samedi 16 mai 2026

Vivre : le merle

 


Aux premières lueurs, normal, il est là.
Et au soir, jusqu'à la nuit, jusqu'au noir,
il chantera.
 
 

vendredi 15 mai 2026

Vivre : dans la ville grise

 
Dans une rue de Florence / 2023
 
Après des jours et des jours d'un été insensé, déplacé, la météo a soudainement tourné : froidure, orages, pluies et même grêle par endroits. En ville, hier, les cloches sonnaient à toute volée. Elles disaient la fête et la joie des fidèles qui se pressaient dans la cathédrale en groupes parsemés. En ce jour férié, la ville n'était pas des plus attrayantes (on aurait dit une vieille comédienne qui aurait négligé de se maquiller) et les touristes ressemblaient à de pauvres brebis égarées. Il y avait les prévoyants, désemparés certes, mais bien au chaud dans leurs anoraks au col remonté. Il y avait aussi les imprudents, qui frissonnaient en superposant leurs pauvres T-shirts sous leurs blousons légers. Tous semblaient désireux de partir se réfugier dans un bistrot autour d'un chocolat chaud. On avait envie de leur lancer : hej ! ne partez pas, faites preuve d'un peu d'imagination, cette ville est magnifique quand les rayons du soleil jouent sur ses pavés !
Parmi les touristes, tout aussi égarés, il y avait les solitaires qui étaient partis se balader pour échapper à cette trop longue journée chômée. Les solitaires, un jour comme celui-là, se remarquent à leur regard fuyant, on dirait qu'ils ont honte d'être seuls et que cette honte pèse des tonnes. Ils se dirigent tout droit, les yeux baissés, dans une direction empruntée au hasard et qui les ramènera beaucoup trop tôt dans le silence de leur chambre. Sous les nuages noirs, le temps joue contre eux. Le temps leur est hostile. Le temps s'étire d'ennui. 
Sous les arcades est soudain apparue la silhouette d'un homme, jeune, qui descendait en hésitant, en titubant quasiment de solitude. Ça se voyait qu'il n'avait pas l'habitude de se confronter à sa propre compagnie et à son propre désarroi. Il s'est arrêté devant une vitrine. S'est retourné et a fait deux pas en arrière. Puis s'est dirigé vers la porte fermée du magasin. Une porte protégée par des grilles en fer noir. Alors, sans rien dire, il a donné un coup de pied dans les barres. Un coup pour rien. A peine un choc sec que la pluie a amorti. Un coup de désespoir vite effacé par un groupe de Coréens qui arrivaient en ouvrant leur parapluie. Et l'homme, sa solitude, sa frustration, sont repartis.
 

jeudi 14 mai 2026

Vivre / Regarder : ?!?

 

 
ce jour-là au LUMA les ombres des façades étaient aussi alambiquées
qu'à l'intérieur les légendes de l'expo que nous étions venus visiter. 
 

mercredi 13 mai 2026

Regarder : des dessins animés

 
Un des deux vitraux créés en 2008 par Jean-Michel Othoniel à la Chapelle Saint-Martin du Méjan /
Arles / à l'occasion de l'exposition L'Herbier merveilleux / réalisés par l'atelier Fleury
 
Ce matin-là, nous étions en avance. Nous avons fait les cent pas le long du Rhône en attendant l'ouverture des portes. La lumière était splendide. Estivale. Elle agrémentait l'eau de reflets moirés, ajoutant à la fascination de ce fleuve magistral. A 9h58, des gardiens motivés nous ont laissés accéder au premier étage de la Chapelle du Méjan où quatre artistes étaient exposés. L'ambiance était calme. Les gens chuchotaient. Sur les parois couraient des œuvres auxquelles je m'efforçais de m'intéresser, mais rien vraiment pour me stimuler. A vrai dire, mon attention avait été très vite happée ailleurs, au fond d'une niche absidiale, où la  lumière jouait à travers deux fenêtres, non plus en bleu argenté comme au-dehors, mais en rouge-orangé. Là, sur le fond d'un écran gothique, un pigeon, puis deux, s'étaient lancés dans une animation qu'aucun commissaire n'avait songé à programmer. Une expo off sous mes yeux subjugués. 
 
