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23 déc. 2025

Vivre : le sens de la Fête

 
 Firenze, duomo
 
 
La ville, telle une éponge, tendait facilement, sous le ciel de décembre, à s'imbiber de vacarme et de vulgarité. La richesse extrême y côtoyait des hordes germaniques et des accents yankees, des communautés différentes s'y croisaient sans jamais se considérer. La pluie fine paraissait salir les trottoirs, la pluie drue semblait grasse et noire. On aurait pu s'y perdre et choir. Tomber sans parvenir à s'y relever. Mais... levant les yeux au ciel, la ville se dévoilait belle, révélait l'essentiel.
 
 *****
 
 Bologna, basilica di San Petronio, installation IWAGUMI,, voir ICI
 
 
L'autre ville, presque voisine, on pourrait dire : la porte à côté, déroulait à travers ses ruelles médiévales une décontraction phénoménale. Les habitants, les passants s'y rencontraient en toute spontanéité sans craindre les mélanges de genre et de langage. Sous ses kilomètres d'arcades pluriséculaires, on y riait, on y conversait, on y câlinait des nourrissons, on y interpelait des octogénaires. La pluie, ici, n'était qu'un phénomène secondaire. Cette autre ville ne faisait pas de manières. Sa beauté était populaire et sa fête tenait à une énergie continuelle. 
 

17 déc. 2024

Voyager : à contre-courant

 
 via Santo Spirito / Florence
 
Tu non sei nel traffico. Tu sei il traffico. 
(Tu n'es pas pris dans le trafic. Tu ES le trafic) 
 
En découvrant ce graffiti sur un mur de la ville, tandis que les conducteurs de taxis, de trottinettes, de voitures et de bus klaxonnaient, s'invectivaient, s'impatientaient, se bloquaient les uns les autres avec une belle dextérité, je me suis dit que cette ville merveilleuse, crasseuse, chaotique, sublime, bruyante, vulgaire et classieuse, devait être l'antichambre de l'enfer pour ses habitants plusieurs mois par année. Le surtourisme y est régulièrement dénoncé et il l'a été encore avec force en novembre dernier. Les locaux n'en peuvent plus. Même la basse saison connaît des pics d'intensité. Le centre se vide de ses habitants. Les  étudiants natifs se découragent et partent poursuivre leur formation dans des centres urbains plus abordables, comme Padoue ou Turin. Il y a non seulement les nuisances sonores et atmosphériques, mais également les conséquences financières : le coût d'un sandwich atteint des montants que leurs bourses ne leur permettent pas. Mais apparemment ces ras-le-bol répétés restent lettre morte. On leur oppose à chaque fois le droit sacro-saint du libéralisme à se développer et on brandit la menace de places de travail supprimées. Il en va ainsi un peu partout en Europe, dont les "solutions" trouvées par les principales villes ressemblent davantage à des supra solutions qu'à des moyens efficaces de faire face, en ces places où les extrêmes se côtoient et où l'argent finit par exclure avec férocité. 
 
 
Giuseppe presenta al faraone il padre e i fratelli / Francesco Granacci / Gallerie degli Uffizi
 
Et pourtant... l'éblouissante galerie des Offices... les églises de la Renaissance... Giotto, Masaccio, Botticelli...l'art sous toutes ses formes... les échos de l'Histoire... l'éclat de la lune taquinant l'Arno dans le noir... Car c'est le soir - pas la nuit - le soir quand la plupart des gens s'apprêtent à s'attabler que la ville s'apaise, acquiert une épaisseur et une présence particulières. C'est le soir que s'allument mille lumières. Les carrousels s'immobilisent. Les gens fatigués s'empressent de rentrer. Alors des musiciens s'installent et entament leurs mélodies. Ainsi la piazza Santa Trinità devient un lieu où se donnent des concerts à ciel ouvert. Les passants ralentissent, les conversations se suspendent tandis que leur parviennent des notes de Verdi, Haendel ou de Morricone. Un apaisement recueilli occupe peu à peu l'espace, déferle sur les façades, pleut sur les statues, ruisselle sur les pavés. On dirait que la ville redevient elle-même, hors du temps, des modes et des saccages.
 



Ponte Santa Trinità
 
Avec le temps, on finit par tirer des leçons. On met au point une méthode destinée à survivre aux marées et aux débordements. On contourne. On esquive. On zigzague. On va à contre-courant. On se met à contre-temps. On opère des détours. On repère les lieux magiques que les guides ignorent. On s'en va débusquer le calme là où il a su se terrer. Enfin... enfin... grâce à ces techniques, on jouit  avec délices de la ville des Médicis.

