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19 avr. 2017

Voyager : entre ici et là-bas


Chiostro di San Martino / Napoli

Je suis rentrée ici fourbue, en déficit de sommeil. J’ai déposé mes bagages dans des effluves de glycine et de lilas. J’ai pris note du silence, de son immensité, de sa densité (c’est à peine si les flots touristiques près du lac, si les oiseaux nichés dans la forêt parvenaient à l’entamer, ce silence dur comme du roc qui est mon lot quotidien). 

J’ai commencé par expirer. Longuement. Pour me sentir ici. Et puis je me suis assoupie.

A mon réveil, j’ai repensé à là-bas.

(durant ces cinq jours, la ville m’avait tellement happée que je n’ai jamais eu un seul moment pour griffonner la moindre remarque, pour rassembler quelques pensées. J'usais toute mon énergie à scruter, observer, me repérer, me protéger, admirer, esquiver).

Aucun écrit, donc, là-bas où les cris, les pollutions de toutes sortes, les vociférations tournoyaient dans l’air vicié. Là-bas, où je me disais que tant de choses allaient à l’encontre du bon sens, de la cohérence, de l’apaisement auxquels j’aspire. Tout ce chaos, pensais-je, n’était que folie. Le chaos ne pouvant générer que davantage de chaos dans une spirale infinie de misère, de violence, de crasse et de totale incurie. Je constatais des entorses à toutes les règles, des manquements de toutes sortes. Je me désolais de voir bien public dénaturé, méprisé. Et mes oreilles pestaient contre tous les coups qui agressaient mes nuits : coups de klaxons , coups de freins, et même durant une soirée agitée les coups tout court pour de stupides paris.

Et puis, ici, tout doucement, au fil des évocations, tandis que j'émergeais dans la pénombre de ma chambre, j’ai senti monter en moi le sentiment d'un manque,  et une infinie mélancolie.

Car là-bas…
…tous les jours à l’aube un oiseau – un seul – se mettait à chanter sur l’unique arbre du quartier, et ce chant était comme le premier chant du monde
…tous les matins le marchand d’en face me proposait les oranges de son jardin – fidèle à son poste, comme tous les négociants du quartier – de sept à vingt et une heures, sous son arcade, à s’affairer
… la femme édentée du bar dès le deuxième jour me mettait de côté les treccine sucrées dont elle nous avait devinés friands
…le serveur d’Amici miei nous conseillait sur la carte des bouteilles aux prix les plus modérés et, devant notre refus de dessert, souriait de nous avoir si bien rassasiés
… notre chauffeur sur la costiera avait la dignité des gens qui savent faire face à l’adversité – et la ponctualité d’un réveil helvétique
… la pauvreté avait sa dignité, n’était pas une fatalité, mais une donne avec laquelle composer et lutter
… dans ce vieux quartier, je n’ai pas vu d’écriteaux en russe, en anglais, en japonais pour attirer la clientèle, là-bas on était ce qu’on était, pas question de racoler.
…il y avait de ces petites fraises minuscules, qu’on retrouvait dans bon nombre de pâtisseries, et sur les marchés, que certains emportaient en pots pour qu'elles fleurissent leurs balcons
en cette veille de Pâques,  dans la basilique de San Lorenzo Maggiore, les voix des enfants, emmenés par trois minuscules sœurs philippines, évoquaient la compassion la plus pure tandis que des mères assises près de l'autel nourrissaient avec naturel leurs bébés
…la Beauté cachée, négligée, souillée, banalisée, faisait des manières pour se dévoiler, puis vous cueillait par surprise, avec une négligence étudiée

Alors, dans cette torpeur que dégage la fatigue du voyage en train de s’évaporer, quelque chose comme de la tendresse, comme un immense élan du cœur, a jailli sous mes paupières. J'ai tendu la main et senti sous mon annulaire des larmes de nostalgie couler. Couler pour une ville qui n’est même pas mon genre, mais que je me suis surprise à viscéralement aimer. 

17 avr. 2017

Vivre : les yeux du pharmacien


figura dionisica / Museo archeologico / Napoli



C’était un pharmacien officiant dans Spaccanapoli,
plutôt jeune, et d’allure plutôt insignifiante.
Cependant ,quand je lui ai demandé un antalgique,
il a tourné vers moi des yeux pâles dans lesquels j’ai lu toute la bonté,
toute l’attention, toute la compassion du monde.
(l'espace d'un instant j'ai cru qu'un des nombreux saints de la ville venait de se réincarner)
Intensément troublée,
j’ai réalisé que, depuis longtemps, 
je n’avais plus croisé un regard aussi pur et sincère chez un être humain,
seulement chez certains chiens, 
de ces bouviers ou labradors, véritables boules de loyauté.
Il m'est revenu en mémoire des personnes très très âgées, 
au cœur poli par les années.

