1 juil. 2026

Vivre : caramba !

 

 
Attendu, guetté, espéré, 
hélas,
le gredin nous a snobés
s'est détourné, le grossier, 
a préféré une autre vallée 
nous a laissés dégouliner
nous a abandonnés dépités,  
désarmés, jusqu'au coucher.

30 juin 2026

Vivre : perdre pour gagner

 
Le martyre de St Jean l'Evangéliste / Francesco Morandini / Badia di San Fedele / Poppi
 
Tant de choses qui pèsent inutilement 
alors que grandir (ou mûrir)
 c'est aller d'allègement en allègement
 
 
 

29 juin 2026

Habiter / Vivre : lui et moi, une histoire

 

Les lumières de fin d'après-midi sont propres à ces bredouillements toujours avortés. La colonne vertébrale du fût s'anime, impulsant à la cage thoracique l'immense frémissement foliaire. Cette transe et le découragement à transformer le principe vital qui s'ensuit me bouleversent au plus haut point. Les milliers de feuilles qui paraissent comme autant de fanions au vent produisent pourtant un sentiment d'euphorie. Cela n'a évidemment rien à voir avec le murmure du vent dans les arbres. Cette activité qui survient à chaque instant du jour et de la nuit est banale. Le souffle dont je parle est différent. Il éveille l'arbre de l'intérieur, agissant comme un influx nerveux. J'ai toujours pensé que dans l'Ecriture, les chênes de Mambré s'animaient ainsi. Ils s'agitent pour avertir Abraham de la présence divine, c'est un signe de promesse. Ainsi annoncent-ils la naissance prochaine d'Isaac. . [p.150-151]
 
En mode re- ces derniers jours j'ai relu "La maison du retour". Je suis tombée sur ce passage à propos des liens très particuliers que l'on peut développer avec un arbre (de même qu'avec toutes sortes d'autres êtres vivants). L'an dernier début juillet au moment de repeindre notre façade, les ouvriers installant les échafaudages n'ont pas fait de manières : pour assurer le passage des peintres, il fallait scier le petit arbre qui avait décidé de grandir dans le bac au-dessus du garage. Ils n'ont laissé que le tronc à hauteur humaine et une petite branche d'environ soixante centimètres ornée de quelques feuilles, bien vite déprimées. J'en étais affligée, mais que faire ? Je suis allée parler à l'arbre traumatisé. Durant tout l'été je l'ai caressé, encouragé, arrosé matin et soir. En partant, à l'aube, le chien savait qu'il nous fallait prioritairement remplir un seau pour le déverser au pied de l'infortuné. Il y a des mots doux qui se disent sans mots mais avec détermination. Tu ne peux pas mourir, je ne veux pas que tu meures.
L'arbre s'en est sorti. Il est redevenu vigoureux. Ses branches ont forci, elles ont pris de la rondeur. Il a belle allure. En ces jours caniculaires il protège notre porte des violents rayons qui s'abattent sur elle quand rougeoie le soir. Naturellement, avant chaque balade, je déverse un seau à son pied comme il se doit.
 

28 juin 2026

Vivre : en raison de la très forte demande actuelle, des retards de livraison peuvent survenir...

 
Journée d'hiver humide dans les Tatras / Stanisław Gałek / en dépôt au Musée national de Varsovie
 
 
Drôle de période pas drôle que la canicule ! Jusqu'à treize heures, le monde paraît plus ou moins normal. On sort. On nage. On fait ses courses. On dit bonjour à la voisine. Et puis, après le déjeuner, soudain, à une heure très précise située entre quatorze heures trente-cinq et quatorze heures quarante-cinq la chaleur plonge et envahit l'univers. La forêt si généreuse en brises au petit matin ne peut plus rien pour nous. Elle nous invite à nous replier. Débrouille-toi, nous dit-elle, j'ai bien assez à faire, à veiller sur mes pousses lançant des s.o.s. Alors on faiblit. On fond. On prend note avec stupéfaction du potentiel de ramollissement de notre cerveau. Il relève ces jours-ci d'une intelligence tout ce qu'il y a de plus superficielle. On délaisse les livres prévus pour chercher secours auprès de polars nordiques connus se déroulant de préférence au cœur de l'hiver. On se prend de passion pour d'obscurs artistes polonais ayant si bien su peindre les cimes enneigées. 
Le corps, comme le cerveau, fonctionne a minima. C'est l'immobilité quasi absolue. On va à l'essentiel. On fait trois fois rien. Juste ce qu'on doit. On s'étonne malgré tout de se retrouver en santé. On fait face sans médicament particulier, mais avec une multitude de douches éclair. Et puis on détient deux solutions miracles pour tenir bon : l'ayran préparé avec la menthe de la terrasse et les tranches de fruits, toutes sortes de fruits, passées cinq minutes au freezer. En déglutissant on a comme l'impression d'une colonne de climatisation intérieure. On revit. Jusqu'à la prochaine crise. Jusqu'à la prochaine douche. Jusqu'à la prochaine nuit.
(après tout, il n'y a que les imbéciles qui : on se surprend quoi qu'on ait décidé avant, à compulser rêveusement les pages offrant ventilateurs et climatiseurs, qui promettent "des oasis de fraîcheur". Des oasis de fraîcheur... quelle extase... quel bonheur...)
 
 
  

26 juin 2026

Vivre : interventions et cicatrisations

 
Christus und Magdalena im Hause des Pharisäers Simon, 1752  (détail)
Giovanni Domenico Tiepolo / la Residenz / Würzburg
 