Giuseppe presenta al faraone il padre e i fratelli / Francesco Granacci / Gallerie degli Uffizi (détail)

16 déc. 2024

Voyager / Manger : comme là-bas, cuire et recuire

 
  Photo tirée du net

Il me serait impossible je crois de partir en Toscane (sept heures de route sans imprévus), de marcher là-bas  tout au long de la journée en visitant villes et musées, de m'adapter à des chambres et à des rythmes inhabituels si je ne pouvais compter sur une nourriture de qualité, à la fois digeste et roborative. Parmi tous les trésors de la tradition culinaire toscane, essentiellement paysanne, les soupes jouent un rôle de premier plan. Il y a la panzanella, la pappa al pomodoro (toutes deux plutôt estivales) et il y a surtout la ribollita. C'est une soupe assez similaire au minestrone, sauf que dans ce dernier on tendrait à mettre des pâtes à la place du pain rassis et des légumes tels que courgette, choux-fleur ou petits-pois à la place du chou noir toscan et du chou frisé. 
Ces soupes épaisses mangées en entrée, mais qui peuvent tenir lieu de plat unique, enchantent le palais. On en trouve dans tout restaurant ou osteria qui se respecte et elles offrent le double avantage d'être saines et bon marché. Un de mes blogs de cuisine préférés, Un déjeuner de soleil, animé par la dynamique Edda, en présente une version très convaincante.
Durant tout l'hiver, il m'arrive d'en consommer quotidiennement en appliquant ma recette personnelle, qui n'a rien de vraiment orthodoxe, mais présente l'atout majeur de se préparer rapidement et de recycler tous les légumes à disposition dans la cuisine. 
A une base de haricots blancs ou roses précuits la veille, j'ajoute de l'oignon, de l'ail, des patates, des carottes, du cavolo nero, de la verza (achetés en  quantité sur un marché de Florence avant-hier), un peu de tomates, du bouillon, du sel, du poivre et je complète avec tout ce qui peut traîner comme légumes au fond du bac (de la courge, par exemple). J'y associe même une croûte de parmesan s'il y en a et je laisse cuire et recuire ce mets simplissime. Comme une grosse casserole peut m'assurer un certain nombre de repas, l’investissement en temps de préparation est vite amorti. Cette potée se consomme normalement avec du pain rassis (mais le pain ici n'a jamais le temps de rassir et je finis par le toaster). Naturellement, sur la table trône toujours une bouteille d'huile d'olive, or vert de première qualité.
Enfin, avant de partir en voyage, je m'arrange toujours pour en laisser une ou deux portions dans le congélateur : rien de meilleur quand on rentre à la maison à nuit tombée que de pouvoir se préparer un bon bol de soupe fumante. Après un long trajet, hors de question de manger froid ou de se mettre aux fourneaux. Suffit de laisser la ribollita dégeler à feu doux tandis qu'on range les trésors rapportés ou qu'on passe en revue quelques photos.


25 déc. 2023

Regarder : face-à-face

 
La pêche de Pierre / Masaccio

En 1423, à Florence, le richissime marchand et notable Felice Brancacci, allié à la puissante famille des Strozzi, commandita une œuvre de grande envergure dans une chapelle de l'église Santa Maria del Carmine. Cette église se trouve au cœur de l'historique quartier de Santo Spirito, situé dans l'Oltrarno, c'est-à-dire sur l'autre rive de l'Arno, par rapport au centre politique que représentait le palais de la Signoria. 
 
Pour réaliser sa commande, Brancacci s'adressa à deux peintres renommés de l'époque : le plus âgé, Masolino da Panicale (1483-~1440), était réputé pour son style raffiné, rattaché au gothique international. Originaire d'Ombrie, il était à la tête d'un atelier et s'était choisi pour assistant le jeune Masaccio, natif de Toscane et âgé d'à peine 22 ans, mais dont la notoriété était déjà bien affirmée grâce à l'audace et l'innovation de son langage pictural. Aux âmes bien nées la valeur n'attend pas le nombre des années... apparemment la réputation du jeune prodige s'était répandue comme une traînée de poudre auprès des connaisseurs.
 
