Orazione nell'orto (dett.) / Il Perugino / Gallerie degli Uffizi / Firenze
Je n'ai pas fréquenté suffisamment A.M. pour pouvoir dire qu'elle était une amie. Et pendant de longues années je n'ai jamais pensé à elle - ou bien seulement en passant, quand nous étions en Provence et que nous nous approchions de Vaison-la-Romaine. Alors, immanquablement, nous nous disions : tu te rappelles de ces trois jours ? Car A.M.et son mari possédaient une maison dans la région et ils nous avaient invités à y passer un congé de Pentecôte avec notre fils alors qu'il n'était qu'un bébé. De ce séjour printanier, il ne me reste que quelques bribes : la longue enfilade de pièces dans la maison en forme de L, le jardin qui embaumait, l'agneau à l'ail présenté dans une grande cocotte Le Creuset, les fromages de chèvre que A.M. nous proposait en dessert, la visite à un petit producteur de Rasteau qui vendait tout au fond d'un chemin de terre que nous n'avons jamais su retrouver un nectar à seize francs la bouteille que nous n'avons jamais su oublier. Je me souviens : il faisait beau et nous étions, R. et moi, passablement stressés, car dès le retour nous allions chacun devoir entamer une exigeante expérience salariée et notre fils devrait s'habituer à passer des journées loin de notre présence.
J'avais rencontré A.M. sur les bancs de l'université où nous assistions à un cours sur la Renaissance italienne. A.M. était minuscule, elle avait les cheveux courts et le verbe précis. Elle était très cultivée. Elle m'avait parlé d'un récent voyage entrepris au Cappadoce en compagnie de sa fille, avec laquelle elle semblait entretenir des rapports plutôt conflictuels et qui se prénommait Raphaëlle. Elle était bien plus âgée que moi. Nous avions pris le café chez elle une ou deux fois, dans l'appartement lumineux qu'elle occupait dans les beaux quartiers de Genève. Elle devait se trouver un peu désœuvrée entre son mari très occupé et ses deux grands enfants.
Après notre retour en Suisse, ce semestre-là, très occupée par mon travail et par diverses obligations familiales, je n'étais plus retournée suivre les cours et je n'avais plus eu de contacts avec A.M. Mais, au bout de plusieurs mois de silence, j'avais reçu une lettre de sa part m'annonçant la mort de son fils. Je me souviens : elle avait écrit qu'il avait succombé à de l'immunodéficience acquise. J'avais mis du temps à comprendre qu'il s'agissait du sida, une maladie qui paraissait alors encore très abstraite. Je lui avais écrit une carte, bien sûr, dans laquelle j'avais mis tout mon élan, mais, je le crains aussi, toute mon inexpérience. Elle ne m'avait jamais répondu. Je crois que j'avais dû écrire des banalités qu'elle ne pouvait pas tolérer face à l'intolérable. Avais-je osé écrire que je partageais ? que je comprenais ? que que j'étais de tout cœur ? Avais-je utilisé quelque formule toute faite ? Je pense qu'à présent j'écrirais ce genre de missive en y allant sur la pointe des doigts, avec la plus grande prudence et, sans doute, un minimum de mots...
Qu'est-ce qui m'a fait penser à A.M. tout récemment ? Peut-être cet extrait de Delphine Horvilleur, lu cette semaine :
Je dis toujours aux endeuillés, quel que soit l'être cher qu'ils perdent, qu'ils vont devoir, en plus de leur douleur, se préparer à vivre un étrange phénomène : la vacuité des mots et la maladresse de ceux qui les prononcent. Ceux qui vous rendent visite dans le deuil, ou tentent de vous y accompagner, vous disent souvent des bêtises et parfois même des horreurs, en pensant vous apaiser ou vous soulager. Des "les meilleurs partent les premiers" ou des "au moins, il ne souffrira plus", des "vous serez à la hauteur de cette épreuve qui vous est envoyée", en passant par d'autres tentatives de greffer du sens à l'insensé. Les endeuillés doivent s'y préparer. [Vivre avec nos morts. Petit traité de consolation, Grasset, 2021]
Je sais que je n'ai pas écrit de telles choses, parce que je ne les pense pas et que je ne les ai jamais pensées. Mais je crains, malgré toutes mes bonnes intentions, d'avoir été trop jeune, trop démunie, pour trouver les mots face au désastre qu'A.M. avait dû affronter. Du reste, avait-elle pu surmonter ce deuil immense, ce tsunami, cette atrocité ? Delphine Horvilleur souligne que la langue française manque de mots pour dire ce que c'est que perdre un enfant : en français, on peut être veuf, on peut être orphelin, mais l'état où l'on se trouve quand on perd sa progéniture ne sait être nommé. Il m'est arrivé d'imaginer à plusieurs reprises qu'A.M. n'avait pas survécu à cette épreuve. Qu'elle avait été incapable d'écrire, de penser, de respirer par la suite. Je l'avais imaginée se retirer loin, très loin, dans un lieu où les gens et les mots ne pouvaient plus l'atteindre.
En ce mois de mars, une année de deuil est en train de s'achever pour moi. Un deuil bien différent de celui qu'a vécu A.M. Cependant, j'ai éprouvé dans ma chair ce que dit la femme rabbin, les bêtises, voire les horreurs, débitées avec les meilleures intentions du monde. Ayant interrogé longuement le murmure du vent et les mouvements des nuages, j'ai senti au fond de moi que les mots sont impuissants, ou du moins ont une puissance toute relative. Ils font surtout, je crois, du bien et soulagent ceux qui les prononcent. Et j'ai fini par éprouver qu'un seul geste, esquissé en silence, ou une seule fleur, remise avec sobriété, sont plus aptes que des phrases à assurer le lien.