Ce ne devait être qu'une banale intervention. Deux boules de graisse sur une patte avant. Trois fois rien. Le rendez-vous pour le retrait des fils avait été fixé dans la foulée. Il fallait compter une dizaine de jours. Trois fois rien vraiment. Mais! C'était compter sans son indéniable créativité, sa remarquable vitalité. Sa capacité à mordre violemment la collerette censée protéger la plaie de ses bactéries salivaires. Son aptitude à tromper notre attention et à sauter sur un mur d'un mètre vingt (faisant ainsi sauter les fils une première fois et nous obligeant à passer quatre heures un dimanche dans des urgences non climatisées). Comment il a réussi à déchirer les seconds points de suture, impossible de le savoir. Cela restera une  énigme. Comment il a été capable, de retour de chez sa vétérinaire, en à peine une demi-heure, de déchiqueter le pansement en trois couches qu'elle avait mis trente minutes à solidement emballer, autre mystère. Il n'a cessé, pendant un mois, de nous étonner, de nous stupéfier par ses capacités à se défaire obstinément de ce qui était mis sur pied pour l'aider à cicatriser. 
J'ai démembré plusieurs chemises de R. pour lui fabriquer au moyen des manches des protections destinées à prévenir les méfaits de sa salive. Un matin, au réveil, j'ai retrouvé le manchon par terre et sa plaie à nu, parfaitement délestée des vingt-deux agrafes qu'on lui avait apposées la veille. Il y avait devant moi le chien, le manchon, une plaie ouverte sur plusieurs centimètres, mais pas une seule agrafe en acier que sa soignante s'était décidée à lui poser avec une application exemplaire. Je me suis inquiétée, mais apparemment son tube digestif est tout à fait en mesure de retraiter ce genre de denrée. Il était en pleine forme. Il voulait juste qu'on le laisse jouer, sauter, gambader en toute liberté. Un troisième vétérinaire l'a fermement ragrafé. Hier, enfin, nous sommes retournés au cabinet pour le retrait des quatre dernières attaches métalliques. Naturellement, les trois premières sont parties aisément. Pour la dernière, il a fallu aller chercher du renfort et la pince spéciale pour extraction de broches, car elle ne voulait pas céder.
Il commence à être connu là-bas comme le loup blanc. Il fait copain copain avec toutes les assistantes qui l'adorent. Quand j'ai demandé en plaisantant au véto s'ils accordaient des bons de fidélité, genre la onzième consultation gratuite, il nous a offert la séance. Il faut dire qu'en un mois nous sommes devenus d'excellents clients. Tout cela est très sympathique. Ils sont tous extrêmement sympathiques. Mon chien est terriblement sympathique. Mais cette banale intervention, quelle plaie!
 

25 juin 2026

Vivre : cinq heures au clocher

 

 
Tous les matins, nous nous levons à tâtons. Nous attendons pour nous engager que le jour nous permette de voir où nous posons pattes et pieds (un ver de terre, un escargot sont si vite écrasés). Nous veillons à ne rien éveiller, ne rien déranger. Sur le chemin, nous entendons les premiers oiseaux chanter. La biche ou le renard que nous allons croiser sont bien plus discrets, farouches même importunés, ils passent, on dirait des fantômes, des ombres que la nuit a oubliées. Je tends l'oreille à ses griffes caressant les graviers, à quelques noyaux sous mes souliers. Il y a en surplomb de notre trajet deux grands arbres enlacés, aux feuillages entremêlés. Impossible de passer devant ces vénérables sans leur faire révérence : ce sont des sages qui nous protègent. Respect. 
C'est l'heure des essences et de l'essentiel. Les tilleuls capiteux invitent à chavirer. La lavande que je pince du bout des doigts avant de la humer, m'apporte, j'en suis sûre, équilibre et santé. Déjà, les papillons voltigent, les insectes s'affairent autour des tiges, prendre garde à ne pas les importuner Les prés embaument. Ils sentent le foin, les herbes fraîches, la camomille froissée. Quelques vagues relents d'ail des ours en train de trépasser. 
Plus bas, c'est tout à coup un branle-bas de combat : une dispute féroce entre deux chats. Mon compagnon n'a cure de ces hostilités : bien trop occupé à renifler. Le premier train traverse le village et fend l'air comme une fusée. Des branches s'agitent. Un store se lève. Quelqu'un éternue. Sur la route une voiture s'est engagée.
Nous avons effleuré, senti, flairé. Nous avons pris nos marques pour la journée. Il fera chaud. On le sait. Dans douze heures exactement, ce sera le dernier tour et les degrés auront doublé. Entre temps, profitons, profitons encore, du lac, des ombres, des promesses d'un jour à inventer.

24 juin 2026

Vivre : asanas

 
Eloge de la transgression / Philippe Ramette / Cours Cambronne / Nantes
 
 
Si un matin tu ne te souviens pas de faire ton yoga, tes genoux, eux, veilleront à ce que tu ne l'oublie pas. 
 
 

23 juin 2026

Vivre : souvenirs souvenirs

 
Femme aux mains jointes (étude pour les demoiselles d'Avignon / 1907) / Pablo Picasso / Musée national Picasso-Paris
 
Chose étrange que la mémoire : la perdre est dramatique. 
Mais la retrouver, entre dénouements et solutions, entre
interrogations et confusions, est parfois tout aussi problématique.
 

22 juin 2026

Manger : questionnements gourmands

 

 
 
Pourquoi ? Pourquoi suivre des recettes à la lettre quand on peut faire un pesto maison, sans parmesan mais avec des amandes (moulues) dedans ? Pourquoi ne pas tenter de glisser quelques feuilles de menthe entre les tiges de basilic, juste pour voir, juste pour goûter ? Pourquoi ne pas saupoudrer ces pâtes de fines tranches de courgettes tranchées à la mandoline et dorées dans une belle huile presque aussi verte que les bouquets broyés ? Pourquoi devrait-on toujours tout prendre pour argent comptant, ingurgiter tout ce qu'on tente de nous faire avaler ? Pourquoi emprunter toujours des chemins balisés ?
 
 

21 juin 2026

Vivre : un allié pour la vie

 
Horloge / place Saint-Marc / Venise
 
 
 Le temps :  une donnée essentielle, à ne pas perdre, à ne surtout pas gaspiller, 
richesse première à savoir trouver, prendre (à volonté) et se donner (en toute liberté), 
que personne ne doit nous voler. Quant à le tuer ou à le tromper, quelle navrante réalité !

19 juin 2026

Vivre : bulletin du jour

 
 

 
d'heure en heure, d'humeur en humeur, traversés par nos météos intérieures,
nous errons entre désirs et souvenirs, entraînés par les fils de nos mémoires...

