31 mai 2026

Regarder : la tresse de Libera ...

 
Statue de Sainte Libera / vue de dos / Museo Castelvecchio / Vérone


avec quelle délicatesse le sculpteur a réalisé cette longue longue et magnifique tresse... 
mais, comme un revers de médaille, le dos de cette sainte cache de bien jolis détails : 
 

onze minuscules boutons fermant la manche de sa belle robe (l'un d'entre eux est tombé : a-t-elle pu le récupérer ?) 
des broderies réalisées avec soin sur son plastron, qui donc a su ainsi enjoliver cette élégante combinaison ?
 
 
 qui était, mais qui était donc, ce Maestro di Sant'Anastasia 
(moult recherches, beaucoup d'attributions, mais mal connu au bataillon) 
capable de s'appliquer à tant d'ornements, rehaussés de polychromie,
de sculpter dans la pierre comme s'il s'agissait de soie, 
cet alchimiste en mesure de transformer la pesanteur en légèreté, 
la représentation en réalité, et de nous enchanter, ce virtuose, 
nous enchanter aujourd'hui encore par la maîtrise de son métier ?

30 mai 2026

Vivre : glisser une pièce, embraser la fine bougie et tendre sa flamme

 
Crypte San Zeno / Verona
 
Glisser une pièce. Embraser la fine bougie. Tendre sa flamme au lumignon choisi. 
En ces temps troublés, aimer ce geste et le répéter. Puisqu'il vaut mieux allumer
la moindre chandelle que maudire, impuissante, immobile, découragée, l'obscurité.
 
 

29 mai 2026

Voyager : esquiver pour rencontrer

 Panneau d'interdictions (se référant à l'ordonnance n° 65 émise par le maire en date du 10 juillet 2007) :
Jeter des ordures par terre.
Bivouaquer.
Manger au pied des monuments.
Défigurer ou taguer.
Se baigner dans les fontaines.
Circuler à torse nu. 
 
En arrivant au centre ville, alors que les alertes canicule commençaient à émerger en orange sur tous les écrans, observant la marée humaine qui déferlait dans les étroites ruelles se pressant comme si elle avait dû se tasser au fond d'un entonnoir, j'ai cru être entrée dans l'antichambre de l'enfer. Plus précisément : je me suis vue piégée au cœur de celui-ci. J'ai failli faire demi-tour, changer tous mes plans, prendre la route des Dolomites, chercher refuge sur un alpage, monter dialoguer avec des vaches cornues et  tutoyer de nobles chamois, caresser les astragales sempervirens et les gentianes des sommets.
Mais ! C'était négliger l'admirable capacité des flux touristiques à rester groupés, agglutinés autour des sites renommés, à se ruer dans les succursales des enseignes les plus connues du monde entier, Zara, Cos, et cetera,  à se presser en file indienne devant le glacier le mieux noté sur Tiktok ou TA, à s'entasser aux terrasses de pizzerias, sous des bâches pourvoyant une température proche des 45 degrés (pas étonnant que, devenus aussi rouges que la sauce tomate de leur plat, on ait régulièrement entendu des ambulances se frayer un passage). 
Une fois ces points (tenant dans un mouchoir de poche) franchis, la ville était rendue à elle-même : églises gothiques flamboyantes, promenades le long du fleuve, arcs monumentaux se déployaient en toute quiétude et invitaient leurs visiteurs à découvrir des merveilles. Là, dans la fraîcheur d'une nef, on pouvait entendre s'élever un concerto de Vivaldi, ou, sous un peuplier, se dérouler le chant de l'Adige. Alors, alors, on se disait qu'un séjour dans la ville allait être possible. Mieux : qu'il pourrait nous enchanter. A condition bien sûr de connaître exactement les parcours à éviter.
 
 nef centrale / église de Sant'Anastasia / Vérone
 
 

24 mai 2026

Vivre : la sagesse en cinq lettres

 
Statues / entrée de l'arsenal / Venise

Assez. Étymologiquement : provient du latin "ad satis".  En suffisance ou à satiété.
Assez ! ça suffit ! Ordre intimé. Plus serait exagéré. On ne saurait davantage en tolérer. 
En avoir assez = Sentiment d'avoir atteint ses limites. Il est temps de stopper.
Assez (adverbe) =  atténue l'adjectif ou l'adverbe qu'il accompagne. Assez beau. Assez bien.
 Assez (adverbe) =  curieusement peut aussi renforcer. Un événement assez marquant.
Quelle que soit son acception, cet indicateur de quantité mériterait d'être mieux exploré.
Nous aiderait peut-être à mieux vivre. Avec nous-mêmes. En société. 

23 mai 2026

Vivre : trouver sa revanche

 
Le "Vase étrusque" / Victor-Etienne Symian / Musée Calvet / Avignon
 
 
On regarde les images (des images atroces que certains voudraient justifier). On se souvient d'anciennes tensions vécues, de pénibles expériences endurées, de limites franchies. La question se pose : comment et jusqu'où se venger ? S'il est certain qu'on n'est pas responsable des affronts ou des avanies subies, dans tous les cas, et quelle que soit la situation, on est responsable des réactions que l'on choisit. La vengeance n'est pas facile, c'est toujours un défi.
 
