Nos matins commencent très - parfois beaucoup trop - tôt. Nous croisons au passage à niveau le train des premiers pendulaires, le train des nettoyeurs et des livreurs. Il nous indique précisément qu'il est cinq heures vingt-neuf : le village se tire péniblement du sommeil. Quelques lumières sont déjà allumées dans l'école primaire. Un camping-car allemand se prépare à rejoindre le Sud après une halte salutaire. Une conductrice fonce et bâille à s'en décrocher la mâchoire. Un homme
considère rêveusement ses salades, semblerait vouloir rester accroché à son arrosoir. A travers les vitrages du restaurant de la plage, une femme s'active à accomplir la première partie de sa triple journée. On entend deux coqs en stéréo s'adonner à des vocalises face aux rives désertées.

Sur la passerelle, je reconnais quelques arbres amis, des individus très estimables que je fréquente depuis près de quinze ans, qui résistent aux érosions des rives, aux espiègleries des rongeurs, aux lubies de la météo laquelle, prodigue en averses, les inonda l'an dernier, et aujourd'hui les menace de canicule alors que le printemps n'est pas encore achevé.
Sur le chemin, le chien vagabonde et ainsi en va-t-il de mes pensées. Ma gorge se noue à la vue d'un papillon que la nuit a condamné. Une idée de lettre survient pour une belle âme dont j'aimerais me rapprocher, puis une réponse fugace, presque volatile, à des questions qui m'ont longtemps taraudée. "Ouvre grand ton cœur" me souffle une voix. "Écoute le langage du vent, écoute ses sagesses. Prends soin d'observer la vie, ses chausse-trappes et toutes ses largesses".

Sur le chemin du retour, Messire Soleil nous salue de loin. Il fait le pitre, le saltimbanque, entame des facéties que personne ne perçoit, tant de gens occupés à s'affairer, obnubilés par l'heure, par les tâches de leur journée. J'établis mentalement une liste que de toute manière je ne suivrai pas. J'entends la passerelle gémir à notre passage. J'évite de justesse une libellule immobile, qu'y a-t-il donc, libellule, qui te retient de voler ? Soudain, branle-bas le combat : un castor de belle taille se rue sous nos pieds et glisse entre les joncs pour aller se baigner.
Un nouveau jour commence. C'est beau, c'est émouvant, une naissance de jour, c'est un peu comme une maternité sans murs et sans infirmières. L'air de rien, notre journée a commencé il y a plus de deux heures. La faim commence à nous tenailler. Il est grand temps de regagner nos Pénates : monter dévorer des tartines comme on dévore la vie, plonger une cuillère décomplexée dans une confiture divine concoctée cette année (cerises, citron et myrtilles, une tuerie). Juste avant d'emprunter le petit chemin enchanté, lancer un dernier regard à une douce présence, le pêcheur qui, là-bas, se penche, et d'un geste ample ramène ses filets.