendu à terre, et maintenant, en revoyant l'image, je réalise que cette surface jaune n'occupe qu'une toute petite partie de la toile, alors qu'il s'agissait pour moi d'un tableau à dominante miel intense, or, objectivement, le vert de l'herbe et le brun du cheval l'emportent sur tout le reste. Impressionnant de constater combien même dans le domaine chromatique la mémoire peut être subjective. Cela étant, les quelques instants passés à admirer ces champs défilant à toute vitesse, je ne les oublierai pas. Ils resteront les plus beaux "moments jaunes" de ma vie.
Puis j'ai pensé à un autre instant, celui où, ayant sonné à l'imposante porte en bois du palazzo Gozzani Treville, et ayant poussé la petite porte après avoir perçu un léger déclic, je me suis retrouvée dans le monde ébouriffant du palais, orné  de volumes et de fresques, dans cet univers silencieux, à demi plongé dans la pénombre, que j'avais beau connaître, mais qui à chaque fois me saisit à la gorge et me surprend, j'ai regardé, prise de tournis, la cour et l'escalier monumental, le plafond orné de peintures gigantesques, les mille détails appartenant à ce lieu unique, frissonnant d'admiration et d'impatience, j'ai contemplé, impressionnée, estomaquée, ébahie par tant de splendeur et presque un peu dissociée, car il y avait en moi celle qui regardait en montant les escaliers et se dirigeait lentement vers les salles du restaurant, et il y avait celle qui se regardait évoluer dans cet environnement magique, frôlant le fantastique.

Fresque escalier monumental / Palazzo Gozzani Treville / Casale Monferrato

Sur la route du retour, tandis que je lui répondais, j'ai réalisé que j'avais vécu au cours de cette escapade piémontaise une suite d'expériences touchantes et rares, mais que les deux moments qui m'avaient le plus marquée n'avaient duré qu'une poignée de secondes - peut-être une minute, mais certainement pas deux - et n'étaient pas de nature à se raconter, ni même à se décrire. Ce qui marque le plus la mémoire ce n'est pas la durée, ni la lucidité, mais l'intensité de ce que notre corps éprouve, à travers tous nos sens, et qu'il parvient à lui communiquer de façon impérative.