Affichage des articles dont le libellé est Marches. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Marches. Afficher tous les articles

17 oct. 2025

Voyager : le passé, la sueur

 


 
Un dimanche, après une journée de pluie battante, nous nous sommes rendus à Sassocorvaro, dont on nous avait vanté la forteresse et le lac artificiel de Mercatale situé en contrebas. Dans les rues vides, aucun visiteur, pas la moindre activité, tout paraissait abandonné. On aurait dit un village fantôme, mais une enseigne nous a intrigués. Elle se trouvait  près d'une ancienne boutique dont la porte a grincé et s'est ouverte quand on l'a pressée. En entrant nous avons appris qu'il s'agissait du plus petit musée d'Italie : 16 mètres carrés. Un tout petit espace en l'honneur de La civilisation qui transpirait (que l'on devrait plutôt traduire par La civilisation qui s'échinait ?) Nous y avons trouvé des images de la vie paysanne au début du XXe siècle, qui paraissaient nous attendre depuis très longtemps et que nous avons longuement observées.
 

 

Les trois parois étaient recouvertes de reproductions usées, aux bords souvent racornis, comme un hommage silencieux et minuscule, attendrissant de modestie, reflet des personnages représentés, une sorte de chapelle laïque honorant le travail des gens "de peu" (étrange expression, quand on y pense, que ces gens de peu, auxquels la société doit encore et toujours de pouvoir se nourrir et fonctionner). Avec une économie de moyens, trois fois rien, les images disaient leur vocabulaire restreint et leurs petites joies. Elles disaient l'importance de la famille, l'importance aussi de faire communauté. 
 

 

En évoquant des réalités quotidiennes, elles révélaient le prix des choses, leur valeur, l'importance prioritaire de pouvoir manger, se vêtir et d'avoir un foyer. Un feuillet, tracé d'une main mal assurée, nous apprenait que dans l'immédiat après-guerre, en 1946, le kilo de sel valait 28 lires et un kilo de beurre 700. Le café revenait à 1'100 lires - une fortune quand on pouvait le savourer - et tous ces biens essentiels parlaient infiniment à notre mémoire. Elles nous connectaient à des liens passés, nous rappelant de ne pas les oublier.


Le passé n'a pas à être encensé ni idéalisé. On y souffrait probablement tout autant qu'aujourd'hui, d'une autre manière. On y venait au monde, on y vivait au rythme des saisons, on y mourait souvent prématurément. Si loin, si proches, tous ces gens. Le passé n'est jamais passé quand on prend la peine d'y puiser des valeurs intemporelles, qui risquent de nous échapper (cette fatuité contemporaine de croire que nos technologies et nos façons démentielles de dépenser nous placent en situation de supériorité...) 
 
 

Sur le vieux carrelage, en plein milieu de la boutique, se trouvait un maquette représentant une maison paysanne du siècle dernier. L'intérieur, minuscule, contenait de tout petits détails, de la vie d'autrefois.

Quand nous avons raconté par la suite que nous étions passés par Sassocorvaro, on nous a demandé : "et vous avez visité la forteresse?" Nous avons répondu que là-bas, c'était un tout petit musée, des images jaunies, des papiers froissés, qui nous avait émus à en pleurer.

 

11 oct. 2024

Voyager : Jesi, lumière d'automne

 
San Leo

Gradara

Elle nous avait suggéré de parcourir le territoire et d'aller explorer les multiples villages, assortis de châteaux forteresses, qui se dispersaient sur les hautes collines. Ces terres nous avaient conquis. Elles nous avaient touchés à un point difficilement explicable.. Il y a des paysages qui vous laissent la gorge serrée d'une émotion qu'on ne saurait cerner. Mais nous avions besoin d'étendre nos explorations. Un matin, nous avons décidé de pousser jusqu'à Jesi (ce projet l'avait un peu déstabilisée : qu'aller faire dans ce coin ? Elle nous a confié plus tard qu'elle venait de cette région et apparemment pour elle c'était un endroit reculé, où il ne s'y passait jamais rien.)

