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7 mars 2026
23 oct. 2024
Vivre : songe à revoir
La lumière si rare se montre enfin au soir.
Un aboiement au loin, un enfant, un rire.
Quelques croassements. Un cri. Un moteur.
Le lac flegmatique berce ces retardataires.
Quelque chose dans l'air, une brise du Nord
Quelque chose te rappelle, t'invite au retour.
20 août 2023
Vivre : paroles, paroles, paroles
Ritratto di giovane / Antonio da Crevalcore / Museo Correr / Venezia
Dame S. n'existe que si elle est "plus".
En conséquence, elle étale, elle rajoute, elle complète - et se répète - elle glose,
et elle dégoise, elle répand et se reprend, elle décline, elle précise, elle rabaisse.
Derrière tant de savoirs si bien exhibés, le paysage se fait très paisible à contempler.
12 juil. 2023
Vivre : sortir du terrier
De pâles rayons nous réveillent, accompagnés du tout premier chant. Si, contrairement à bien des gens, nous ne haïssons pas les coqs c'est que nous sommes déjà sur pattes et pieds quand ils se mettent à ténoriser.
Aux aurores, le lac nous aimante. Sur la plage, les fêtards viennent à peine de s'endormir. Pas encore de baigneurs, de promeneurs, de joggeurs. Au loin, un paddleur évolue avec la grâce d'un gondolier. Au mitan de la baie, un pêcheur s'apprête à ramener ses filets.
Nous parcourons les sentiers en connaisseurs. Ces rives sont les nôtres (nous nous
berçons d'illusions : des milliers de canards ont la même impression).
Nous les suivons avec des mouvements empreints de lenteur et de
concentration. Pas question d'affoler les fuligules, les nettes,
d'effrayer les poules d'eau ou les colverts. Ils sont censés nous considérer
comme deux des leurs en cette heure particulière.
C'est qu'il n'est pas un arbre, un détail, une souche qui nous soit inconnue.
Nous les avons humés en toute saison, observés en toute circonstance, arpentés à toute
température. Nous les couvons d'un regard soucieux et protecteur. Des liens souterrains nous chevillent plus fort que tenons et mortaises. Pour un peu nous nous croirions sur nos terres.
A l'instant où certains commencent à beurrer leurs tartines, nous achevons cette première balade de la journée, dégoulinants, épuisés. Pour un peu, nous
serions prêts à nous recoucher. Nous préférons nous affaler, Mister P.
sur sa couette et moi dans mon fauteuil, l'un et l'autre absorbés par la
noble activité du rien-faire en toute majesté.
10 mai 2023
8 févr. 2023
Vivre : un lieu pour un autre
On ne peut pas toujours partir, on ne peut pas toujours voyager, mais on a besoin de souffles et d'atmosphères pour raviver les souvenirs. Quand j'aspire à retrouver les rives d'Ishøj, les étendues livides et désertées, la bise mordante qui rejetait inévitablement vers le musée je viens enfoncer mes bottes dans cette plage. Je retrouve d'un coup, cernée par le chien et ses grognements de sioux, l'étonnement et le silence, les tableaux et la blancheur, et la saveur de cet infâme café danois que j'avais fini par aimer.
3 sept. 2022
Vivre : intimité
Habitez votre âme de temps en temps.
Faites-en une amie.
Soirs d'orage : entre attente et turbulences, aimer ce temps qui n'appartient qu'à soi.
10 juil. 2022
Vivre : la grande invasion
Des flots de vacanciers ont débarqué dans la région.
Chaque matin je mesure la valeur de l'expression :
le monde appartient à ceux qui se lèvent (très) tôt.
Un être noble et altier partage cette opinion : le héron.
20 mai 2022
Vivre : nuances
La nuit, tous les chagrins sont gris.
Sont étain, sont de Payne.
Mais il arrive aussi que la nuit,
tous les chagrins sourient.
8 mai 2022
31 oct. 2021
Vivre : changement de cap
Dans le ciel, très haut, caressant les feuillus à flanc de colline, décrivant des volutes acrobatiques, les busards portent sur le village un regard flegmatique.
Les petites maisons de vacances aux fenêtres bleues donnant sur des jardins fleuris disparaissent une à une, à mesure que les silhouettes menues penchées sur leurs arrosoirs ne sont plus aptes à les couver. De grosses machines débarquent alors, qui ne font pas de quartiers : adieu arbres fruitiers, plantes aromatiques, buissons colorés, tout s'arrache pour y planter de froides silhouettes blanches avec garages et piscines incorporés. De plus en plus de gabarits sont piqués, qui effleurent de nobles quinquagénaires où les merles aiment à venir nidifier. C'est qu'il en faut de la place pour nager dans le chlore en toute liberté, vue plongeante sur le lac,
quand on n'a que le week-end pour décharger tant de stress
accumulé.
De ronronnantes cylindrées s'aventurent de plus en plus sur les chemins
bien exposés. Elles émergent de parkings souterrains, où les cases leur
semblent toujours plus étriquées et certaines
n'hésitent plus maintenant à occuper deux places pour se loger. Elles
quittent pour quelques heures la ville cosmopolite où elles vrombissent
en vain, prestement conduites par des personnages secs et bien sapés. Ils descendent pressés, pressés d'aller retrouver leurs voiliers, ou de rejoindre leurs sous-sols où ils trouvent à se muscler.
Les busards survolent les événements avec une impassible élégance: ils étaient là avant, ils resteront là bien après, plus rien ne peut vraiment les étonner.
