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20 août 2025

Vivre : le rappel des rives

 
Atalaya / Ibiza
  
L'autre jour, le lac après la baignade. Le clapotis, la bise qui faisait danser les flots et frissonner - à peine - mon corps mouillé. Cette odeur de poisson et d'algues entremêlées. Cette paix sur les rives et ce besoin irrépressible, surgi à l'improviste, de repartir voir la mer. La mer et ses contours malmenés, la mer maltraitée, la mer surmenée. Plastique, méduses, surpêche, envie pourtant d'y replonger. Envie et besoin d'ignorer trop de mauvaises nouvelles à son sujet.
 
Avec ce trop-plein de sensations soudaines, souvenirs salés, ramenés par les vagues, vols de cormorans alignés, enfants sages construisant leurs murailles, exclamations de pêcheurs derrière leurs murets, et cygnes joliment courbés, un bonheur ancien est remonté, si pur et si proche d'une envie de pleurer, et moi, submergée, c'était à la mer que je voulais, que je devais aller.
 

6 juin 2018

Vivre : bonheurs et tremblements





Voir arriver la tribu de Pakis et observer les mères déverser sur leur progéniture blasée
moult crème solaire, interdictions, avertissements et vociférations
avant d'aller toutes trois se baigner, rigoler et s’éclabousser "ouanne, tou, triiiiiiiii"
Découvrir entre deux rochers, protégée par des oursins et des étoiles de mer, une nursery.
Hésiter de longues minutes au supermaket devant le choix impressionnant de sardines en boîtes.
Sur la route, saluer à coups de "bog" "bog" des écoliers croates.
Saluer aussi les scarabées, les hirondelles et les papillons.
Et tant qu’on y est saluer les gens penchés sur leurs champs ("dobre vece" "dobre dan").
Acheter devant les remparts de la vieille ville à un libraire breton
un bouquin traduit de l'allemand, écrit par un jeune auteur serbo-bosniaque.**
 

Se découvrir pauvre Robinson impuissant face à une décharge au cœur d’une crique idyllique
(eau cristalline, ondées turquoises et oursins à profusion).
Pester et tordre le plastique trouvé au large, le nouer pour le ramener
(sur sa poitrine, comme un bébé qu’il s’agirait de protéger)
Entendre qu’on a trouvé trois seringues sur la plage
Apprendre qu’une overdose a tué dernièrement un gosse du village.
Rentrer pour la dernière fois par le chemin qui longe le rivage. 


** Saša Stanišić, Le soldat et le gramophone, Stock, 2008 


4 juin 2018

Vivre : les heures bleues




L’heure bleue est la période entre le jour et la nuit où le ciel se remplit presque entièrement d’un bleu plus foncé que le bleu ciel du jour. Cette couleur est particulièrement prisée des photographes dans le cadre de la photographie de nuit. Wikipedia. 

Pour Reinette, en revanche, il s’agit d’un autre moment : Tu connais l’heure bleue ? En fait, c’est pas une heure. C’est une minute. Juste avant l’aube, il y a une minute de silence. Les oiseaux de nuit arrêtent de chanter et ceux de la journée n’ont pas encore commencé. Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, E. Rohmer. 

Ici, c’est encore autre chose. Le soir, après que nos couverts ont terminé de cliqueter et que le clocher a sonné neuf coups fatigués, le ciel blêmit jusqu’à la blancheur. C’est l’heure dense et belle qu’on qualifie de bleue, mais qui renâcle à bleuir, comme si le ciel ne voulait pas céder à la nuit. Insensiblement, pourtant, la brise se fait insistante, et les chats repus se taisent. Dans les arbres, les échanges perdent peu à peu de leur impétuosité, les réparties tardent à arriver, les tons ont tendance à baisser. On assiste à un net décrescendo dans les trilles.

