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21 janv. 2026

Regarder : les trop-pleins des places vides

 
Luigi Ghirri / Brescello / Piazza e chiesa di S. Maria Nascente / 1989
 
Ce soir-là, il était tard et on avait de justesse pu se glisser à l'intérieur du palais, On s'était retrouvés devant cette photographie de Luigi Ghirri. La nuit sur l'image faisait écho à celle qui était en train de tomber sur la cité. Il y a des images qui vous immobilisent et vous imposent le silence, qui vous inondent d'émotions avec une tranquille évidence. Les émotions, ensuite, à vous de les identifier, d'en trouver l'origine et la fonction, de les explorer. 
Une place vide et, dans cet espace carré, désert, inondé de clarté (sans qu'on puisse trop savoir d'où cette clarté provenait) une statue érigée. Au fond, face à l'objectif, une église à la façade classique, tout au fond encore, quelques voitures garées. Sinon : rien. Le vide. Ou si peu de chose. Et c'est ce rien qui nous a très vite fascinés. A tel point qu'on aurait voulu pouvoir emporter le tirage avec soi et pouvoir le regarder à l'infini, de préférence le soir, car il donnait accès à un monde intermédiaire, entre veille et sommeil, celui où les souvenirs et les rêves s'entremêlent. 
 
On a repensé immédiatement à la photo qu'avait prise à Spilimbergo Bernard Plossu découverte au musée Granet il y a quelques années :
 
Bernard Plossu / Spilinbergo / 2008 / exposition au musée Granet / Italia discreta / 2022
 
Un cliché qui avait été pris de jour, mais il en émanait le même silence et la même étrange clarté. On a repensé aux billets qu'on avait écrit ici et ici évoquant ces émotions qui font irruption devant des paysages - urbains ou pas - qui viennent vous parler de lieux essentiels, de l'enfance toujours vivante, de mots et de sonorités où l'on s'est sentis ancrés. Un appel à méditer qu'on peine à comprendre mais qu'il s'agit de vivre et d'écouter. Il y a comme ça des images qui apaisent et qui inspirent, qui consolent et qui rappellent. Tout le contraire de l'exil. 

  

4 sept. 2022

Regarder : suis ton coeur qui insiste

 

 Granet aurait pu faire sienne cette sensation de Plossu :" La beauté de certains paysages rend humble, calmement heureux". 
(Introduction à Italia discreta)

 

Parfois, ce besoin de retour : rejoindre certaines images, comme on retrouve certaines personnes. Arriver dans les salles en enfilade le souffle court, comme à un rendez-vous galant, éprouver l'impulsion d'une première fois. Parcourir avec des yeux luisants les portraits de lieux où l'on a été heureux. A l'évocation de ces musiques et de ces atmosphères, sentir tambouriner son cœur et rester de longues minutes là, immobile, à contempler, à se rappeler.
 
 
Pourquoi, visitant certaines expositions, ressent-on une déferlante irrépressible au fond de soi ? Pourquoi s'attendrir devant ce qui pourrait relever d'une apparente banalité ? Jeter furtivement un regard à la jeune femme à l'entrée qui paraît veiller autant sur les œuvres que sur les visiteurs : que pourrait-elle comprendre si soudainement une inconnue se mettait à sangloter devant un titre, un lavis, une esquisse? Sourirait-elle ? Tendrait-elle un mouchoir ? Chuchoterait-elle que d'autres personnes, auparavant, avaient été elles aussi prises d'une intense émotion en découvrant ces œuvres exposées ?
 

Ravaler son émoi. Éprouver une douce tristesse. Se dire qu'un jour on comprendrait les mouvements de ce cœur emballé. Se donner le droit de ne pas encore savoir ce qu'il cherche à divulguer. Bercer ses sentiments comme on prend soin d'un jeune enfant. Regagner rassérénée la place inondée de soleil, l'infatigable été et les ramages dansants.


Images : Spilimbergo, 2008, tirage procédé Fresson // Lucca, 2009 // Padoue, 2009 // Bernard Plossu
Intérieur d'une cour à Tivoli // Vue des fabriques près de la Madonna del Ponte à Tivoli // François-Marius Granet

9 juil. 2022

Regarder : extraordinaires images ordinaires

 
Spilimbergo / 2008 / Bernard Plossu / précédé Fresson
 
Cordonata du château de Corchiano / François-Marius Granet / lavis et rehauts d'encre brune
 

 
Au musée Granet, se tient l'exposition Italia discreta. Trois salles en enfilade sont consacrées au travail du photographe Bernard Plossu, des clichés provenant de divers périples à travers la péninsule, mis en regard avec une soixantaine d'esquisses que le peintre aixois François-Marius Granet a réalisées durant ses voyages en Italie entre 1802 et 1824.
Les œuvres exposées permettent d'identifier les liens entre leurs parcours effectués à presque deux siècles de distance et mettent en lumière leurs regards respectifs, soutenus par des techniques très diverses (tirage selon la méthode Fresson** pour le premier, lavis et aquarelle pour le second).

Au cours de la visite, je me suis sentie très vite happée par les clichés tirés au charbon. J'ai été frappée par le pouvoir d'évocation de ces images et leur capacité d'envoûtement. Dans la pénombre feutrée, des brassées de souvenirs, des bribes de conversations, des frissonnements ont surgi de manière inattendue.


 Isola della Capraia / 2014
 
Une nouvelle fois, cette réalité très simple s'est imposée : les photographies n'ont guère besoin d'être précises, ni franchement esthétiques ni parfaitement cadrées pour entrer en dialogue avec leur récepteur. La perfection en photographie peut souvent confiner à l'ennui le plus profond. Les couleurs un brin ternies, des échappées sur une place ordinaire, d'apparentes maladresses peuvent, par le lien direct entre l’œil et le cerveau, solliciter directement la mémoire, inviter à quantités d'associations. L'émotion émerge. Les réminiscences affleurent. Peu à peu, le mental laisse place au corps et à une infinités de perceptions. 

 Lucca, 2009

J'ai quitté à pas lents les lieux silencieux, des lieux qui m'avaient ramenée à toutes sortes de passés, enfance souveraine, genoux écorchés, grandes espérances, retrouvailles exaltées, évasions de vacances et séparations déchirantes en fin de saison.
 
 
  
 
 
** Bernard Plossu, photographe de voyage, célèbre pour ses clichés utilisant de façon quasi exclusive le noir et blanc, a également expérimenté la couleur au gré de ses recherches à travers ce procédé pigmentaire particulier, le tirage Fresson, découvert en 1967.
Ces tirages mats au charbon, mis au point en 1952, donnent un rendu délavé, granuleux, doux et presque onirique à ses photographies. L’exposition présente une vingtaine de tirages Fresson, quasiment inédits.