 
 
 
 


mardi 12 mai 2026

Vivre : rouler pour soi

 
Woman on a Scooter / vicolo del Malpasso / Rome / Travel Book Rome / éd. Vuitton (couverture)
 
Qu'est-ce qui se passe, mais qu'est-ce qui se passe donc ces derniers temps ? Quoi qu'il arrive, quels que soient la situation ou l'événement, un avocat impassible et enjoué s'élève en moi. Il n'est pas question que qui que ce soit, où que ce soit, de quelque manière que ce soit remette en question ma stabilité ou s'en prenne à mes droits. Je me découvre déterminée à ne pas me laisser marcher sur les pieds, ni à me laisser entraîner dans des jeux qui ne me conviennent pas. Je tiens simplement à défendre mes libertés et mes choix. A l'écoute de mes élans profonds, je me tourne vers les bonnes connexions. Sur le grand marché de la vie, je prends et je laisse, je trie et je rejette, je ne remplis mon panier qu'au gré de mes aspirations inassouvies.
 
 
Woman on a Scooter / vicolo del Malpasso / Rome / dessin Collection Louis Vuitton / Arles Dessin 2026
 
 

lundi 11 mai 2026

Manger : le ciel par-dessus nos assiettes

 
 
Ce soir-là, d'apéritifs en plats de résistance, 

 

 sans oublier quelques crèmes glacées,
 
 

 les façades veillèrent sur notre festin prolongé. 
 
 

dimanche 10 mai 2026

Voyager : welcome / 5

 
Raysse Tableau à haute tension 1969 / Elaine Sturtevant /Stedelijk Museum / Amsterdam
 
 
L'impasse était aussi étroite qu'elle était grande et, quand elle gesticulait, on aurait dit une basketteuse risquant toujours de se cogner. Elle parlait beaucoup, très vite. Elle semblait toujours devoir être ailleurs qu'à l'endroit précis où elle se tenait, toujours tendue vers un futur qui la happait: son dernier à aller récupérer, son train à attraper, son compagnon qui l'appelait. Elle parlait espagnol à son aîné, parce que c'est à Barcelone qu'il était né. Elle précisait qu'elle avait connu son mari à Singapour, et qu'ils avaient résidé à Stockholm, à New-York, à Bruxelles. Elle évoquait très vite le Cantal, où elle avait grandi, une forêt immense, un bled minuscule qu'elle s'était hâtée de quitter. Elle disait à propos des lieux : cinq ans, c'est un maximum. Déjà, à peine de dernier coup de pinceau donné, elle parlait de quitter cette maison cette ville, qui commençaient à la fatiguer. Elle allait de projet en projet. Elle vivait de projets. Elle s'exprimait en termes de projets. Elle vivait à l'oblique. Jamais dans la verticalité. Toujours dans la vitesse, sans direction indiquée. En la quittant, on se demandait : A quoi rêvent les hamsters quand ils ont fini de tourner ?
 

samedi 9 mai 2026

Vivre : Still life / 195

 

 
J'aurais dû me méfier. Je n'aurais pas dû négliger les signes évidents placés sur mon chemin. Dans l'appart, une élégante bougie nous attendait. A la pharmacie, me dirigeant vers la caisse avec mes deux bouteilles de shampoing, j'aurais dû prêter attention au grand présentoir placé bien en évidence : des tubes, des crèmes, des gels, des sprays. Toutes sortes de couleurs et d'emballages, quantité de produits aux dessins évocateurs. Les signes étaient flagrants : l'année du moustique avait commencé en ville depuis quelques semaines déjà, de même qu'ailleurs très loin à l'est l'année du Cheval battait son plein. Une année exceptionnelle? Je veux bien le croire. Discrets, silencieux, ne dédaignant pas les espaces urbains, bien présents sur les places, s'invitant sur les terrasses, ils étaient là. Bien là. Pas adepte des diffusions en tous genres, agressions de l'épiderme, pollutions de l'atmosphère, j'ai béni mon instinct d'avoir emporté ce magique petit tube avec moi.
 

dimanche 3 mai 2026

Voyager : là-bas si j'y suis

 
 
Cathédrale de Comacchio / 2023 / Simon Vignaud / coll. de l'artiste / présenté à Arles Dessin 2025
 