18 juin 2026

Vivre : brassages

 

 
Dans un tout autre registre, quoi que... le café Sperl à Vienne


En entrant dans la brasserie, hier matin après ma baignade, je me suis fait héler par C. une très ancienne connaissance que je croise environ une fois tous les cinq ans. Elle était d'humeur solaire (ce qui n'est pas toujours le cas, je me souviens de la fois où elle m'avait répondu en déclamant : "Je viens de me faire lourder comme une héroïne de roman de gare!" Cette fois-ci elle nous a présenté "Daniel", son nouveau compagnon, qui épluchait un journal et paraissait aussi ravagé que les nouvelles qu'il y découvrait. 
Qu'on la fréquente pour un café, pour déjeuner, ou pour un repas de famille, la brasserie est un endroit où l'on est pratiquement sûre de rencontrer des gens que l'on connaît, qui viennent nous parler de notre passé ou de notre présent, de notre vie professionnelle ou résidentielle, de formations suivies durant une toute autre vie, rapportant de pans de notre existence, un peu comme des pièces de puzzle qu'on aurait oubliées sous un meuble pendant pas mal de temps et se rappellent à nous avec leur lot de poussière et d'étonnement. 
La brasserie est un lieu élégant, original, bénéficiant d'une merveilleuse terrasse donnant sur le lac et sur la France. C'est aussi un endroit où l'on sert une nourriture généreuse et réconfortante, servie par un personnel des plus décontractés. Cet avis doit être partagé par bon nombre de gens parce qu'il est rare - quelle que soit l'heure - de ne pas trouver la plupart de ses tables occupées par une clientèle très variée : fonctionnaires ou magistrats, artisans négociant un contrat, copines se retrouvant après un cours de yoga, artistes en tournée, familles dont les mères n'ont pas envie de cuisiner, vieux rentiers protestants exhibant leur fortune au travers de vêtements discrètement griffés. 
J'adore cet endroit, d'abord parce que j'aime bien manger, mais aussi parce que tout le monde semble y avoir sa place et pouvoir y être intégré. Dans un monde de plus en plus clivé, genré, stigmatisé, répertorié, c'est bon de pouvoir être ce que l'on est, simplement ce que l'on est, et qu'on vous traite avec équanimité en vous foutant la paix.
 
 

17 juin 2026

Vivre : Still life / 197

 

 
Tous les dix ans environ, je reçois un portemonnaie Stefi Talman. On vient de m'en offrir un pour mon anniversaire. Jusque là, rien de particulier (si ce n'est qu'avec le temps les pièces, toujours bien réalisées, une excellente maroquinerie, ont tendance à être de moins en moins originales, il me semble qu'au début il n'y avait pas un modèle pareil à un autre, les peaux, cuir grainé ou lisse, veau ou vache, étaient à chaque fois assemblées de telle sorte que chaque exemplaire était unique). J'adore ces objets. J'adore leur qualité, leur organisation, leur taille. Ils entrent dans tous les sacs, peuvent contenir deux monnaies différentes, permettent de glisser quelques médicaments entre deux compartiments, sont robustes et s'adaptent à divers types de sacs ou sacoches. J'ai parfois tenté d'utiliser un autre modèle, d'une autre marque. Je transférais alors la monnaie, les billets, les cartes, bien décidée à changer. Mais ça ne tenait jamais plus de quelques jours : ces portemonnaie Stefi Talman sont parfaits et ils me manquaient.
Bien, j'en arrive à la  question : je ne parviens pas à m'en détacher. Je suis incapable de les jeter. Même vieux, râpés, usés, ils restent entassés dans un tiroir. J'ai toujours l'impression qu'ils pourraient encore me servir. Ils sont l'exemple de mon attachement à tout ce que, chose, lieu ou personne, j'ai un jour adopté. Ils me rassurent. Un fil invisible me pousse à les garder. 
 

16 juin 2026

Voyager : dissentions et tactiques

 
Détail portail / duomo / Pisa
 
Il est GPS. Il est Google Maps. Il reste longuement penché sur son smartphone pour trouver une adresse à moins de 300 mètres.
Je suis pour interroger l'indigène : la mamie rentrant avec son chariot, le papy avec son clébard, les ados mangeurs de Mac Do sur les trottoirs. 
Dans une ville étrangère, ce n'est pas forcément le plus appliqué qui trouve le plus vite le bib Michelin ou le meilleur chocolatier. 
 
 

15 juin 2026

Voyager : en pensée

 

Bon : c'est vrai. J'ai toujours affirmé que je n'aimais pas Venise durant la belle saison. Trop de gens, trop de valises à roulettes, trop d'engorgements. Sans oublier : trop de moustiques. Mais quand l'autre jour R. est rentré en me parlant d'un type à qui l'on avait prêté pour deux semaines un appartement sur la Giudecca, et qui semblait connaître pas mal de bons restaus sur les îles environnantes, tout en cultivant l'art de dénicher sans cesse de nouvelles perles, et qui le soir-même était allé prendre un apéro dans un bacaro donnant sur un canal discret, avant d'aller dîner à E. ma cantine préférée (envoyant à R. quelques belles images à l'appui) là, là, je dois dire qu'une furieuse envie de partir s'est emparée de moi, malgré la canicule annoncée, malgré ma détestation des roulettes hoquetant sur les pavés. J'ai vu rouge. Du coup, j'ai replongé dans quelques photos pour me consoler.

14 juin 2026

Vivre : le droit à l'erreur

 


Les Bourgeois de Calais (Jean de Fiennes et Pierre de Wissant) / A. Rodin / Ca'Pesaro / Venise 


 Face à la masse d'informations, de mises en garde et d'injonctions 
qui déboulent de toutes parts et à tout propos, juste une réaction :
Ne me donnez pas de conseils, je sais me tromper toute seule.
Qu'on me laisse seulement le temps de forger ma propre opinion ! 

 
 
 

13 juin 2026

Ecouter / Lire : on peut être ami avec des arbres, un paysage...