26 juil. 2021
Vivre : des étés comme ça
La journée avait on en peut plus mal commencé : une pluie battante après une nuit tempétueuse, une femme à la caisse qui ressassait tous les tracas dus aux inondations, pas d'accès aux sanitaires, inconforts divers, et qui parlait parlait tandis que la file derrière elle s'allongeait, des promeneurs de chiens que les chiens promenaient du mieux qu'ils pouvaient, de jeunes pères harassés, des tenanciers découragés, des chaises envolées, cassées, déportées. Et la pluie, qui semblait se jouer de tous, qui ne s'arrêtait que pour mieux continuer.
Et pourtant, le lac. Le lac sublime, qui s'était mis sur son trente et un, qui s'était refait une beauté. Le lac qui nous refilait des envies de plonger. Le lac qui nous invitait à cesser de nous lamenter. Qui nous rappelait à la réalité : celle d'un été particulier, après un hiver encore plus singulier, un hiver un été une année pas forcément faciles à accepter et pourtant, nous étions là pour admirer.
16 avr. 2021
Vivre : retour des voiliers
détail ange Madonna del Parto / Piero della Francesca / Monterchi
Le lac, le soir : un taffetas effleuré par la main d'un ange.
13 mars 2021
23 févr. 2021
Vivre : le pouvoir des manques
La
femme racontait qu'elle allait fêter son anniversaire le lendemain.
Elle ajoutait que c'était une année pour rien, que c'était comme si
cette année n'avait pas existé. Gommée. Effacée. Une mesure pour rien.
Pourtant, durant toutes ces journées, trois-cent soixante-cinq très
exactement, le soleil s'était levé, le lac avait scintillé, et les Alpes
s'étaient apprêtées, parfois en rose parfois en blanc, les canards et
les nageurs avaient plongé, les enfants avaient joué, les chiens avaient
pissé sur les traces d'autres chiens, les pêcheurs avaient ramené dans
leurs filets toutes sortes de poissons argentés, il y avait eu des cris et des mots
prononcés, jetés sur les rives, des exclamations et (rarement il est
vrai) des vociférations, et toutes les fois que le soleil se couchait,
les regards s'attardaient avec admiration. Des oh! des ah! des c'est
beau!
Mais
pour la femme, tout cela ne comptait pas. Quelque chose lui avait été
pris, lui avait manqué qui avait éclipsé dans son corps et sa mémoire
toute la lumière de ces trois-cent soixante-cinq journées.
En l'entendant, on avait de la peine pour elle, vraiment, et pour tout ce que les manques subis lui avaient fait manquer.
10 déc. 2020
Vivre : arrêt sur image
Parfois, n'aspirer à rien de plus qu'au silence.
Ôter tout le superflu, ne garder que l'essence.
8 oct. 2020
Vivre : le soir, la lumière
Comme il fait bon le soir voir tomber la lumière. L'oiseau se penche pensivement puis repart.
Le chien oublie de quémander et s'endort. Comme fait bon le soir voir s'assembler les espoirs.
Comme elles sont douces les journées qui commencent le soir.
6 août 2020
Vivre : la plage
C'est une plage, il faut y arriver avant que le majestueux Général Guisan ne soit passé et il faut s'être jeté à l'eau quand le légendaire Vevey, avec sa belle roue à aube, lance son avertissement tonitruant en abordant le quai. On se laisse alors bercer dans les vagues comme un bébé. Un, puis deux paddles passent et, selon l'expérience du rameur, il revêt l'élégance d'un gondolier ou l'allure saccadée d'un patineur en réelle difficulté. Les pêcheurs alternent leurs expéditions. A chaque fois que le propriétaire du Cambronne rejoint sa place d'amarrage il fait un signe de la main, histoire de vous signifier que vous ne risquez rien, même si vous êtes largement au-delà des bouées. Il est suivi par une flopée de goélands gourmands et attendu sur le toit de sa maison par des hérons très très stoïques et persévérants.
C'est une plage, on se dit bonjour et on se demande elle est bonne? Ceux qui sortent de l'eau répondent toujours oui d'un air triomphant. Ceux qui se dorent au soleil assument un air sceptique, voire dégouté. Des grands-mères donnent ici rendez-vous pour le petit-déjeuner et accueillent leurs invitées avec thermos et porcelaines vert empire (des tasses de bistrot qui font rêver, des confitures qui font baver). Des enfants dociles se laissent enmanchonner. Des ados boutonneux s'adonnent à d'interminables compétitions de ping-pong et de plongeons. La dame qui possède un terrain ensauvagé juste à côté vient puiser dans le lac pour arroser (elle refuse obstinément d'être aidée). Vu le prix des constructions qui s'érigent comme des forteresses dans les environs, si elle est réellement la propriétaire du lieu, elle pourrait être une potentielle millionnaire, mais elle tient mordicus à arroser seule. On la laisse faire.
C'est une plage, on la quitte toujours à regret. On sait qu'on a suffisamment nagé, qu'on a des trucs à faire, que trop de gens sont en train d'arriver. On dit au revoir à la ronde, on secoue ses souliers, on rappelle le chien en train de batifoler. On se retourne, pour voir si on n'a rien oublié. On ne peut pas s'empêcher d'envier ceux qui sont encore en train de crawler.
10 mai 2020
25 janv. 2020
Vivre : à poil
Notre plage préférée est celle que les vieux du coin désignent, avec un ton légèrement teinté de mépris, comme celle "des Nudistes". Un peu à l'écart, on y accède par un petit sentier dans les marais, longeant un ruisseau qui chante son bonheur à tue-tête, accompagné par les martèlements des pics-épeiche et les cris d'autres ovipares aux aguets.
Ces derniers temps, le seul être à poil sur les lieux est celui qui se met à tourner en cercles concentriques sur le sable, tel un sauvage, émettant des grognements barbares, menant une sarabande endiablée, surexcité par la moindre trace de gibier.
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