Mes dessins traduisent une émotion pour des paysages et des lieux, urbains ou naturels, choisis pour leurs dispositions spatiales, leur matérialité, leur lumière, leur attrait poétique. Les outils d'expression sont sobres :  mine de plomb, pierre noire, plume. Leurs potentiels sont déclinés selon le rythme de l'observation : attentive et minutieuse ou rapide et allusive, toujours à l'affût d'étrangetés qui peuvent suspendre le regard. Simon Vignaud / né en 1955
 
Hâte de partir là-bas. Parce que là-bas mon souffle se fait plus large, mes yeux plus ouverts, la vie plus palpable. Parce que souvent pour mieux être ici j'ai besoin de sentir les stimulations de l'ailleurs. Parce que toute bonne routine nécessite des moments de rupture. Parce que je me languis de découvrir les dessins de Federico, Pier Paolo et de Giovan Battista et que je me réjouis de retrouver certains visages, certains accents et certaines odeurs.
 
 
 

samedi 2 mai 2026

Vivre : rien que des choses anodines

 
reflets / photo du bassin / fondation Beyeler /
 
La lumière est vive et le monde est apaisé. Le calme atteint une densité telle qu'on voudrait le trancher et en garder des rations pour tous les moments perturbés de l'année. Une libellule rose passe. Le rosier trace sa voie et s'élance. C'est un rosier ambitieux qui voudrait offrir ses roses à la lune, au soleil et aux étoiles. Le ventre du chien se soulève avec constance. Du regard on plonge dans le silence. Où qu'il se tourne on ne trouve que sourires et scintillance. Les branches ploient déjà sous le poids de leurs feuilles. Les ombres au sol se font trompe-l’œil, appellent la danse des abeilles, abritent les oiseaux et leurs envols. Un insecte vient heurter la vitre et son timide petit "toc" ne saurait déranger ce monde de délicatesse. Même l'araignée qui passe se fait discrète : on jurerait une paroissienne se rendant à confesse. 
En bas, quelque part, certains s'adonnent à l'art de la coupe et de la taille. Le clocher sonne et vient rappeler que les heures s'écoulent. On s'étonne d'entendre ces martellements. On en était venue à croire que le temps avait disparu et qu'on avait plongé avec lui dans un océan béat de recueillement.
 

jeudi 30 avril 2026

Vivre : médailles et revers

 
 
Portrait d'Auguste / Musée Départemental d'Arles Antique
 
Le bon vieux temps. Etait-il vraiment bon ? Est-il désormais vieux ou a-t-il carrément trépassé ? Il semblerait qu'on y était bien et qu'on ne le savait pas assez. Dans notre mémoire, le voici enjolivé, encensé. On voudrait le ressusciter. C'est sûr : maintenant, on saurait l'évaluer à sa juste valeur, le savourer. Face à toutes ces  questions, on ne peut faire qu'une chose : faire face au temps actuel, le jauger et, autant que possible, l'apprécier.
 
 

mercredi 29 avril 2026

Habiter : voir rouge

  
Dernièrement nous avons voulu rénover notre cuisine. Non pas tout chambouler, simplement la rénover. On ne change pas une équipe qui gagne et ce lieu où je passe une grande partie de mes journées, qui est le centre névralgique de la maison, ouvert sur le lac et la forêt, répond à toutes mes attentes. Pas question de modifier quoi que ce soit même si quelques recherches sur le sujet m'ont montré bon nombre d'innovations : la robinetterie fournissant directement de l'eau microfiltrée, la hotte d'aspiration escamotable, la cuisson d'aliments sous vide, les  plaques  à induction invisibles, etc. Il semblerait que maintenant les cuisines devraient être munies de fours combinés innovants (de préférence deux ou trois). A croire que, pour réchauffer la plupart du temps un plat pré-cuisiné, on a besoin de matériel connecté ultra performant. 
 
La surprise, c'est que nous avons dû aller voir plusieurs cuisinistes avant d'en trouver un disposé à remplacer nos façades de placards rouges usées. Eh oui, avons-nous appris, les éléments de cuisine sont en majorité fabriqués dans deux immenses fabriques en Allemagne qui exportent dans le monde entier et décident des tendances contemporaines, non seulement sur le plan des formes et des technologies, mais aussi des couleurs. Le rouge, nous a-t-on dit, c'était à la mode il y a cinq ans. Terminé, tout ça. Maintenant, le temps est venu des teintes zen et, apaisantes : le vert tilleul, le bleu tendre, le jaune tisane, le roux douceur, le beige chaleur, le gris toutes tendances. Mais le rouge, non. L'heure étant à la détente, pas question de s'exciter : on nous a dirigés pour du sur-mesure vers un menuisier. 
 