A l'arrivée, nous avons parqué devant un drôle de magasin, une sorte de braderie qui semblait vendre de tout et de rien à prix cassés : de petites tasses à café, des fleurs de courgettes et des butternut posées par terre dans un carton, des pantoufles démarquées et des pâtes en liquidation. Une grand-mère et sa fille essayaient des vestes en polaire et puisaient au fond d'une caisse des pantalons stretch en taille XL. Tout un barda de choses potentiellement utiles dont la grande distribution ne trouvait plus l'utilité.
 
Nous nous sommes acheminés vers la vieille ville ceinte d'imposantes murailles. C'est peu dire que cette cité à l'intérieur des terres nous a charmés. Elle n'avait au prime abord (et surtout un lundi matin) pas grand chose d'attrayant, mais il émanait de ses rues pavées et de ses façades un je ne sais quoi d'attendrissant et aussi quelque chose de rare, de vaguement âpre. Jesi, avec son élégance nonchalante, ses places désertes, on peut dire que plaire, elle s'en contrefichait. Elle était comme ces personnes qui paraissent indifférentes à leur propre reflet. 
 

Nichée sur un promontoire, la ville est connue pour être le lieu où l'empereur Frédéric II est né, au lendemain du Noël 1194, sous une tente dressée à la va vite au milieu de la place principale qui à présent porte son nom. Elle offre d'indéniables attraits : une suite de longs palais paraissant négligés,  rien, absolument rien de racoleur, aucun kiosque à souvenir, mais en revanche une grande majesté. On éprouvait en la parcourant l'impression d'être un peu à l'écart du temps. Il en émanait une subtile mélancolie, comme si l'endroit se refusait à certaines formes de progrès (la page italienne de Tripadvisor déplore du reste ce manque de "dynamisme" envers de potentiels touristes dans ses commentaires). 


Au palazzo Bisaccioni, une exposition d'un photographe italien oublié vous accueillait. Plus une autre sur des dessinateurs de BD arabes. A l'intérieur de trois belles librairies ouvertes s'activaient des libraires avenants, tout disposés à susciter le désir de découvrir chez quiconque franchissait leur seuil. Dans les rues, une quantité inhabituelle de Noirs circulait, qui ne mendiaient pas mais vous regardaient dans les yeux et saluaient, et qui semblaient animés par le désir de s'insérer et de construire. Était-ce dû à la proximité de l'Adriatique ? étaient-ils arrivés d'un port proche ou avaient-ils le projet d'y embarquer, qui sait ? la politique locale leur était-elle favorable ? dans tous les cas, une place leur était réservée en cet endroit.
 

 


C'est à de petits indices qu'une ville se révèle. Une manière d'être accueillis dans un café. Des entrées gratuites dans un musée. Le regard de migrants droit et nullement désespéré. Jesi, petite ville provinciale, avait de quoi séduire, suscitait le désir d'y revenir. Nous l'avons laissée à son quotidien placide pour rejoindre l'exubérante Ancône, chef-lieu de ces étonnantes Marches qui n'ont cessé de nous surprendre, Ancône avec sa manière impromptue de défier la mer, qui semblait avoir déboulé des collines joliment cultivées, impatiente, avec ses ferries tonitruants, de se relier à toute la Méditerranée, Ancône qui appelait à d'autres ouvertures, Ancône autre objectif à retenir.


9 oct. 2024

Vivre : welcome!

 
décoration murale / Casa Romei / Ferrara
 
Elle était la reine discrète et menue d'un domaine où tout appelait à la sérénité. Dans le jardin étaient disposés divers ensembles qui invitaient à se détendre, à lire, à méditer, cuisine d'extérieur constituée de bric et de broc, tables vaguement anglaises attendant l'heure du thé, divans de fer forgés. Aucune barrière, aucun écriteau, mais chaque espace paraissait bien dessiné. C'était un endroit sans télé, sans piscine, sans air climatisé, un lieu au milieu de nulle part où chacun trouvait à se repérer. Le matin, les deux tables de la terrasse se couvraient de cent douceurs. On se serait crus à la table d'un prince trop modeste pour avoir besoin d'un palais : une grande moka fumante, des coupelles de confiture, des gâteaux aux fruits secs encore tièdes, de minuscules verres à yogourt en porcelaine immaculée, du pain finement tranché, des sandwiches à la bresaola et au fromage frais, des jus et une multitude de fruits provenant du verger. Un jour, elle avait présenté deux grenades savamment ouvertes et, comme nous n'y avons pas touché, nous avons craint de l'avoir un peu vexée.
 
