vendredi 20 février 2026

Voir : poursuivre son objectif

 
 

Pour le dire en deux mots : j'ai cessé mon activité de photographe pour devenir écrivain.
Rester écrivain a été une autre histoire. 
 
 Le métier d'écrivain, c'est entretenir un feu qui ne demande qu'à s'éteindre. Un feu dans la neige.
[A pied d’œuvre, chap. 1]
 
 
Hier fut une journée d'intempéries continues, parfaite pour une expédition cinéma. Le seul film qui me tentait, A pied d’œuvre, passait encore dans une salle à 45 bornes d'ici. La route, toute en virages, en plein brouillard mâtiné de neige, s'est révélée un peu longue, mais on l'a suivie sans regrets. La séance en valait la peine.
 
Cette adaptation du livre de Franck Courtès, publié en 2023 par les éditions Gallimard, retrace une histoire vécue. L'écrivain, photographe reconnu, a décidé d'interrompre sa première activité pour se consacrer entièrement à son travail d'écriture après avoir publié trois livres et rencontré un succès d'estime. Le film commence lors d'un moment de crise : refus de son éditrice de publier son dernier manuscrit, Histoire d'une fin ("thème trop ressassé" que celui d'un couple qui se délite, elle lui demande quelque chose de fort); épuisement de ses ressources financières; divorce et départ  au Canada de son ex-épouse avec leurs deux enfants; liquidation de l'appartement familial et emménagement dans un studio en sous-sol, bruyant et mal chauffé; entourage peu empathique (c'est le moins que l'on puisse dire de son père et de sa sœur). Le cadre est posé. 
 
Le film (relativement court, une heure trente à peine) raconte les conséquences de ce choix de vie, la précarité et la solitude assumées envers et contre tous les regards et tous les obstacles. Il présente donc l'expérience d'un créateur vivant à Paris, loin des paillettes et de la réussite. Il doit survivre avec trois fois rien et se résoudre à obtenir des petits boulots sur une plateforme pratiquant la sous-enchère (des missions à dix-huit euros, débarras de caves, travaux de jardinage, voiturage). L’œuvre décrit au quotidien et par petites touches une pauvreté choisie, qui confronte au mépris, à la pitié, voire à l'indifférence, qui met le corps en danger, qui épuise toutes les ressources, financières ou physiques. Il dénonce l’uberisation du travail de plus en plus ordinaire : les êtres humains traités comme des marchandises, mis en vente comme un appareil photo ou une mobylette. Il montre aussi un homme déterminé à vivre ce qu'on pourrait appeler une passion, quitte à en payer le prix fort et à perdre quasiment tous ses privilèges.
 
Sans spoiler (puisque le livre d'inspiration autobiographique a été publié) on pourrait dire que l'histoire se termine "bien". Il n'en reste pas moins qu'elle nous entraîne dans les bas-fonds de l'exploitation urbaine du travail, avec des applications, des algorithmes et des évaluations hâtives des clients qui dictent les rythmes de travail, les salaires et la survie. Au moyen de scénettes, aussi brèves que bien interprétées, la déshumanisation et la paupérisation dans notre société capitaliste sont pointées et font froid dans le dos. 
 
Heureusement, il reste aussi le portrait d'une "belle personne", un homme intègre, qui assume dans la solitude un choix de vie radical sans jamais être dans la plainte. Le rôle est parfaitement tenu par Bastien Bouillon, dont on oublie la jeunesse au fil des scènes tant il sait rendre son personnage crédible (alors que Franck Courtès était âgé de 50 ans lors de son expérience). C'est beau, un portrait d'homme intègre au cinéma. C'est inspirant, car finalement, on n'en voit pas tant que ça.
 
  
 
 prix du Meilleur Scénario à la dernière Mostra de Venise / 2025
 

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