La résurrection de Tabita (détail) / Masolino
 
Tête de saint / Le paiement du tribut / Masaccio

Le cycle prévu comprenait des scènes de l'ancien testament (la Tentation d'Adam et Êve; l'Expulsion du paradis) ainsi que certains épisodes de la vie de Saint-Pierre, saint protecteur de la famille Brancacci (voir ICI  en bas de page la description du cycle). Les deux collaborateurs se sont répartis les scènes, travaillant chacun selon sa manière à chaque extrémité des passerelles. Il est fascinant d'observer les fresques et de chercher à identifier quelle partie relève de l'un ou de l'autre peintre. Leurs langages réciproques se répondent avec une harmonie certaine, dans une évidente différence de style, sans jamais se heurter. Les admirer signifie prendre la mesure de ce que la Renaissance florentine a pu représenter dans le domaine de l'art. 
Tout au long des parois se déroule une transition en images : le passage d'un langage précieux et délicat à un expressionnisme naturaliste. Un peu comme un marcheur effectue un pas en avant, en ces lieux, au début du XVème siècle, la peinture a cherché à s'émanciper d'anciennes formules et d'anciens codes esthétiques.
 
  Deux personnages centraux / La guérison de l'infirme et la résurrection de Tabita (détail) / Masolino
 
La distribution des biens / Masaccio
 
Masolino, bien  qu'ouvert à la nouveauté, apparaît comme rétif à bouleverser la tradition à laquelle il appartient, tandis que le fougueux Masaccio ose la perspective, les corps, les incarnats, les muscles, l'expressivité avec des formules qui aujourd'hui encore étonnent par leur modernité.
 
Adam et Eve chassés du Paradis / Masaccio
 
La tentation d'Eve et d'Adam / Masolino

Les travaux allèrent de l'avant dans l'étroite chapelle du transept pendant quelques années. Puis, il furent suspendus. En 1428, Masaccio, le génie impétueux, meurt à l'âge de 27 ans à Rome sans qu'on connaisse les motifs de son voyage. En 1435, le commanditaire tombe en disgrâce et est contraint à l'exil par l'arrivée au pouvoir des Médicis, ennemis jurés des Strozzi, ses protecteurs.
 
La chapelle resta ainsi inachevée pendant des décennies. Ce n'est qu'en 1480, après la réhabilitation de la famille Brancacci et bien après le décès des premiers artistes, que l'on fit appel à Filippino Lippi pour compléter l'ouvrage. Filippino était le fils du célèbre peintre Filippo Lippi (Fra Filippo comme on l'appelait) un carme appartenant à la congrégation liée à l'église, qui avait été un élève de Masaccio cinquante ans auparavant.  

Filippino, lui aussi très jeune, porta à terme la décoration de la chapelle avec sa propre personnalité artistique. Il convient de souligner qu'il avait été à bonne école : non seulement il avait bénéficié de l'enseignement de son père, mais aussi de celui d'un autre artiste de talent, un certain Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, mieux connu sous le nom de Sandro Botticelli. Il est couramment admis qu'il a réalisé un portrait de son illustre maître en bonne place, le plaçant au centre de la paroi droite, à côté de la Crucifixion de Pierre. Une manière de rendre hommage à l'un des peintres les plus renommés de son époque :
 
Portrait de Botticelli / Filippino Lippi
 
Actuellement, les visites autorisées de manière restreinte offrent une rare opportunité puisque des échafaudages ont été installés pour permettre la restauration en cours. On peut dès lors monter sur deux niveaux pour admirer en face à face les réalisations et s'en approcher de telle sorte qu'il semble pouvoir les toucher. C'est sans doute cette proximité avec les peintures qui rend la visite particulièrement émouvante. On peut avoir l'illusion de se trouver en compagnie des peintres, de sentir leurs présences et leurs impulsions à créer. Masaccio s'est même portraituré, avec quelques amis : le voici près du saint patron, qui scrute le spectateur. A ses côtés, Masolino (Petit Thomas en italien), Leon Battista Alberti et derrière eux, le génial Brunelleschi :



Après la visite, on porte longtemps en soi les échos de ce moment, comme un trésor, un cadeau intangible et inoubliable reçu en cette fin d'année. Rien de matérialiste, juste une expérience d'équilibre et de sérénité, messagère d'un univers bien vivant malgré les vicissitudes et les siècles traversés.
 