 
Toscane / région de Pienza / 2016
 
Parfois, une seule écoute ne suffit pas. C'est comme pour un texte ou un morceau de musique. Il faut y revenir, y retourner encore pour commencer à apprivoiser une personne et sa pensée. L'autre soir, Sylvie Germain était l'invitée d'Eva Bester à l'occasion de la sortie de son roman "Murmuration" et d'un cahier de l'Herne qui lui est consacré. A entendre quelques uns de ses propos, on avait envie de mieux la connaître. Envie aussi de commencer à lire cette écrivante (ou scribe selon ses propres termes) que l'on ne connaît pas. Quelques citations : 

J'ai le besoin de voir le plus souvent possible de la peinture. En général je sors régénérée d'une exposition. Malheureusement dans les expos maintenant il y a le problème de la foule : il faudrait pouvoir approcher les œuvres ... et pour bien regarder on a besoin d'un certain silence, d'un certain calme.  
La force de la poésie c'est, en peu de mots, le fait de pouvoir concentrer quelque chose de très fort, de très pertinent.
Il y a des amitiés pas seulement entre contemporains, heureusement. On peut avoir des amitiés avec des gens qui sont morts On peut être ami de gens qui sont nés et qui sont morts des siècles avant nous. On peut être amis d'Homère, de Kafka, de Proust. De Rembrandt. Chacun choisit ses amis. Cette idée d'amitié, c'est quelque chose de très ample, et d'ailleurs on peut ressentir des formes d'amitié sur un autre plan, avec des arbres, un paysage, des animaux aussi. 
C'est important d'être en amitié avec soi-même. A peu près. On peut s'engueuler soi-même, on peut ne pas toujours être d'accord avec ce qu'on fait mais il est important d'être à peu près en paix.
 
Elle a parlé aussi des rencontres très furtives que l'on peut faire et qui restent marquantes à travers des décennies, comme un homme inconnu qui vous prend la main dans une gare et a besoin d'une étreinte avant de disparaître à jamais. Ou une femme, tout à fait banale en apparence, qui transpire la bonté. "ça fait partie de nos vies, ça aussi". 

Non. Tendre l'oreille une fois ne suffit pas. Les podcasts ne se ressemblent pas. Ils ne se consomment pas à la chaîne. Ils sont des ouvertures en mots parlés sur des œuvres en mots écrits. Ils méritent qu'on leur prête toute l'attention qui leur est due. 
 

12 juin 2026

Vivre : dérèglements

 
Statue dans un arc / Entrée bibliothèque Marciana / Venise
 
Ces derniers temps je n'ai fait que me confronter à des situations au conditionnel liées à l'adverbe "normalement". Normalement, on aurait dû enlever les fils du chien au bout de dix jours après cicatrisation. Normalement le voyant de mon haut-parleur devrait indiquer le moment où il doit être rechargé. Normalement le réparateur compétent aurait dû passer hier et ne pas être remplacé par un collègue débutant. Normalement le mot de passe de mon compte bancaire ne devrait pas être refusé. Normalement il ne devrait pas y avoir de poids-lourds parqués dans la rue principale et sur les passages piétons. 
"Normalement" est un adverbe qui indique ce qui devrait être et qui se retrouve pourtant confronté à ce qui n'est pas. "Normalement" est le mot de la contrariété et de la frustration. En employant le mot "normalement" on oublie trop souvent que la normalité n'existe pas et qu'il est donc particulièrement inconfortable de la considérer comme un dû. "Normalement" n'a aucun fondement, aucune légitimité. Il se réfère au souhaitable, à la règle, au bon fonctionnement. Normalement on ne devrait pas avoir à écrire un post sur un mot si peu fiable, si inconsistant.
 

11 juin 2026

Vivre / Habiter : vaste question !

 
détail / chapiteau / palais des Doges / Saint-Marc / Venise
 
 
Je viens de commencer un livre qui pose d'emblée la question du chez-soi (question d'autant plus étonnante que le sujet du texte est une expédition à rame le long d'un des fjords les plus longs du monde). L'autrice y parle de tous les endroits où elle a habité au cours de sa vie. Elle recense vingt-trois adresses en 45 ans, mais ajoute qu'elle s'est rarement sentie chez elle dans chacun de ces lieux. 
Être chez soi. Se sentir chez soi. Se sentir être d'un endroit. Éprouver un sentiment d'appartenance. Voilà qui donne lieu à toutes sortes de réflexions. 
L'an dernier, un voisin de Luster déclarait : Nous ne sommes pas d'ici, mais nous nous y plaisons malgré tout. Je me suis attachée à ces mots : "pas d'ici" et "malgré tout". Ça m'a fait réagir, je me suis dit : bon, voilà donc ce que j'ai été toute ma vie, sans même me l'être formulé.
Pas d'ici. [p.15]
Mentalement, j'ai refait le parcours de toutes mes différentes adresses (ce n'est pas forcément aisé à comptabiliser : un logement sous-loué pendant trois mois peut-il appartenir à la liste ?) Dans quels lieux me suis-je sentie "chez moi" et dans quels autres n'ai-je été qu'un être de passage ? La question se pose indépendamment de la durée des séjours, du reste. On peut se sentir chez soi dans une chambre qu'on n'occupe que pendant quelques nuits et rester vivre en étrangère quelque part durant des années. Que de questions, que des réflexions ! Habitée par toutes ces interrogations, j'ai poursuivi la lecture, mais je sais bien que ces  prochains jours le thème reviendra me hanter. 
 
A la rame / Siri Sandberg / éditions Salva / 2026 
 

10 juin 2026

Vivre : éteindre

 
 
Garçon soufflant sur un tison incandescent / El Greco / Museo nazionale di Capodimonte / Napoli
 
Plus souvent qu'à mon tour, le geste qui sauve : index balayé sur mode silencieux 
 
 

 

9 juin 2026

Vivre : au rythme de ton coeur

 
 
Pavement / Eglise Sant'Anastasia / Vérone

 
Bientôt aussi nécessaire que l'eau, aussi rare que le silence,  aussi précieuse que l'or : la lenteur.
 