 
 

22 mai 2026

Habiter : aimer le ménage (et le dire)

 
The Love Letter (détail) / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam
 
J'adore nettoyer. J'adore prendre éponges et serpillères et me mettre à astiquer. Certains - peut-être beaucoup - me prendront pour une masochiste ou une malheureuse asservie, mais moi, j'aime ça, rendre mon habitat limpide, en faire un lieu agréable à vivre. Difficile de partager cette passion avec qui que ce soit. Bien obligée de l'admettre : il est quasiment tabou d'affirmer qu'on aime s'adonner à ce genre d'activité. Mieux vaudrait déclarer tout haut qu'on vient d'adhérer à un club SM ou à un groupe de hackers pervers. Il est en revanche courant de se plaindre quand on doit se colleter avec la saleté qu'on a générée. Cela vaut surtout pour la Suisse, pays où la propreté est érigée en vertu nationale... à condition qu'elle soit assurée par d'autres, souvent des femmes venues du Sud, payées au black, voire sous-payées. 
 
 ***
 
Un après-midi, quand mon fils était petit, je discutais avec une mère du quartier. Nous papotions de tout et de rien devant chez elle. Les jeux, les devoirs, les sorties scolaires. Cette femme, immigrée du Sud européen, était la concierge de son immeuble. Ce qui signifie qu'elle occupait avec sa famille un petit trois-pièces sombre au rez-de-chaussée, en échange de quoi elle et son mari assuraient la maintenance de cette élégante bâtisse datant de la fin du XIXe. C'était une personne qui désirait fortement s'assimiler à une société suisse subtilement compartimentée. Elle voulait faire comme tout le monde dans le quartier. Faire pareil était son obsession. Tout à coup elle, qui avait passé sa matinée à balayer la cage d'escalier, a interrompu notre discussion et a lancé : Jé dois vous laisser. J'ai ma femme de ménage qui doit arriver. 
*** 
 
Je me souviens qu'une fois, alors que je traversais un hiver difficile et surchargé, on m'avait conseillé de me faire aider. Nous avions donc engagé une femme de ménage censée venir quatre heures par semaine. C'était une femme qui avait beaucoup à faire et beaucoup à raconter. Son mari était absent. Elle se retrouvait avec trois enfants, dont l'ainé était toxicomane. Quand elle a su que je travaillais dans le domaine social, elle a commencé à arriver en avance, très en avance. Souvent, mon mari allait lui ouvrir encore en pyjama. Ça n'avait pas l'air de la déranger. Elle prenait place à notre table du petit-déjeuner, acceptait une tasse de café et... me racontait ses problèmes. Ces matins-là j'avais l'impression de commencer à travailler très tôt. Puis elle a entrepris de me dresser une liste de tous les produits qu'il me manquait : pour lustrer les meubles, pour astiquer les portes, pour les stores, pour le frigo. J'ignorais totalement qu'il existât tant de produits spécifiques. Bientôt une étagère a dû leur être consacrée. Le printemps est arrivé. J'avais passé le cap de cet hiver fatiguant. En revanche, les matins où je recevais de l'aide ménagère devenaient de plus en plus pesants. Un jour, la femme de ménage a eu des mots avec la concierge à propos du nettoyage de notre paillasson. Elle m'a dit que dans ces conditions elle ne pourrait pas rester. Ce n'était pas à elle de nettoyer. Elle est donc partie. C'étaient les vacances. J'ai pu souffler.
 
*** 
 
Depuis lors, mon compagnon et moi avons assumé notre ménage et nettoyé ensemble notre saleté. Chacun fait sa part de cette noble activité. Elle contribue à notre bien-être quotidien. Il n'y a rien de dégradant dans le fait de ranger ce qu'on a dérangé, de nettoyer ce qu'on a encrassé. Ce qui est dégradant, comme dans tous les domaines, c'est quand une activité est le reflet de disparités. Chacun, du travailleur manuel au PDG, et même les enfants, devrait idéalement faire sa part. Je contribue volontiers à la mienne et si possible en pleine conscience. Dans l'acte de garder mon logis propre je perçois une démarche quasi bouddhiste : en nettoyant, je me nettoie et je prends soin de mon lieu de vie de la même manière que je prends soin de mon corps. Après une heure d'activité, pieds nus sur un sol lustré, j'ai juste envie de me mettre à danser. Bien-être assuré. 
 
*** 
 
(quant à en parler, je crois bien qu'ici est le seul endroit où je puisse le faire sans me voir opposer des regards hallucinés !)
 

 

21 mai 2026

Vivre : la paix des champs

 

Liste de choses délicates :
Le trajet tout en ondulations d'un escargot désireux de rejoindre une tige de dent-de-lion.  
Un jeune veau aux cornes velues traversant à pas dansants son pré pour venir converser. 
Le premier papillon de l'année venu se poser sur une fleur des champs : un doux baisé échangé.
Des coquelicots s'agitant dans le vent et qui, oscillant, se prennent pour des papillons vermillon.
Tant de légers tremblements, de bruissements, de susurrements, et toujours, là-haut, les chants.