 

23 déc. 2023

Vivre : des foules tout sauf banales

 
Vitrine via Santo Spirito / Florence

 
Y a-t-il question plus embarrassante, quand on y pense, plus indiscrète, plus normative, plus violente, parfois, que celle qu'on ne cesse de nous poser en ce moment ? "Qu'est-ce que vous faites pour Noël ?" On peut préparer des réponses toutes faites, bien sûr, des DIY prêtes à l'emploi. On peut répondre n'importe quoi. Mais cette simple question bateau renvoie chacun à des couches très profondes en soi. Tout le monde le sait. Tout le monde le comprend confusément. Il y a fort à parier que peu de gens aiment vraiment répondre à ce type d'interrogation qui les ramènent à des réalités  tout autres qu'ordinaires.**

Et pourtant la question circule en mode viral, plus invasive que la variante Pirola. Plus les tensions sont fortes, les échanges crispés dans les rues, les espaces publics et les magasins, plus l'inattention à l'Autre gagne du terrain, et plus les questions se font distraites. "Qu'est-ce que vous faites pour Noël ?". Quoi de plus normal ? On se croit poli en tentant de converser ainsi. Et il en va de même pour les vœux. Quelle empathie dans tous ces bonheurs, toutes ces santés, toutes ces prospérités adressées à la chaîne ? En quoi ces mots convenus, chargés de vide ou de trop-plein, tiennent-ils compte de la personne à qui l'on s'adresse ?
 
L'autre soir, à la librairie Feltrinelli, tandis que la nuit attirait les badauds depuis la piazza della Repubblica, deux personnes se sont approchées de nous, désireuses de nous parler, va savoir pourquoi. Cela nous a valu deux échanges des plus intéressants, brefs, mais très intéressants (il y a parfois des inconnus qu'on aimerait inviter sans façons à prendre un verre pour continuer la discussion).
 
Au moment de la quitter, j'ai lancé à la femme qui travaillait comme guide culturelle en français : "Que pouvons-nous vous souhaiter pour l'année à venir ?" Elle a hésité pendant un fraction de seconde puis a répondu : La Paix!  Elle est partie en répétant de manière affirmée : LA PAIX! Un autre interlocuteur, très élégant, qui venait de nous raconter une bonne partie de ses soucis devant le stand des sciences politiques, nous a lancé : "Un travail sûr pour mes enfants!".
 
Hélas, après ces dialogues sincères, un seul coup d’œil aux livres de géopolitique exposés bien en vue par les libraires indiquait combien la réalité des faits risquait de s'opposer à ces désirs légitimes et à leurs sympathiques porteurs.


** Sauf les familles avec deux enfants blonds, des cousins et un chien, des grands-parents souriant de toutes leurs dents, habitant dans une belle maison, veillant à manger sain, sans lactose et sans gluten, ouvrant des cadeaux certifiés en bois FSC destinés à les combler.
 

20 déc. 2023

Vivre : bas de gamme


  Santa Maria Novella
 
Où que nous allions, la ville nous en faisait voir de toutes les couleurs. Même quand nous décidions de ménager notre nuque éprouvée, nous détournant des grands maîtres et des illustres concepteurs, nous nous retrouvions encore et encore confrontés à l'art de vivre en images, sollicités toutefois en mode mineur.
 

 


 
 

18 déc. 2023

Voyager : le meilleur endroit, au meilleur moment

 

Certes, la ville était flamboyante en plein jour : ses vitrines classieuses, ses palais festonnés, ses sculptures, ses pierres altières. "Un musée à ciel ouvert" s'était exclamé un inconnu bouleversé par tant de magnificence. Mais à peine la nuit tombée, la cité des Médicis redoublait de faste et d'élégance. Accoudés au parapet du Ponte della Carraia, dégustant une glace au chocolat noir (détail à première vue insensé après un repas des plus convaincants, mais s'il y a une ville où il est légitime de savourer un sorbet après 22 heures en plein mois de décembre, c'est bien celle-là) nous nous sommes laissés envelopper par la beauté des lieux. C'était un moment où il n'y avait plus de place pour les mots. Les sensations étaient plus que suffisantes.
Depuis l'aube, nous avions quitté des arbres inondés de brume, longé des montagnes couvertes de sapins comme autant de flèches dressées vers un soleil hagard, fui les traitrises du Pô et de ses brouillards, abandonné derrière nous tous les enchevêtrements des autoroutes enrubannant Milan. Nous nous étions laissés couler le long des Apennins et nous avions enfin retrouvé la magie de la chambre numéro vingt et un et les ballottements du bus numéro 11.
Ce soir-là, de toute évidence, il s'agissait de coller notre regard envoûté, franchement voyeur, sur l'accouplement magnifique entre la ville et son fleuve, en sirotant la meilleure glace au monde voluptueusement  (et tout à fait déraisonnablement).
 