 
 

8 juin 2026

Regarder : construire et reconstruire

 
Photo tirée du net
 
Hier, il pleuvait. Un temps à ne pas mettre dehors le moindre vivant - chien ou humain. R. a insisté pour obtenir la petite enveloppe usée, qui dormait quelque part (en fait, dans un des petits tiroirs de la commode de Gand). Il a dit : donne-moi tes vieilles photos. Je les ai recherchées. Je les lui ai remises avec une légère réticence (Je tends à me méfier des photos du passé. On ne sait jamais ce qu'elles vont ramener comme souvenirs, leurs lots ne sont pas toujours consolatoires).  
Je me suis souvenue de La chambre claire, le livre de Roland Barthes. Les photographies du passé nous ramènent des présences. Elles nous reconduisent aussi à une autre époque, un autre monde, disparu et inatteignable. Elles possèdent une force incroyable en même temps qu'une indéniable autonomie. Elles appartiennent au passé, mais vivent toujours au présent. Elles vivent leur vie.
R. est remonté un peu plus tard avec les photos scannées. J'avoue ne pas les avoir toutes bien observées. Il y en a que j'ai regardées distraitement (une forme de défense) et il y en a d'autres sur lesquelles je me suis penchée. 
Un groupe de quatre ou cinq tirages m'a particulièrement frappée. Elles ont été prises sur un chantier. On y voit mon père (mon père ! ce jeune homme qui pourrait être mon fils ! ce personnage à qui maintenant je pourrais faire la leçon !). On le voit avec ses collègues, en train de plaisanter parmi les planches et les tiges du béton armé. C'est un moment de détente. Un homme en costard - sans doute un ingénieur, ou l'architecte - est présent sur deux des clichés. C'est probablement lui qui a apporté l'appareil. Ils sont tous contents. Ils rient. Ils plaisantent. L'équipe est soudée. Les délais ont été tenus, le bâtiment, bien que loin d'être achevé, s'élève au deuxième ou troisième étage. 
J'avais toujours pensé que mon père faisait un travail dur, pénible, exigeant (et c'était le cas). Mais les photos scannées hier montraient un homme en bonne santé, bronzé, en marcel, fier de ses compétences. Dans son élément. La mémoire est traitresse. Cela faisait si longtemps que je n'avais retenu de mon père que des images d'hôpital, de faiblesse, de diagnostic, d'impuissance désolée. J'avais oublié qu'il avait été cet homme jovial, élégant, cette force de la nature, maniant ses outils avec dextérité, capable de danser sur les dalles parmi les marteaux et les truelles. Oui, j'avais oublié combien mon père aimait danser. J'avais oublié la beauté des chantiers et la noblesse de ceux qui les font s'élever.
 
 

7 juin 2026

Voyager : entre nous soit dit

 
Street art / Turin
 
 
Le Guardian est mon journal préféré, même si je dois admettre qu'il m'a laissée perplexe ce matin. Souvent ses articles sur le tourisme me font sourire. Voulant bien faire et refiler de bons tuyaux, il fait régulièrement appel à ses lecteurs (racontez-nous : les plus belles plages européennes, les plus beaux villages français, etc, etc). Dans cette optique, ils ont publié un reportage sur les piòle, ces restaurants traditionnels piémontais, que l'on trouve encore à Turin et présenté une sélection de celles qui offrent le meilleur rapport qualité/prix. Extraits de l'article paru sous la rubrique "Lifestyle / Travel" de ce début juin :
 
"Ils nous accueillent comme si nous nous connaissions depuis des années. À 12h30, une seule autre table est occupée: trois hommes qui viennent ici presque quotidiennement depuis des décennies, parlant en dialecte piémontais. Mais en quelques minutes, la petite pièce chaudement éclairée devient bruyante avec une conversation facile et qui s'entremêle à mesure que des amis et des familles arrivent."
"Autour de nous, les travailleurs en pause déjeuner interpellent les membres de la famille qui gère l'endroit par leurs prénoms. Le lieu est spacieux mais bondé, bruyant et plein de mouvement – des plateaux arrivent, des tables sont dégagées, la cour à l’arrière s’installe peu à peu. Pas une piòla historique, mais parmi les habitants, c’est déjà une légende. Mon plat préféré est le plus simple: polenta fritta, croustillante à l'extérieur, tendre à l'intérieur. Au comptoir, alors que nous allons payer, Gianni nous verse un petit verre d’amaro – une fin simple et appropriée à un repas qui tient ses promesses." 
 
Argh! Un exemple parmi tant d'autres de comment se mettent en place les méfaits du surtourisme. Fournir des astuces pour trouver du "bon marché" ou du "typique" ou encore (plus risible) des "lieux secrets". Mais, chers journalistes si fiers de montrer qu'on peut encore trouver un repas complet à 12 euros vin compris dans la capitale piémontaise, le but des gens qui ont les moyens de voyager est-il vraiment d'aller profiter du low cost à l'étranger ? Où les ouvriers confrontés à la masse de touristes iront-ils désormais manger pendant leur pause déjeuner ? Les propriétaires de ce genre d'établissement qui jouent le jeu pensent-ils aux conséquences de leur futur "succès"? 
Je me souviens, dernièrement à Bologne, un restaurant populaire (banal au demeurant) ayant eu les faveurs de Tiktok et devant lequel une foule soumise se pressait en attendant son tour. C'était à la fois triste et dévitalisé : on ne peut pas accueillir 200 personnes comme si on les connaissait depuis des années. Le tourisme crée sans cesse de nouveaux appels d'air. A la moindre sollicitation, les masses se ruent comme des sauterelles vers des adresses signalées. Guardian, aujourd'hui, tu mérites un pouce baissé.
 

 

Vivre : face aux critiques

Femme à l'écritoire / Félix Valotton / MCBA / Lausanne  
 
 en toute circonstance
- mots, modes, modèles - 
ne jamais oublier 
cette simple réalité : 
on peut prendre en compte
ou laisser de côté.
 
 

6 juin 2026

Vivre : dé-penser

 
 
Dessin trouvé sur le net 
 
On le sait bien : consommer est un acte politique quotidien. On vote et on s'affirme comme citoyen toutes les fois qu'on entre dans un magasin. Hier, l'installateur de cuisines nous a raconté les aberrations auxquelles il assistait durant ses différentes missions. Des éléments électroménagers en état de marche, jetés au bout de six mois parce que les gérances immobilières décident de tout changer au moindre pépin. De toute façon, ce sont les locataires qui paient, les loyers augmentent, mais qui s'en soucie, du moment que les propriétaires peuvent engranger des profits ? Comme sa boîte installe les nouveaux modèles et reprend les anciens, mais n'a pas le temps de les revendre, ceux-ci sont envoyés à la benne, ou, dans le meilleur des cas, donnés à des associations que l'entreprise soutient. 
C'est le grand gaspillage : chaque saison amenant son lot de nouveautés et son lot de clients désireux d'obtenir le dernier gadget inventé, la ronde folle de la consommation n'est pas près de s'arrêter. On assiste même à un emballement total. Ainsi, les jeunes ménages demandent maintenant quasiment tous des plaques en induction parce que "c'est plus rapide". Logique : il faut préparer très vite des plats qu'on a achetés précuisinés.
 