J’avais oublié combien c’est noble et grand, la bonté.
Et combien il est doux de la rencontrer.

16 avr. 2017

Regarder : les saltimbanques au Palais


la mise en place de l'oeuvre arrivée de Beaubourg / source : twitter.com


sur le cheval ailé, la ballerine représentant Olga

Au printemps 1917, Jean Cocteau, Pablo PicassoLéonide Massine et Serge Diaghilev parcourent la Campanie. L’objectif du voyage : préparer le spectacle Parade, qui devait être représenté le 18 mai au théâtre du Chatelet. Erik Satie compose la musique. Massine la chorégraphie. 
Cocteau, l’auteur du livret, écrit dans une carte à sa mère, le 13 mars: « Je n’imagine pas qu’aucune ville du monde puisse me plaire mieux que Naples. L’Antiquité grouille toute neuve dans ce Montmartre arabe, dans ce désordre énorme d’une kermesse qui ne ferme jamais. La nourriture, Dieu et la fornication, voilà les mobiles de ce peuple romanesque. Le Vésuve fabrique tous les nuages du monde. La mer est bleu marine. Il pousse des jacinthes sur les trottoirs.Pompéi ne m’a pas étonné. J’ai été droit à ma maison. J’avais attendu mille ans sans oser revenir voir ses pauvres décombres. 
Picasso, amoureux fou d’Olga, danseuse dans la troupe des Ballets russes, dessine les décors et les costumes. Il visite Naples, Pompei, est impressionné par la culture antique et populaire de la région et inspiré depuis quelque temps déjà par la commedia dell’arte.
L'exposition du rideau de scène dans la salle de bal de la pinacothèque nationale de Capodimonte est donc une sorte de retour aux sources. En le découvrant, j’avoue avoir été impressionnée. Ne connaissant l'oeuvre que reproduite sur papier, on s’imagine mal sa puissance dans ses dimensions réelles (10 mètres sur 17). Un grand moment. 
Picasso e Napoli. Parade / 08.04.17 - 10.07.17 / Museo nazionale di Capodimonte 


15 avr. 2017

Voyager : Voir Naples et survivre


Deux coureurs (détail) / Ercolano / museo archelogico / Napoli


Du château Sant’Elmo, avec cette vue immense sur la baie quasi déserte,
le Vesuve, et Capri au loin,
dans les senteurs de glycines et les chants d’oiseaux,
la ville semblait apaisée, un immense tapis
tissé d’avenues et d’alignements,
sur lequel les principaux bâtiments
se prélassaient comme des animaux dociles.

C’est 168 mètres plus bas,
dès le premier pas posé sur le quai du funiculaire,
que commençaient le rodéo, le tango, les hurlements, la rumba,
un calvaire et un délice tout à la fois
pour nos yeux et nos oreilles affairés.
Effarés.

11 avr. 2017

Voyager : idée cadeau



Depuis pas mal d'années, 
cette demande de ZB pour son anniversaire :
une ville et du temps à passer avec ses parents.
Cette fois-ci ce sera :


La mer, l'antique et le baroque, les cris, les gelati,
la Beauté à l'état brut, la pizza, l'incurie.
On boucle les valises et on se réjouit.

1 déc. 2016

Voyager : su una terrazza della costiera...




Tôt le matin, j'avais réservé les billets,
et repéré des logements sympas dans le centre historique,
le quartier de Chiaia, ou près du port.
Bon, je m'y prenais très en avance,
mais, à l'entrée de l'hiver,
 j'étais prise par des envies de soleil,
d'iode et de liberté.

Ensuite, exaspérée par la grisaille,
 je suis partie en balade avec Ambrogio Sparagna :

Vorrei ballare per tutta una notte
su una terrazza della costiera
piena di gente che canta alla vita
ricca di fiori profumi e limoni.
Cento canzoni e cento tamburi
per ritardare l’arrivo del sole
così aspettare che il giorno ci prenda
portandoci dentro a mille rumori.


C'est en descendant de voiture
que j'ai découvert cette mer immense...