20 mars 2023

Voyager : d'une ville à l'autre

 
Casato di Sotto / Siena
 
ce besoin de mettre nos pas dans le silence
- nullement une absence de bruit, juste : du silence -

deux villes comme des cousines, même accents, mêmes origines,
 pourtant si opposées par leurs caractères, tumultueuse la première,
trop agitée, livrée en pâture à trop d'étrangers. Nous l'avons quittée.

 Via Banchi di Sopra
 
Ainsi... dans la seconde cité, racée, animée, vaguement décentrée,
nous avons trouvé la joie sans les cris, l'énergie sans la frénésie

 
Tête d'homme au bonnet phrygien / Museo archeologico / Siena
 
les rythmes et les allures se mettaient naturellement au ralenti
- pourtant, on aurait juré que tout allait se faire, comme promis -


 Casato di Sotto
 
les linges au soir rejoindraient leurs armoires pliés, parfumés,
les enfants retrouveraient leurs rêves après avoir longtemps joué
 
portrait d'un bijoutier (détail) / Maître flamand / collection Spannocchi / Santa Maria della Scala / Siena
 
 les trésors de la petite ville tenaient dans ce pudique secret :
savoir simplement être sans craindre de perdre ou de disparaître


14 mars 2023

Vivre : une halte all'Antico Fattore

 

 
A deux pas du fleuve, je me pencherai sur la carte, hésitant entre panzanella, ribollita, pappa al pomodoro, tous ces plats du pauvre qui savent réconforter sans rien gaspiller, j'étendrai sous la table mes mollets donnant quelques signes de contrariété je passera en revue sur les parois quelques photos attestant d'un valeureux pédigrée, je tirerai d'un sachet un ou deux bouquins, des noms aux sonorités étrangères, des titres en italien, je laisserai un air doux entrer par la porte régulièrement ouverte et mal refermée, un air qui viendra parler de renaissance à cette ville qui l'a vue naître et ne cesse de l'encenser. Malgré moi, je me mettrai à attendre l'été.

24 déc. 2022

Vivre : Still life / 125

 
 
 
Aimer la pluie - mis à part les orages qui surviennent en pleine canicule - peut relever parfois d'un exploit. Aimer la pluie de novembre, les longues série de journées assombries. Aimer les averses qui plongent sur nos nouvelles ballerines et nous laissent démunie, sans parapluie. Aimer le crachin glacé de janvier, quand pleuvent les factures en même temps que les intempéries. Aimer la pluie peut se révéler un sacré défi.
Durant ce dernier séjour florentin, il a plu quasiment sans arrêt. Le réceptionniste nous a confié que cette météo s'était installée depuis quinze jours au moins. Les bus étaient remplis de gens aux visages graves et aux vêtements dégoulinants. Les regards étaient pensifs et c'était impressionnant de constater la détermination de ces silhouettes à se rendre là où on les attendait. Il y avait dans ces présences quelque chose de noble et de valeureux que rien ne pouvait liquéfier.
En longeant l'Arno, on pouvait observer de rares touristes déconcertés. Plus leur hôtel était étoilé et plus certaines dames derrière les vitrages affichaient des mines contrariées. Elles semblaient considérer les averses comme une offense personnelle. Tellement déçues de leur séjour gâché! 
Nous, la pluviométrie, on s'en accommodait, on prenait la ville telle quelle, avec ses rigoles et ses attraits. Les baleines de mon parapluie, lassées, se gondolaient et semblaient aspirer à une totale autonomie, elles s'étaient mises à danser comme Gene Kelly. En réalité, l'essentiel était à mes pieds : ces bottines magiques trouvées à Venise (une ville qui s'y connaît en humidité). Les pieds au sec, tel est le secret, insensible aux flaques, aux éclaboussures et à la boue, on considère la pluie pour ce qu'elle est : une opportunité de remplir nos nappes phréatiques bien éprouvées l'été dernier, de combler la nature qui nous comble de ses bienfaits, de découvrir la cité des Médicis sous d'autres aspects.
 