Finalement, le casse-tête s'est résolu, on a fini par trouver au fin fond de la campagne une entreprise centenaire, sourde à toutes ces innovations et d'accord pour fabriquer nos façades en grenat. Quant au mitigeur de l'évier, l'entreprise était d'accord de le vendre mais pas de l'installer. Faudrait pas tout mélanger ! On a donc dû débusquer un ouvrier sanitaire spécialisé pour le poser. Enfin, avec ce projet sur pied, nous voici repartis pour vingt ans dans la continuité. 
 

mardi 28 avril 2026

Vivre : laisser passer le passé

 
Madonna e bambino tra due angeli reggicortina / Matteo Lappoli 
/ Museo nazione Arte médievale e moderna / Arezzo
 
Il revient toquer à ta porte ? Ouvre grand. Laisse-le entrer.
Ne t'avise pas de résister : accepte d'être remuée. Accepte
de perdre l'équilibre pour le retrouver. Ce vagabond de passage
n'est pas voué à s'incruster. Sois l'hôte qui offre l'eau et le pain. 
Fais-lui une place à tes côtés. On appelle ça se pardonner. 
 
 

lundi 27 avril 2026

Vivre : rire aux anges

 
Archange Michel / Portail central / Collégiale (ou cathédrale) Saint-Vincent / Berne
 

Certains dimanches matin, partir tôt à Berne, longer l'Aar, contourner la ville si haute si belle, toujours la même balade, mais jamais la même promenade, toujours le même alignement, et jamais les mêmes façades. Avancer parmi les ions négatifs, les murmures nonchalants, les flots bouillonnants, les chœurs volatiles, et, sur le gravier, les poussées cadencées des joggeurs,  les dérapages plus ou moins contrôlés de quelques cyclistes amateurs, les pas légers des marcheurs, et les cloches, quelque part dans les airs, les cloches qui ne cessent de s'appeler de s'interpeler de clocher en clocher. A tant être dans l'instant j'en oublierais mon enveloppe humaine, je suis brise, je suis chant, je suis bronze vibrant, je suis gong qui résonne. Le bonheur des dimanches est là : dans cette fusion totale, cette appartenance universelle. Je fonds dans la ville comme un sucre au fond de son bol. Je fonds et je suis. Je ris aux anges. Je vis.

 

dimanche 26 avril 2026

Vivre : signe et persiste

 
statuette / Museo nazionale archeologico / Taranto
 
 
 impossible de reculer, impossible de les fuir
ces moments où la vie nous impose de grandir 
 

samedi 25 avril 2026

Vivre : un ouragan d'objections

 
Portrait du Comte Preben Bille-Brahe /C.W. Eckersberg / NYCarlsberg Foudation / Copenhague
 
 
 A l'homme rempli d'indignation 
objecter cette simple évidence :
quand on adresse une demande
on peut se voir répondre : "non"
 
 

vendredi 24 avril 2026

Vivre : réveiller la lumière

 
Château d'Issogne / Val d'Aoste
 
 Tous les matins
quelle que soit la saison
 être éveillée avant son entrée
voir poindre et se former 
le premier rayon 

jeudi 23 avril 2026

Vivre : questions de conduite

 

 
Hier était une journée à peu près ordinaire. Ce qui signifie : balades avec le chien, yoga et relecture de Patti Smith (Devotion). Comme R. devait prendre trois trains plus un bus pour se rendre à un rendez-vous, je lui ai proposé de l'accompagner en voiture jusqu'à la ville la plus proche et d'aller l'y rechercher à son retour, histoire de raccourcir les temps d'attente (des temps qui en ce moment de l'année sont souvent bouleversés par les accidents de personnes ou des pannes diverses). 
A l'aller, après l'avoir déposé, j'ai promené le chien avec une certaine appréhension, car je n'avais pas assez de monnaie pour mon parcomètre. Je marchais sous un soleil insolent en craignant de trouver une prune sur mon pare-brise à la fin de notre balade. Au retour, l'après-midi, j'avais de l'avance et j'ai décidé de patienter devant la gare. Il y avait deux voitures de police sur la place et ce qui m'a frappée, c'est l'attitude des policiers envers les conducteurs de deux véhicules mal garés. On aurait pu croire que les choses allaient se passer ainsi : constat, verbalisation, injonction à dégager. Mais pas du tout. Les gendarmes discutaient, longuement, civilement, avec les intéressés. On aurait dit une conversation aimable, un échange de points de vue (j'ai souvent constaté que cette petite ville est un parangon de savoir-vivre, souvent les gens sont confondants d'amabilité). Dans les faits, je suis restée là pendant 15 minutes et durant tout ce temps aucune amende n'a été remise. Les dialogues étaient encore en train de se poursuivre quand j'ai embarqué R. pour rentrer. 
Apparemment, pour apprendre à vivre en société, ici on préfère discuter plutôt que tacler.
 

