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22 mai 2023

Regarder : de l'autre côté


GRAFT / avec Marianne Birthler

Lors de l'avant-dernière Biennale de Venise, le pavillon allemand était l'un des plus intéressants. Son thème était : "Unbuilding Walls" (une réalisation en rapport avec le thème de l'année : Freespace). Dans un premier temps, l'exposition se focalisait sur le Mur de Berlin. Les spectateurs étaient confrontés à une implacable paroi noire, qui pourtant, selon la perspective dans laquelle elle était considérée, comportait des ouvertures. On se rendait compte à mesure que l'on s'approchait que l'on pouvait évoluer entre les différents panneaux et chacun exposait en son verso diverses données sur fond blanc (des éclairages sur des événements ayant jalonné les vingt-huit ans d'existence du Mur européen).




Ensuite, il y avait un autre espace, une longue paroi blanche que des miroirs semblaient prolonger à l'infini et qui contenait le "Mur des opinions". Sur une série de six écrans, on voyait se succéder des personnes qui vivaient des deux côtés de frontières ou de séparations élevées par le biais de murs ou de barbelés (elles étaient filmées à Chypre ou à Ceuta, au Mexique et aux États-Unis, en Irlande, en Corée du Nord et du Sud, dans la bande de Gaza). 
 

Les gens se tenaient debout et témoignaient de leur vécu. De la peur et de ce qui se trouvait de l'autre côté de leur peur. Chacun invoquait ses raisons et les légitimait par sa vision et son appartenance à une réalité bien particulière. C'était impressionnant, cette expérience des frontières, des blocages, des séparations. Cela provoquait chez les visiteurs toutes sortes de réflexions et d'échos, politiques et sociaux, mais aussi philosophiques et relationnels. On en arrivait à comprendre au travers des sensations corporelles et de la présence aux lieux le sens de l'expression : quel est votre point de vue ? Les points de vue se déployaient à l'infini, comme autant de vérités fragmentées, et il était vertigineux de constater que, sans être fausses, chacune de ces vérités ne pouvait contenir qu'une infime partie des données en jeu.


14 nov. 2018

Voyager : fiabilité moyenne


Allégorie de la Justice / Arsenal / Venise

Nous avons glissé deux-cent grammes de vêtements et un kilo de livres dans un sac.
Nous nous sommes acheminés vers la gare en pestant contre l'oubli de nos parapluies.
La météo avait annoncé du vent, des averses et des orages en fin de journée.
Trente minutes plus tard, devant la stazione Santa Lucia, nous attendaient le Grand Canal, 
des rayons primesautiers et un trafic intense : toute la ville semblait en pleine réfection.
A mesure que nous progressions, le soleil s'est fait plus insistant, les flots plus scintillants.
Nous nous sommes posés devant l'Arsenal, pour déguster des tramezzini au thon bien dodus.
L'air était doux, pur, les lions souriants et les pigeons autour de nous inutilement confiants. 
L'acqua alta avait fait des siennes durant les jours précédents - disons : un peu plus qu'à l'accoutumée -
fake news ou good news, les photographies de la ville inondée en avaient découragés plus d'un.
La Sérénissime se prélassait donc, calme, coquette, se refaisait une beauté entre deux invasions,
et, tandis que les restaurateurs se lamentaient en évoquant les nombreuses défections,
nous avons dirigé nos pas vers toutes sortes d'assemblages et de constructions.

5 nov. 2017

Regarder : d'un pavillon à l'autre


Tremble tremble / Jesse Jones / Biennale 2017


A quoi sert l’art ?
Donner la beauté à voir.
Donner à réfléchir. 
Renverser des points de vue.
Amuser, étonner, ouvrir le regard.

(et puis il y a l’art consacré, l’art primé, l’art des marchés, l’art des élites, l’art des happy few, 
l’art des binoclards tout habillés de noir, l’art pour l’art et là, moi je pars, 
je pars m’asseoir au bar, parce qu'au bout d'un moment j'en ai marre du tintamarre)