20 déc. 2022

Vivre / Voyager : wonderful world

 

Buste reliquaire de Sainte-Cécile (détail) /Mariano di Agnolo Romanelli / Musée Santa Maria Novella / Florence
 
En ce matin de décembre, l'intérieur de la basilique bruissait de dizaines de présences. Quelques classes en visite plus ou moins disciplinée. Un groupe de jeunes Juifs français auxquels leur enseignant lisait un guide plutôt bien rédigé. Quelques bâillements. Plus loin, une poussette suivie par un jeune bambin. Des chuchotements. Un homme en béquilles et fauteuil roulant. Deux élégantes en pause shopping, un aristocratique étudiant très absorbé. Trois femmes d'un certain âge échangeant à voix basse les informations qu'elles avaient glanées. Une équipe de Canadiens pourvus de sacs à dos et gros souliers. Des gens qui allaient et venaient... De quelles provenances ?... Vers quelles destinations ?... Tous si différents et pourtant en ce lieu rassemblés.
Soudain une trentaine de pré-ados ont déboulé et se sont dirigés vers l'autel, accompagnés d'une organiste et d'un violoncelle. Installés en contre-bas de la chapelle Tornabuoni, ils ont commencé par s'adonner à quelques vocalises. Dès les premières notes, quelque chose dans l'atmosphère s'est modifié : avec quelques discordances que l'orgue tentait tant bien que mal de rassembler, ces jeunes voix maladroites attendrissaient. On eut dit que les sons propulsaient dans l'espace des pastilles de lumière. Puis les enfants se sont mis à chanter, un peu poussivement d'abord, comme pris par une sorte de timidité. I see trees of green... Red roses too... I see them bloom... For me and you... Leur enseignante, une quinqua bien en chair, s'agitait dans tous les sens pour les coordonner. Enfin, musiciens et chanteurs ont trouvé les bons accords et le bon tempo. 
Une mère debout qui les regardait depuis l'allée centrale souriait et peinait à retenir ses larmes. Un calme imposant s'est installé peu à peu. Les notes paraissaient s'envoler jusqu'au Crucifix peint par Giotto. Elles se sont échappées sur un bas-côté pour aller effleurer la Trinité de Masaccio. Elles faisaient des loopings, se sont élevées, ont tournoyé, touchant les toiles et les âmes et les personnages figés. 
Tout à coup, un miracle s'est produit. Soudain, toutes les pesanteurs de cette année affligeante ont laissé place à ce qui avait été égaré, à ce qui aurait pu être, à ce que chacun aurait voulu recréer. On eut dit que la musique générait une immense bulle, un monde où tout être avait sa place et où l'amour pouvait circuler. Les poitrines des visiteurs se sont mises à gonfler. And I think to myself... What a wonderful world... Là, sans crier gare, la magie de Noël était arrivée : un sentiment de paix qui venait rappeler la partie belle de l'humanité. Celle dont on rêvait, celle que l'on n'osait espérer.
On est sortis à pas lents et légers, tout légers. Dehors la ville pulsait. Il y avait des chiens, et des mendiants solitaires, et des gens attendus qui couraient à leurs rendez-vous, d'autres qui s'enlaçaient, des lumières qui s'allumaient, des sourires, des ambulances stridentes et des coups de klaxon. Le monde qui se déployait sous nos yeux se révélait dans toutes les facettes de sa merveilleuse réalité... Le cadeau de Noël était là, dans cette vision de la condition humaine, cette option acceptable à laquelle on pouvait croire et vers laquelle on pouvait se diriger. 
 

13 juin 2022

Vivre : shopping et shopping

  
Il buon governo (mercato) / A. Lorenzetti / Palazzo communale / Siena
 
Pour éviter d'entrer à Florence en voiture (une calamité qu'on ne peut souhaiter ni aux malheureux locaux que la canicule et les particules fines menacent d'exterminer ni aux pauvres touristes pris dans les embouteillages et menacés d'amendes salées) nous laissions notre véhicule dans une allée ombragée, traversant ensuite une place animée au cœur d'un faubourg où se tenait tous les matins un marché. Là, à quelques kilomètres du Palazzo Vecchio, se déroulait une véritable vie de quartier. Un petit kiosque servait des espressos et des brioches à quelques habitués, des maraîchers offraient des tomates au cageot, des produits horticoles approchant le kilomètre zéro. Une femme maghrébine proposait des nuisettes et des soutien-gorges à trois euros. Un homme exhibait rideaux et tapis de bain pour trois fois rien. Vivant, coloré, c'était un lieu où des plaisanteries fusaient, où des gens s'embrassaient. C'était un lieu où l'on se sentait bien (si je n'avais eu des objectifs programmés depuis longtemps, j'y aurais volontiers passé la journée, allant de terrasse en épicerie, devisant avec un boucher ou avec une fleuriste, échangeant avec quelques chiens ou leurs propriétaires diserts). De l'autre côté de la place, nous nous procurions tous les matins chez un tabaccaio quatre billets de bus, empruntant une ligne sympathique qui nous déposait en une dizaine de minutes au cœur de la cité.

