La forêt : un lieu de solitude bénie
toujours en bonne compagnie
Je craignais d'être, au fond du cœur, une déracinée, une personne à la dérive, malgré l'illusion de me sentir partout chez moi. Je m'inquiétais du fait que, bien que je n'appartienne plus à ce lieu, le pays disloqué de ma jeunesse était cependant l'endroit auquel j'étais le plus attachée. Et même par le fait que en me considérant seulement comme une observatrice, après vingt ans d'éloignement j'étais toujours partie prenante, et je le serais pour toujours. [p.123]
Tous les livres que l'on n'a pas encore lus sont des nouveautés, qu'ils aient été écrits hier ou il y a trois siècles. Et puis foutez-nous la paix avec vos rubans criards et mensongers : Un roman total, perturbateur et colossal, à la croisée entre Emmanuel Carrère et Truman Capote. Berk ! [elle lève les yeux et tire la langue de dégoût]. Laissez-nous être en retard, has been, pas au parfum. Et alors ? La littérature, c'est comme du cinéma. C'est un arrêt mortel. On a toute la vie pour. Kafka, il a écrit : Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en vous. Moi j'aimerais bien qu'à la place des rayons "Rentrée littéraire" chaque libraire réserve un présentoir aux livres qui ont été des haches dans la mer gelée en lui. Ça, ce serait beau ! Ce serait singulier. D'un coup, entrer dans une librairie, ce serait comme entrer dans une grotte secrète, une maison particulière qui n'appartiendrait qu'à ce libraire-là. On en sortirait peut-être un peu moins con. Et puis un peu moins seul.
Ça m'a rappelé quelques librairies repoussoir de ma connaissance, les employés penchés sur les cartons pour déployer les dernières parutions, leurs réponses "Sorti l'année dernière ? Impossible, comment voulez-vous?" J'ai aussi pensé à quelques autres librairies, véritables cavernes d'Ali Baba, des surprises en vitrine, des incroyables découvertes, des libraires un peu magiciens sortant des pépites de leurs chapeaux. Naturellement, j'ai adoré Charlie qui avait su tout dire en une tirade.
Selon certaines croyances ancestrales, le monde sent notre regard et nous le renvoie immédiatement en retour, y compris les arbres, les buissons et mêmes les rochers. Si vous avez déjà passé une nuit seul, dans une forêt tropicale ou dans un bois, vous savez certainement que la qualité de votre regard et de votre être est perçue et connue au-delà du monde humain. Vous avez certainement senti que vous étiez vu et connu tel que vous êtes réellement, et non tel que vous vous voyez normalement, et vous vous faisiez intimement partie de ce monde, unique, animé et sensuel, que cela vous plaise ou non. Jon Kabat-Zinn / L'éveil des sens / Les Arènes / p. 143
Croiser quelqu'un, au hameau, est un petit événement. On a peu l'habitude, ici, d'avoir devant les yeux une figure étrangère à son quotidien, en proie aux récits d'une autre existence. Arrivés à même hauteur, les corps gagnent les fossés, pétrifiés par l'intimité du moment. Les conversations internes s'interrompent, les souffles cognent aux oreilles. On passe et c'est comme si on se rentrait dedans. On s'arrache un regard, la poitrine armure, on emporte l'image de l'autre, sa présence qui pendant quelques secondes a déchaîné le monde, avec soi. [p. 29]
De l'autre côté des collines, les reliefs changent. Les crêtes reculent, les vignes rayent les coteaux. La chaussée s'élargit, les virages cèdent la place aux lignes droites bien tracées, aux ronds-points en chapelets, aux restaurants routiers, aux entrepôts. Des camions circulent en sens inverse, leurs phares énormes, cabines décorées aux néons, volent au-dessus des pares-brises. [p.122]
15 juillet. Chère Emily, Je reviens vers toi suite à mon courrier du 13 juin auquel tu n'as pas répondu. Nous nous sommes renseignés au sujet de la vente. Une mise aux enchères représente un manque à gagner pour nous tous. Il faut qu'on arrive à se mettre d'accord. Je comprends que ce soit difficile pour toi, mais ce n'est pas parce que tu vis dans cette maison depuis des années qu'elle t'appartient. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la loi. [p.49]
La petite femelle s'éveille. Le nid est chaud autour d'elle, ses sœurs araignées s'agitent, mangent les gaines cotonneuses. Elle les imite, suce les protéines, le goût de celle qui l'a mise au monde. [...] La petite femelle s'éveille, à nouveau. Le soleil touche son dos, la toile tangue dans l'air. Elle escalade le corps de ses sœurs, quitte la couche collective. Le gel coule sur ses entrailles, bâtit pour elle un chemin élastique. Elle balance, glisse, gravit, le monde culmine sous ses griffes. Elle décolle de sa filière, laisse le vent la prendre. [p.174]