Tandis qu'il installait nos façades, l'homme de métier nous a signalé que notre lave-vaisselle a été mal fixé il y a cinq ans. En conséquence, il a fonctionné de manière déséquilibrée et s'est abîmé. Il nous propose d'appeler sa boîte : peut-être pourrions-nous profiter d'une action sur un modèle d'exposition. La vendeuse au téléphone a répondu qu'elle voulait bien faire un rabais de 40% sur un modèle Miele (catégorie énergétique A) sorti il y a peu de temps et qu'un client qui s'est désisté leur avait laissé sur les bras. Pendant qu'elle nous donnait les références de l'appareil, on a cherché sur le net et découvert un site proposant le même modèle, à un prix très en-dessous de celui qu'elle venait de nous proposer, avec en sus la livraison offerte. 
En tant que consommateurs, nous avons dû faire un choix : garder l'ancien appareil et voir combien de temps il tiendra (c'est une loterie, mais qui ne risque rien...). Ou accepter l'offre de cette entreprise de la région, qui paie correctement ses collaborateurs et exerce depuis de nombreuses années, quitte à dépenser plus. Ou encore, faire appel pour un montant nettement inférieur à une boutique en ligne rachetée il y a deux ans par un des plus grands groupes du pays (dont on ne sait rien des conditions salariales et rythmes de travail mais qui casse les prix). 
 
Réflexion faite : rien. On ne bouge pas. On donnera sa chance à l'appareil qui est là. On fera attention. On fera avec. On ne rentrera pas dans la ronde du "quelque chose cloche, on s'en débarrasse". La folie du "tout, tout de suite et impeccablement" ne passera pas par notre cuisine.
 
(Quand nous avons dit à notre installateur que nous étions prêts à faire notre vaisselle pendant quelques semaines au besoin, il a ouvert de grands yeux étonnés : à croire que laver quelques assiettes était désormais une tâche dévolue aux extraterrestres. Qui est-ce qui marche sur la tête ? On n'en sait rien. Mais notre décision est prise : tant que notre lave-vaisselle marche, on le gardera.)
 
   
 

5 juin 2026

Vivre : à chaque jour suffit sa tâche

Sacra famiglia con santa (dett.) / Andrea Mantegna / Museo Castelvecchio / Verona
 
 
ne te flagelle pas : 
parfois faire peu
- vraiment peu -
vaut nettement mieux
- nettement plus -
que ce que tu crois. 
 

4 juin 2026

Voir : une leçon d'amour et de cinéma

 


Waouh! Quel film ! 135 minutes durant lesquelles on ne peut pas décrocher, ne fut-ce qu'un bref instant, ne fut-ce qu'une fois. Un langage cinématographique stupéfiant. Des acteurs au sommet de leur métier. Une histoire entre une fille et son père qui s'essayent à rattraper l'absence (comment combler le vide, ou du moins l'explorer, comment envisager ce qui peut être compris, éventuellement pardonné ?). Un récit, presque un documentaire, sur un tournage en train de se dérouler. Une authentique leçon de cinéma.
 
L'attrait de cette œuvre ne tient pas vraiment à son thème (d'une banalité relative, papa n'était pas là, la littérature et le septième art ont souvent exploré ça). Le résumé se retrouve sur tous les sites de cinéma et se présente en quelques lignes : 
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu'il n'a pas vue depuis 13 ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu'à l'occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu'elle n'a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Toutefois, cette présentation en tant que telle n'est qu'une coquille vide que le talent des deux scénaristes, Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen (également réalisateur) ont su charger de tout leur savoir-faire. La première scène, précédant le générique et qui dure une vingtaine de minutes, expose d'office leur habileté. La valeur du film tient à leur talent mais aussi  à la puissance des deux acteurs protagonistes (difficile pour les autres interprètes de se distinguer face à ces deux artistes, l'excellente Marina Foïs parvient tout juste à s'imposer).
La manière de filmer est très particulière : elle est constituée en majeure partie, probablement le 90% des scènes, de dialogues en plans rapprochés, toujours plus rapprochés, pour aboutir parfois à de gros plans (un œil, son iris, sa pupille, ses vaisseaux rougis, l'humidité des larmes sur le point de couler, marqueurs des émotions intenses bien plus que si l'on voyait une silhouette dans son intégralité). En tant que spectateurs placés au sixième rang, nous avions l'impression de coller aux visages des  acteurs, de carrément plonger dans les séquences. 
On assiste donc à plusieurs mises en abîme : un père, cinéaste reconnu, désireux de se racheter offrant à sa fille intérimaire un premier rôle; une fille qui accepte et qui part sur les lieux du tournage aux Canaries, sur l'île de Fuerteventura, décor naturel où un fort des années 1930 a été reconstitué; des références au passé colonialiste espagnol et à ses abus envers le peuple sahraoui; les différentes situations de tournage, les tensions, les fous-rires et les conflits; le quotidien d'une équipe et celui d'un metteur en scène devant gérer en parallèle de multiples projets. 
Javier Bardem est immense, autant dans ses coups de gueule que dans ses fragilités. Face à lui Vicky Luengo n'est pas en reste : désireuse de faire ses preuves au présent et en même temps habitée par tant de comptes à régler. Sans oublier : Les différentes  dynamiques parmi des professionnels engagés soumis au stress loin de leurs repères quotidiens. Les paysages magnifiques (très rapidement montrés et qui semblent ahurissants après tant de géographies de visages explorées aux mêmes dimensions). Un hôtel all inclusive qui accueille pas mal d'Anglais éméchés. 
Tentant de décrire, je me surprends déjà à avoir besoin de revoir. Ce qui est certain, c'est qu'il est rare, en sortant d'un séance, de se sentir aussi ouverts, aussi grands, aussi désireux d'explorer le monde, prêts à le regarder différemment. Du grand cinéma, assurément. 


3 juin 2026

Vivre : Still life / 196

 

 
Instrument de torture s'il en est. Donne aux chiens des autres une vague allure de précieuse ridicule. Donne à notre clébard des envies de meurtre ou du moins de morsure. Donne à nos nuits des sonorités insoupçonnées : rayements de parquet, raclements sur les carrelages, tapotements impatients, cognements contre toutes sortes de meubles et de rangements. Je compte et je recompte chaque jour sur les doigts d'une main le moment où cette chose abominable, censée protéger les fils opératoires, mais pas notre sommeil, ira rejoindre les bennes du plastique indésirable.
 