Dans la ville des Médicis, depuis toujours, quelques fléaux, souvent liés au tourisme, sévissent et ont repris de plus belle après l'accalmie Covid. La plaie entre toutes reste la circulation, objet de toutes les incivilités et de toutes les absurdités. Pollution sonore, pollution atmosphérique, encrassement des bâtiments, risques d'accidents, motifs à hurlements, tout ce qui est motorisé est source de tensions. Florence est sans doute la ville italienne par excellence qui n'a jamais su - ou pu ou osé - régler la question (même si officiellement le trafic y est strictement limité). Généralement, les nantis esquivent le problème en prenant un taxi. Cette année pourtant, une nouveauté : le nombre de voitures noires à vitres teintées, souvent des limousines avec chauffeur loués pour la journée, qui stationnaient devant toutes les boutiques de luxe. Il était courant de voir les conducteurs épuisés par la chaleur inhabituelle tomber la veste devant le xième magasin (à noter : la ville étant relativement petite, ces enseignes réputées, Guccci, Ferragamo, Dolce Gabbana, et cetera, se trouvent toutes dans un périmètre restreint, celui de la via dè Tornabuoi). Mais il faut croire que les clients exténués par leurs séances d'essayage avaient absolument besoin  de ces véhicules, dont souvent on laissait tourner le moteur, afin qu'ils trouvent une climatisation adéquate à chaque fois qu'ils rentraient y poser leurs postérieurs éprouvés. Une chose frappait : la différence de tenue entre clients et employés. A l'intérieur, il n'était pas rare de voir des personnages en T-shirt décontracté et tongs kaki dégainer avec désinvolture leur carte de crédit, tandis que l'homme qui les attendait sur le trottoir arborait un costard cravate et l'attitude servile de celui qui tient à faire convenablement son métier.  

5 mars 2020

Lire : le Covid 19, Boccace et une nouvelle



L'Eglise militante et triomphante (détail/ chapelle des Espagnols /  cloître de l'église Santa Maria Novella / Florence

La ville désertée par ses touristes, étonnamment silencieuse (peu de circulation, aucun coup de klaxon, aucune incivilité) semblait en état de recueillement ou de prostration. Les enseignes de luxe n'attiraient aucun client, leurs vendeurs paraissaient au bord du désespoir. Chez Pegna, les employés s'activaient sur les présentoirs avec force désinfectant et il en émanait une odeur nauséabonde qui ôtait toute envie d'acheter des victuailles. La caissière de la boutique Cos paraissait en état d'affliction avancé : quelle calamité avait bien pu frapper ainsi la ville, qui empêchait les gens de venir consommer ? Dans ces conditions, impossible de traverser le centre historique sans penser au Décameron.
Vers la moitié du XIVème siècle, juste après l'effroyable Peste noire qui décima une bonne partie de la population européenne, et fit de terribles ravages en Toscane, Boccace écrivit son œuvre sans doute la plus célèbre. En voici le cadre.

Un groupe de jeunes gens aisés (sept jeunes filles et trois jeunes hommes) se retrouve à la fin d'un office en l'église Santa Maria Novella à Florence, tandis que la peste fait rage. Pour fuir le climat de deuil et de désolation qui sévit en ville, la "brigade" ainsi constituée se retire durant deux semaines à la campagne. Dans ce cadre bucolique, ils décident de raconter chacun une nouvelle par jour (excepté le vendredi et le samedi). Il en résultera dix fois dix nouvelles, d'où le titre, tiré du grec déka et hêméra (littéralement : le livre des dix journées).  A tour de rôle, chacun assumera la fonction de roi ou de reine du jour et en donnera le thème. Les thématiques sont charmantes. Par exemple : on devise de ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat; de ceux dont les amours furent malheureuses; de ceux qui, provoqués par quelque bon mot, ont riposté, ou qui, par une prompte réponse ou une sage prévoyance, ont évité perte, danger ou honte.