mercredi 22 avril 2026

Vivre : chaque chose en son temps

 
 

 
pourquoi tant d'impatience à vouloir déjà être là-bas
quand c'est juste à présent qu'ici fleurit le colza ? 
 
 

mardi 21 avril 2026

Vivre : passer à la caisse

 
Portrait de femme / Hans Holbein l'Ancien / Musée Unterlindent / Colmar
 
 
Au début, comme c'est un petit supermarché, même si j'étais pressée, je n'osais pas trop scanner mes achats : il ne fallait pas que la caissière pense qu'on lui retirait son travail. Maintenant, je veille à la solliciter au bon moment. S'il y a trop de monde dans la file, je scanne. Sinon, je passe vers elle et j'en profite pour lui demander des nouvelles. De sa santé. De la santé de son mari. Je glisse toujours un compliment à son attention, sa coupe, sa manière consciencieuse de veiller aux réductions. Je lui demande conseil, sur la qualité d'un fruit ou sur les meilleures céréales. C'est une femme qu'on aurait définie entre deux âges  il y a encore quelques années, mais qui a pris un coup de vieux, depuis la maladie de son mari, depuis surtout que les responsables de magasin (dont la photographie est affichée à l'entrée, avec celle de leur adjoint juste au-dessous) ont commencé à se succéder à des rythmes presque endiablés. C'est que la Direction avec un D majuscule, celle qui officie depuis la plus grande ville du pays, a décidé que les employés ne devaient pas s'encroûter et se met un point d'honneur de booster leur dynamisme. Dès lors, on a mis sur pied un tournus qui a généré pas mal de turn over. Les visages de ses collègues changent sans arrêt. Elle est la seule à rester. Sans doute trop âgée pour qu'on l'intègre au fonctionnement proactif en cours, mais pas assez pour voir sa retraite poindre à l'horizon. Elle met pratiquement chaque lundi un nouveau collègue au courant. On dirait qu'elle passe son temps à expliquer. Elle est aussi censée surveiller les bouteilles d'alcool que certains pourraient chouraver et à remettre en place ce que d'autres ont déplacé. 
Parfois, dans un moment de répit, son visage se fixe sur le fond du magasin. On dirait une lionne en cage qui ne s'est pas résignée et qui attend et qui, en attendant, fait de son mieux et ronge son frein.
Merde alors ! La cinquantaine pourrait être un si bel âge. Pourquoi entretient-on l'idée que la fin (la fin de quoi exactement ?) est déjà en train d'arriver ? Au nom de quelle rentabilité ? Pourquoi injecte-t-on tant de tristesse dans les regards ? Tant de vide au fond des prunelles ? Tant de sentiment de ne plus rien valoir ? 
 
 

lundi 20 avril 2026

Vivre : amicalement vôtre

 
Ragazze a Nervi / Felice Casorati / Ca' Pesaro / Venezia
 
"Je ne déteste pas les gens. Je me sens juste mieux quand ils ne sont pas là."
Charles Bukowski
 