2 juin 2026

Vivre : choisir son regard

 
 
Palazzo della Ragione / Piazza dei Signori ou Piazza Dante / Verona
 
 
garder le pouvoir sur nos états d'âme
ne pas laisser d'autres - bien ou mal intentionnés -
avoir prise sur cette liberté : 
définir notre route et la suivre sans dévier

1 juin 2026

Voyager : de rive en rive

 

Nous l'avons compris assez vite : il fallait partir tôt. Partir à l'heure des écoliers, des livreurs, des employés. A l'heure où la ville s'ébroue, s'étire et s'anime. L'heure des habitués se saluant dans les cafés. L'heure des rideaux qui grincent et renâclent à se lever. Déjà, à l'aube, notre corps commençait à éprouver la chaleur, aspirait à l'esquive, tendait à ralentir. Il faisait bon observer les pierres sur lesquelles l'ombre dansait, entendre les chants d'hirondelles qui tournoyaient, tendre l'oreille au fleuve qui murmurait. 
 
 
En bas, sur la grève, les chiens se lâchaient, leurs maîtres baillaient. La paix régnait encore dans les ruelles. Une paix qui serait peu à peu troublée par des klaxons, par des autobus pressés de se décharger, par des clameurs dans toutes sortes d'idiomes. Les exclamations italiennes se transformeraient bientôt en appels russes ou anglais. Mais pour l'instant, et en attendant les balades de la fin de journée, nous profitions de l'illusoire impression que la ville nous appartenait. 
 

Parcourant cette cité lovée dans une boucle de l'Adige, au fil de l'eau et au fil des jours, nous allions apprendre à traverser ses différents ponts, pour jouer avec la lumière, déjouer les harcèlements du soleil, trouver refuge sous les longues rangées de tilleuls et de peupliers. Fuyant les rayons implacables, nous attendions que les cloches sonnent l'heure pour profiter des églises et des musées, apaisants et hospitaliers. 
  

Avec le soir un apaisement se faisait. Un à un les bus repartaient. Traversant des parcs, les enfants ployant sous leurs sacs à dos se chamaillaient, suivaient leurs parents fatigués, irrités, par leur trop chaude journée. Une vie de quartier émergeait. Cette ville romaine, chantée par Shakespeare, entourée de vignobles réputés, au croisement des axes nord/sud, est/ouest, desservie par trop d'aéroports, trop attirante, trop connue, cette ville que nous avions souvent contournée, symbole de dynamisme économique et de croissance démesurée, à la regarder ainsi, le matin et le soir, et à nuit tombée, cette ville, nous apprenions à l'aimer.
 

 

31 mai 2026

Regarder : la tresse de Libera ...

 
Statue de Sainte Libera / vue de dos / Museo Castelvecchio / Vérone


avec quelle délicatesse le sculpteur a réalisé cette longue longue et magnifique tresse... 
mais, comme un revers de médaille, le dos de cette sainte cache de bien jolis détails : 
 

onze minuscules boutons fermant la manche de sa belle robe (l'un d'entre eux est tombé : a-t-elle pu le récupérer ?) 
des broderies réalisées avec soin sur son plastron, qui donc a su ainsi enjoliver cette élégante combinaison ?
 
 
 qui était, mais qui était donc, ce Maestro di Sant'Anastasia 
(moult recherches, beaucoup d'attributions, mais mal connu au bataillon) 
capable de s'appliquer à tant d'ornements, rehaussés de polychromie,
de sculpter dans la pierre comme s'il s'agissait de soie, 
cet alchimiste en mesure de transformer la pesanteur en légèreté, 
la représentation en réalité, et de nous enchanter, ce virtuose, 
nous enchanter aujourd'hui encore par la maîtrise de son métier ?

30 mai 2026

Vivre : glisser une pièce, embraser la fine bougie et tendre sa flamme

 
Crypte San Zeno / Verona
 
Glisser une pièce. Embraser la fine bougie. Tendre sa flamme au lumignon choisi. 
En ces temps troublés, aimer ce geste et le répéter. Puisqu'il vaut mieux allumer
la moindre chandelle que maudire, impuissante, immobile, découragée, l'obscurité.
 
 

29 mai 2026

Voyager : esquiver pour rencontrer

 Panneau d'interdictions (se référant à l'ordonnance n° 65 émise par le maire en date du 10 juillet 2007) :
Jeter des ordures par terre.
Bivouaquer.
Manger au pied des monuments.
Défigurer ou taguer.
Se baigner dans les fontaines.
Circuler à torse nu. 
 
En arrivant au centre ville, alors que les alertes canicule commençaient à émerger en orange sur tous les écrans, observant la marée humaine qui déferlait dans les étroites ruelles se pressant comme si elle avait dû se tasser au fond d'un entonnoir, j'ai cru être entrée dans l'antichambre de l'enfer. Plus précisément : je me suis vue piégée au cœur de celui-ci. J'ai failli faire demi-tour, changer tous mes plans, prendre la route des Dolomites, chercher refuge sur un alpage, monter dialoguer avec des vaches cornues et  tutoyer de nobles chamois, caresser les astragales sempervirens et les gentianes des sommets.
Mais ! C'était négliger l'admirable capacité des flux touristiques à rester groupés, agglutinés autour des sites renommés, à se ruer dans les succursales des enseignes les plus connues du monde entier, Zara, Cos, et cetera,  à se presser en file indienne devant le glacier le mieux noté sur Tiktok ou TA, à s'entasser aux terrasses de pizzerias, sous des bâches pourvoyant une température proche des 45 degrés (pas étonnant que, devenus aussi rouges que la sauce tomate de leur plat, on ait régulièrement entendu des ambulances se frayer un passage). 
Une fois ces points (tenant dans un mouchoir de poche) franchis, la ville était rendue à elle-même : églises gothiques flamboyantes, promenades le long du fleuve, arcs monumentaux se déployaient en toute quiétude et invitaient leurs visiteurs à découvrir des merveilles. Là, dans la fraîcheur d'une nef, on pouvait entendre s'élever un concerto de Vivaldi, ou, sous un peuplier, se dérouler le chant de l'Adige. Alors, alors, on se disait qu'un séjour dans la ville allait être possible. Mieux : qu'il pourrait nous enchanter. A condition bien sûr de connaître exactement les parcours à éviter.
 