Ce chant sera-t-il le dernier ? Curieux, absorbés par le charme de cette heure invraisemblable, nous tendons l'oreille, immobiles. Non. Encore un tremolo par-ci, comme une répartie un peu lasse. Et puis un autre par-là, venant du pin parasol. Un battement d’aile agite le citronnier. Un dernier cri, avant la nuit. Le clocher sonne la demie. Et enfin, le silence s’installe.

Un silence tout relatif, puisque les chiens au loin prennent le relais, ainsi que les grillons. Et puis d’étranges oiseaux nocturnes se mettent à déverser leurs sons aquatiques sur toute l'île. Ces couche-tard ne cesseront leur bamboche qu'aux premières lueurs de l'aube.  

Sur le coup de quatre heures, nous serons tirés de nos rêves par un joyeux tintamarre : une armée de lève-tôt, après avoir croisé dans les branches leurs compères fêtards, entonne une ode en l’honneur des rayons azurés. 

C’est ce moment précis que Rohmer a saisi dans son court-métrage. Le premier matin, Reinette en chemise de nuit immaculée, au beau milieu d’un champ, se désespère de s’être réveillée trop tard. Elle est au bord des larmes. Elle qui voulait montrer à Mirabelle, son amie des villes, la beauté d’un profond silence, ne peut réprimer son intense déception.
 
Nous, en revanche, on lève les paupières sur la langue turquoise de Peljesac qui s'allume au loin. A peine le temps de se dire que cet incendie est mirobolant, qu'il faudrait se lever pour l'admirer, qu'on replonge illico dans nos draps.

Au retour, on se promet de visionner le dvd, et les images de Rohmer nous rappelleront inmanquablement les citronniers, tous les pépillements célestes, et les mille nuances de la nuit étoilée.

 

22 juin 2017

Voyager : partir à la découverte




A chaque fois que j’entends
les accords de Veridis quo,
je me souviens, cette excursion à Mljet.
Le vent à l’aller, le vent au retour.
Le tangage incessant.
durant toute la traversée,
nos corps projetés en arrière en avant,
sautillant, oscillant à contretemps.
Dans cet univers bleu :
bleu, le bateau, bleu le ciel,
bleues les vagues, bleues les îles,
bleu, un linge, 
bleus, tes yeux,
le regard porté sur la mer,
scrutant le large,
la traversée comme une attente,
une longue tension, 
avec des variations bleues.



1 juin 2017

Vivre : face à la mer



"Aucun homme n’est une île, une entité en soi ;
Chaque homme fait partie du continent,
fait partie du tout ;
Si une motte de terre est emportée par la mer,
l’Europe est diminuée d’autant,
comme le serait une presqu’île,
Ou un manoir qui appartiendrait à tes amis ou à toi-même ;
La mort de tout homme me diminue,
parce que j’appartiens au genre humain ;
En conséquence, ne t’enquiers jamais pour qui sonne le glas :
Il sonne pour toi."
John Donne, Méditations, XVII

Les peines des uns et des autres nous touchent car nous sommes reliés les uns aux autres. 
Nous sommes des individus à part entière qui faisons partie d’un tout. 
Ainsi, en nous transformant nous-mêmes, nous pouvons changer le monde.
Jon Kabat-Zinn, Où tu vas-tu es.


Le soir,
ramasser une lolette oubliée, la déposer bien en vue sur la murette.
Et ce fragment de verre, l'ôter tout doucement.
Le soir,
laisser la plage se reposer de la présence humaine.

Rentrer par le chemin qui se perd dans les vignes,
puis longe des champs denses et cacao,
où les plants de courgettes se tortillent d'aise.
Regarder au loin passer des voiliers,
toujours plus de voiliers sans voiles,
toujours plus de grands bateaux, 
de scooters pétaradants sur les routes et les flots
(ce besoin de tout motoriser
comme si nager, lire et ramer
étaient devenues choses trop banales,
par trop ennuyeuses)

Le soir,
écouter le clocher sonner lentement sa vérité.