Après une puis deux expériences de harcèlement durant son adolescence, elle se plaint aujourd'hui en tant qu'adulte de ne pas pouvoir se faire de relations amicales, de ne pas savoir entrer dans le moindre cercle. Elle dit qu'elle n'a plus confiance. Mais elle voit tant de gens qui ont tant d'amis un peu partout, dans la rue ou sur la toile. Elle se demande ce qu'elle fait faux. Elle insiste : "qu'est-ce que je fais faux?". L'autre, censée être l'experte, lui répond : "comment se faire des amis est exactement la question qui me turlupine en ce moment". Elle ajoute : "On voit beaucoup de gens se parler, échanger, employer le terme, mais, ce qu'on voit, est-ce vraiment de l'amitié ?
Face à cette vaste question, à chacun sa définition, ses attentes et ses limites. Dans une scène de "On connaît la chanson" d'Alain Resnais. Sabine Azema et Pierre Arditi forment un couple en rupture attablé dans une brasserie. Elle s'ennuie, elle tend la main pour enlever une tache sur le visage de son compagnon et porte un regard d'envie sur deux femmes dans la salle, dont l'une pleure et se fait consoler : "J'aimerais tellement avoir une grande copine, moi aussi ..." La caméra se déplace vers les deux femmes en question, et celle qui pleure sur sa séparation et sa solitude les désigne à son amie : "ça fait mal de voir des couples qui s'aiment, comme ceux-là...". 
Le bonheur : trouver sa voie à propos des choses qui sont, des choses qu'on perçoit. 
 

dimanche 19 avril 2026

Lire : en écho

 
 
Le signorine / Felice Casorati / acheté lors de la Biennale de 1912 par le musée Ca'Pesaro / Venise
 
Les questions qu'on se pose se représentent souvent par le fait du hasard. Hier, j'écrivais ici à propos de portraits, je m'interrogeais sur leur nature, et cet après-midi, en compagnie d'un merle particulièrement inspiré, je m'étais mise à lire - ou plutôt à relire - "Tout ce que j'aimais" de Siri Hustvedt. A un certain moment, tout au début du récit, Leo, le narrateur, parle de sa rencontre avec Bill Wechsler, un peintre pas encore connu, dont il est le premier acheteur. Il va lui rendre visite dans son atelier et c'est le commencement d'une longue amitié qui constitue la trame de l'histoire (une histoire de plus en plus tourmentée, difficile à suivre jusqu'à la fin).
La toile que Leo a choisie est de grande taille (1m80 sur 2m40). Elle représente une femme étendue par terre, vêtue d'un t-shirt masculin et tenant dans sa main posée sur son mont de Vénus un petit taxi jaune new-yorkais. Sur elle plane l'ombre d'un homme et on remarque aussi, en prêtant plus d'attention, une troisième personne, une femme en train de disparaître. On ne distingue pas tout de suite ce troisième personnage, parce qu'on ne perçoit d'elle, sur le côté sombre du tableau, qu'un pied et une cheville.
En prenant congé ce jour-là, Leo interroge Bill : 
 
"Pourquoi avez-vous intitulé Autoportrait le tableau que j'ai acheté ?"
- Ce  sont tous des autoportraits, dit-il. En travaillant avec Violet, je me suis rendu compte que je suis  en train de dresser la carte d'un territoire intérieur que je n'avais encore jamais perçu en moi, ou peut-être d'un territoire situé entre elle et moi. Le titre m'est venu à l'esprit et je l'ai adopté. Autoportrait me semblait approprié. [...]
- Il me semble que peu d'hommes feraient leur propre portrait sous la forme d'une femme. Vous l'avez empruntée pour vous montrer, vous. Qu'en pense-t-elle ?
Il eut un rire bref, avant de répondre :
- Ça lui plait. Elle dit que c'est subversif. D'autant plus que j'aime les femmes, pas les hommes" [p.21-22]
Je crois que si je n'avais pas visité la semaine dernière l'exposition de portraits à Monforte d'Alba, je ne me serais pas arrêtée sur ce passage du roman (un roman riche en réflexions sur l'art et la littérature). Mais là, par synchronicité, mes lectures venaient répondre à mes dernières interrogations et m'indiquer une direction. 
 

samedi 18 avril 2026

Regarder : tant de vies, tant de visages

 
 
Autoportrait avec chapeau, marionnettes et oiseau / Mario Lattes / Fondazione Bottari Lattes