 nef centrale / église de Sant'Anastasia / Vérone
 
 

24 mai 2026

Vivre : la sagesse en cinq lettres

 
Statues / entrée de l'arsenal / Venise

Assez. Étymologiquement : provient du latin "ad satis".  En suffisance ou à satiété.
Assez ! ça suffit ! Ordre intimé. Plus serait exagéré. On ne saurait davantage en tolérer. 
En avoir assez = Sentiment d'avoir atteint ses limites. Il est temps de stopper.
Assez (adverbe) =  atténue l'adjectif ou l'adverbe qu'il accompagne. Assez beau. Assez bien.
 Assez (adverbe) =  curieusement peut aussi renforcer. Un événement assez marquant.
Quelle que soit son acception, cet indicateur de quantité mériterait d'être mieux exploré.
Nous aiderait peut-être à mieux vivre. Avec nous-mêmes. En société. 

23 mai 2026

Vivre : trouver sa revanche

 
Le "Vase étrusque" / Victor-Etienne Symian / Musée Calvet / Avignon
 
 
On regarde les images (des images atroces que certains voudraient justifier). On se souvient d'anciennes tensions vécues, de pénibles expériences endurées, de limites franchies. La question se pose : comment et jusqu'où se venger ? S'il est certain qu'on n'est pas responsable des affronts ou des avanies subies, dans tous les cas, et quelle que soit la situation, on est responsable des réactions que l'on choisit. La vengeance n'est pas facile, c'est toujours un défi.
 
 
 

22 mai 2026

Habiter : aimer le ménage (et le dire)

 
The Love Letter (détail) / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam
 
J'adore nettoyer. J'adore prendre éponges et serpillères et me mettre à astiquer. Certains - peut-être beaucoup - me prendront pour une masochiste ou une malheureuse asservie, mais moi, j'aime ça, rendre mon habitat limpide, en faire un lieu agréable à vivre. Difficile de partager cette passion avec qui que ce soit. Bien obligée de l'admettre : il est quasiment tabou d'affirmer qu'on aime s'adonner à ce genre d'activité. Mieux vaudrait déclarer tout haut qu'on vient d'adhérer à un club SM ou à un groupe de hackers pervers. Il est en revanche courant de se plaindre quand on doit se colleter avec la saleté qu'on a générée. Cela vaut surtout pour la Suisse, pays où la propreté est érigée en vertu nationale... à condition qu'elle soit assurée par d'autres, souvent des femmes venues du Sud, payées au black, voire sous-payées. 
 
 ***
 
Un après-midi, quand mon fils était petit, je discutais avec une mère du quartier. Nous papotions de tout et de rien devant chez elle. Les jeux, les devoirs, les sorties scolaires. Cette femme, immigrée du Sud européen, était la concierge de son immeuble. Ce qui signifie qu'elle occupait avec sa famille un petit trois-pièces sombre au rez-de-chaussée, en échange de quoi elle et son mari assuraient la maintenance de cette élégante bâtisse datant de la fin du XIXe. C'était une personne qui désirait fortement s'assimiler à une société suisse subtilement compartimentée. Elle voulait faire comme tout le monde dans le quartier. Faire pareil était son obsession. Tout à coup elle, qui avait passé sa matinée à balayer la cage d'escalier, a interrompu notre discussion et a lancé : Jé dois vous laisser. J'ai ma femme de ménage qui doit arriver. 
*** 
 
Je me souviens qu'une fois, alors que je traversais un hiver difficile et surchargé, on m'avait conseillé de me faire aider. Nous avions donc engagé une femme de ménage censée venir quatre heures par semaine. C'était une femme qui avait beaucoup à faire et beaucoup à raconter. Son mari était absent. Elle se retrouvait avec trois enfants, dont l'ainé était toxicomane. Quand elle a su que je travaillais dans le domaine social, elle a commencé à arriver en avance, très en avance. Souvent, mon mari allait lui ouvrir encore en pyjama. Ça n'avait pas l'air de la déranger. Elle prenait place à notre table du petit-déjeuner, acceptait une tasse de café et... me racontait ses problèmes. Ces matins-là j'avais l'impression de commencer à travailler très tôt. Puis elle a entrepris de me dresser une liste de tous les produits qu'il me manquait : pour lustrer les meubles, pour astiquer les portes, pour les stores, pour le frigo. J'ignorais totalement qu'il existât tant de produits spécifiques. Bientôt une étagère a dû leur être consacrée. Le printemps est arrivé. J'avais passé le cap de cet hiver fatiguant. En revanche, les matins où je recevais de l'aide ménagère devenaient de plus en plus pesants. Un jour, la femme de ménage a eu des mots avec la concierge à propos du nettoyage de notre paillasson. Elle m'a dit que dans ces conditions elle ne pourrait pas rester. Ce n'était pas à elle de nettoyer. Elle est donc partie. C'étaient les vacances. J'ai pu souffler.
 
*** 
 
Depuis lors, mon compagnon et moi avons assumé notre ménage et nettoyé ensemble notre saleté. Chacun fait sa part de cette noble activité. Elle contribue à notre bien-être quotidien. Il n'y a rien de dégradant dans le fait de ranger ce qu'on a dérangé, de nettoyer ce qu'on a encrassé. Ce qui est dégradant, comme dans tous les domaines, c'est quand une activité est le reflet de disparités. Chacun, du travailleur manuel au PDG, et même les enfants, devrait idéalement faire sa part. Je contribue volontiers à la mienne et si possible en pleine conscience. Dans l'acte de garder mon logis propre je perçois une démarche quasi bouddhiste : en nettoyant, je me nettoie et je prends soin de mon lieu de vie de la même manière que je prends soin de mon corps. Après une heure d'activité, pieds nus sur un sol lustré, j'ai juste envie de me mettre à danser. Bien-être assuré. 
 
*** 
 
(quant à en parler, je crois bien qu'ici est le seul endroit où je puisse le faire sans me voir opposer des regards hallucinés !)