Au premier étage se trouvaient les chambres. Elle nous avait attribué un logement constitué de trois pièces en enfilade, élégamment décorées. Des tableaux au fusain qu'elle avait esquissés, des draps anciens bien repassés. A chaque fois, j'avais l'impression de retourner dormir chez une grand-mère que je n'aurais jamais connue, mais que j'aurais tendrement aimée. Sa chienne s'appelait Lei, c'était une demoiselle au caractère bien trempé qui promettait de devenir une truffière affirmée. Senteurs de lavande et douceur du kaki, il n'y avait dans ce lieu aucune place pour le vacarme ou la vulgarité. Pas un mot de trop. Je me souviens, le paysan qui passait travailler au volant de son tracteur saluait en riant comme un seigneur désinvolte chevauchant ses terres. Après quelques nuits, nous avons dû quitter ce lieu avec la sensation d'être chassés du paradis.
 
**********


Déposition de la Croix / Rosso Fiorentino / Pinacoteca / Volterra
 
Sa maison se trouvait dans un quartier résidentiel, des villas récentes en bordure d'un village du Chianti. Elle nous a précisé à notre arrivée que c'était un lieu très bien habité et qu'une multitude d'événements chics y étaient organisés. Elle nous a montré la chambre qu'elle nous louait et avait décorée avec un penchant manifeste pour les bimbeloteries. Nous avons été saisis à la gorge par une forte odeur de parfum en bâtonnets.  Tout sentait le propre savamment organisé. Tout était rutilant et astiqué. Dans l'entrée, trois aspirateurs différents étaient parqués. Sur le buffet, une sorte de raquette de tennis en bleu fluo était allumée. Elle nous a expliqué que c'était un anti-moustique dernière génération et que cinq insectes venaient d'être grillés. Elle parlait beaucoup et beaucoup en chiffres. Nous avons appris le nombre de mètres carrés des propriétés du coin et de la maison qu'elle venait de vendre dans une ville renommée.  Elle avait un drôle de regard, qui vous scannait : on aurait dit qu'à vous observer elle pouvait deviner à combien vos revenus mensuels s'élevaient. Elle a tout de suite vu que P. n'avait pas de pédigrée. Elle a jeté un regard condescendant sur mes pantalons de voyage tout froissés (peut-être que ma valise Samsonite jaune l'a quelque peu rassurée ?). 
Durant les quinze premières secondes, j'ai ressenti une très forte envie de fuir  Puis, je me suis raisonnée : une nuit, une seule nuit, une erreur de casting, avant de vite décamper. Dans la rue, j'ai remarqué que toutes les places de parcage étaient dûment serties d'une chaîne accompagnée d'une plaque "privé". Un voisin est passé. Il affichait lui aussi un regard scanner et le visage de ceux qui font vrombir leur moteur aux feux quand ils sont arrêtés. Il tirait un petit caniche blanc et semblait fier de pouvoir ouvrir un portail gris métallisé entre deux haies. J'ai frissonné. Mentalement, j'ai évalué si, à dix-huit heures, il serait encore possible de trouver en ville une chambre décente acceptant les toutous. Une seconde fois, je me suis raisonnée. Une soirée à Sienne nous attendait. J'ai imaginé les verres de Campari sur le Campo, le Palazzo pubblico et le ciel dont le bleu allait bientôt se sertir d'étoiles dorées. Juste une nuit. Elle a demandé si nous pensions prolonger notre séjour. J'ai visualisé Dante traversant l'enfer. Ô cauchemar. Totalement impossible, ai-je prestement répliqué, avant de repartir en voiture pour une soirée qui, elle, ne serait pas gâchée.

4 oct. 2024

Vivre : des citrons pour ma limonade

 
Studiolo del Duca / Giuliano e Benedetto Da Maiano / Galleria Nazionale delle Marche / Urbino
 
Rentrer de voyage : tant de sensations, d'images
- tant d'horizons, d'illuminations, de visages -
Tandis que la valise se vide, l'armoire se remplit,
déversement de stimuli attendant les jours transis.