«Mario Lattes è nato / il venticinque ottobre / millenovecentoventitré a Torino / dove vive e lavora / Ma lavorare non è esatto / e neanche vivere / Si ricorda di essere stato / dietro gli occhi di uno / che in piedi lo guardava / a pochi mesi nella carrozzina / con in testa una cuffia / di colore celeste / lavorare non è esatto / e neanche vivere / in questa città assassinata / la pietra dei marciapiedi non risuona più / non c’è più tenerezza nelle mani / sulle ringhiere di ferro / di scale e ballatoi / e ciò che gli aveva insegnato / essa l’ha dimenticato» 
 «Mario Lattes est né / le vingt-cinq octobre / mille neuf cent vingt-trois à Turin / où il vit et travaille / Mais travailler n'est pas le terme exact / et vivre non plus / Il se souvient d'avoir été / derrière les yeux de quelqu'un / qui le regardait / âgé de quelques mois dans son landau / avec un bonnet bleu ciel sur la tête / travailler n'est pas exact / et vivre non plus / dans cette ville assassinée / les pavés des trottoirs ne résonnent plus / il n'y a plus de tendresse dans les mains / sur les rampes de fer / des escaliers et des balcons / et ce qu'elle lui avait appris / elle l'a oublié»

(traduction libre de la fiche autobiographique rédigée par l'auteur introduisant l'exposition)

Ce matin-là, une étourderie nous avait laissés bredouilles devant les portes d'une exposition prévue et c'est un peu le hasard qui nous avait conduits à Monforte d'Alba, dans la partie haute du village où se trouve la Fondazione Bottari Lattes. Celle-ci présentait une cinquantaine de portraits tirés de sa collection. Certains avaient été réalisés par Mario Lattes (1923-2001), le peintre, écrivain et éditeur turinois à qui a été consacrée la fondation dès 2009. Certains autres étaient dus à des artistes de son cercle. 
 
Portrait de ma femme / 1983 / Mario Lattes

 Sans titre ou Portrait de jeune femme sur fond violet / Mario Lattes / années 1980
 
 
 Sans titre ou Portrait de jeune homme sur fond gris / Mario Lattes / 1986
 
 Sans titre ou Portrait de femme avc chapeau / Mario Lattes / 1961
 
En pénétrant dans la belle maison avec vue plongeante sur les collines, j'étais plutôt contrariée par le changement de programme. Je m'attendais à une banale et poussiéreuse présentation dont nous serions sortis rapidement en nous réjouissant d'ultérieures découvertes. En réalité, les regards qui nous attendaient dans le silence des salles ont très vite capté mon attention. Tous ces visages, portraits d'intimes ou autoportraits, m'ont subjuguée. Des noms vaguement connus on refait surface. Carlo Levi, Felice Casorati, Daphné Maugham, Jessie Boswell.  J'ai éprouvé le besoin d'en savoir plus sur le principal intéressé, Mario Lattes, reconnu dans sa région d'origine, mais relativement peu au-delà des frontières de son pays. 
J'ai désiré aussi me pencher sur la trajectoire de Carlo Levi, médecin, socialiste, peintre et écrivain, opposant au régime fasciste et qui s'est retrouvé exilé dans le sud oublié de l'Italie pendant près de deux ans. Cette expérience marquante lui a inspiré plusieurs romans, dont le plus renommé est "Le Christ s'est arrêté à Eboli" (Francesco Rosi en a tiré un film en 1979, présenté au festival de Cannes l'année suivante).
 
 
Autoportrait / Daphné Maugham
 
Autoportrait / Jessie Boswell

Réveil avec ma mère / Carlo Levi / 1973

Ce moment passé en compagnie de tous ces personnages devenus tout d'un coup si présents m'a ramenée à l'histoire du Piémont, au passé de l'Italie, à cette époque, pas si lointaine, qui avait été celle du fascisme et puis de l'après-guerre. Chacun de ces artistes, opposants à la dictature, avaient traversé les tourments de cette sombre page, chacun avait ensuite connu de grands espoirs et bon nombre de déceptions durant les décennies suivantes. 
 
Et puis, tandis que je passais une nouvelle fois en revue les divers tableaux, a émergé l'éternelle question : que dit un portrait ? parle-t-il de la personne représentée ? de l'artiste qui la dépeint ? ou de la relation entre ces deux personnes ? 
 
Les expositions que je préfère sont celles d'où je sors perplexe ou en proie à mille questions qui me poussent à l'exploration. Une fois passé le seuil je comprends que je ne sais pas grand chose et ça me pousse à chercher. En ce sens, cette exposition m'a comblée.
 
 
La Fondation Bottari Lattes, outre les expositions culturelles autour de la figure de Mario Lattes,
anime également diverses activités et décerne un prix littéraire et un prix bisannuel de traduction littéraire.
Son entrée est gratuite.