Les cent nouvelles varient donc en longueur et en genre : histoires d'amour courtois ou histoires grivoises, contes pleins de bon sens ou historiettes comiques. On aurait tort de croire que ces récits ne sont qu'érotiques et légers. Ils sont empreints de charme, d'intelligence pratique ou de grande sagesse, souvent populaire, d'où leur grande diffusion et aussi leur reprise dans des œuvres artistiques ou cinématographiques. Ils attribuent un grand pouvoir aux mots et au sens de la répartie. Dans son introduction, Boccace souhaite qu'ils soient utiles aux femmes et parviennent à les consoler de leurs chagrins. On voit émerger son humanisme et son désir de diffusion au plus grand nombre (l’œuvre a été rédigée en langue toscane et non en latin). On assiste aussi à l'irruption des valeurs de la classe bourgeoise prenant le pas sur celles de la noblesse.

Trois grâces (détail du Printemps) / Sandro Botticelli / Galerie des Offices / Florence

S'il fallait ne résumer qu'une nouvelle, je retiendrais celle de Federigo degli Alberighi. C'est la neuvième de la cinquième journée (consacrée à " ce qui est arrivé d’heureux à certains amants après plusieurs aventures cruelles ou fâcheuses", à savoir que : toutes les histoires d'amours ne finissent pas forcément mal...). Elle est racontée par Fiammetta, la reine du jour. Federigo est un jeune homme bien né, qui dépense toute sa fortune pour attirer l'attention d'une femme dont il est éperdument amoureux, dame Giovanna. Mais celle-ci, mariée et fidèle, ne répond pas à ses avances. Désolé et ruiné, il part se réfugier à la campagne dans une petite ferme avec pour seul bien son splendide faucon grâce auquel il peut chasser et vivre.
Or, dame Giovanna perd son mari, très riche. Celui-ci lègue tous ses biens à leur fils unique et prévoit que, si ce dernier devait venir à manquer, elle hériterait de sa fortune, étant donné la pureté de son comportement. Mais, le jeune garçon ne tarde pas à tomber malade et sa mère l'emmène alors à la campagne, pour le soigner. Il se trouve que leur maison est toute proche de celle de Federigo. Le fils émet le désir de voir le magnifique rapace et dame Giovanna s'arrange pour être invitée à dîner chez son voisin. Celui-ci, miséreux, voulant faire honneur à l'élue de son cœur, n'hésite pas à tuer son faucon pour assurer un repas digne de sa belle.
Quand il apprend la raison de sa venue, il saisit avec horreur qu'il a tout perdu. Giovanna, quant à elle, comprend l'étendue de ses sentiments pour elle et en est vivement touchée. Son fils finit par succomber à sa maladie. A la fin de l'histoire, veuve et riche héritière, contre l'avis de son entourage, elle décide d'épouser Federigo pour sceller leur amour.


4 mars 2020

Voyager : quand la lune rit











La nuit est tombée peu à peu sur la ville étrangement calme. Aucun éclat, aucun cri. On n'entendait que de faibles échanges, des murmures, là où habituellement retentissent des cris yankees et des exclamations asiatiques. Dans le ciel étoilé, la lune riait. Dans les rues, les couples s'étreignaient. Dans les boutiques de luxe, les vendeurs stylés réprimaient avec peine leurs bâillements. Sur la piazza della Repubblica, le carrousel tournait comme un derviche peu inspiré. Les commerçants du Ponte Vecchio avaient, quant à eux, déclaré forfait sur le coup de sept heures, tandis que la librairie Feltrinelli proposait judicieusement d'investir dans des titres. Nous n'avons pas résisté à cette invitation et c'est munis de quelques saines lectures que nous avons traversé l'Arno pour nous diriger vers l'ancien couvent où un saint protecteur a veillé à la fois sur le petit Jésus et sur notre profond sommeil.


30 déc. 2018

Voyager : devant l'église de Santa Croce




Comme la nuit tombe tôt certains soirs de décembre 
dans les villes humides et étrangères…
Passant sous des fenêtres, on se prend à rêver
de portes cochères dont on posséderait la clef,
d'escaliers grimpant jusqu'à un fauteuil élimé,
jusqu'à une table fumante attendant notre arrivée.


25 déc. 2018

Voyager : dans la mélodie commune


duomo / battistero / Firenze / 2018


Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, 
qui t’environne - toujours veille derrière toi une ample mélodie, 
tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre. 
Savoir à quel moment c’est à toi d’attaquer, voilà le secret de ta solitude : 
tout comme l’art du vrai commerce c’est : 
de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune. 
RM Rilke / Notes sur la mélodie des choses / XVI