jeudi 9 mars 2023

Voir : surmonter sa honte

 
 
Empire of Light est un peu comme un kaléidoscope, renfermant quantité de couleurs, de thématiques et d'émotions, des fragments dont chacun peut observer les combinaisons et fournir sa propre interprétation. A chaque scène, comme un effet de secousse, on décèle une chose, puis une autre, et autre chose encore. Si on a parfois l'impression de basculer dans le lisse et le convenu, par une pirouette le scénario nous entraîne là où on ne l'attendait plus.
 
Résumer ce long-métrage revient à tenter d'en cerner les diverses facettes. Il pourrait s'agir de l'histoire d'une femme fragile, très fragile, que son intelligence et sa générosité n'ont  jamais su protéger des griffures de l'enfance et des échardes de la vie. Elle confie à son jeune ami au regard candide : "Enfant, j'allais pêcher avec mon père. On ne prenait jamais rien. Parce que là où on allait, ce n'était pas le bon coin. Mon père le savait, mais il avait trop honte pour oser demander." Ou alors ce pourrait être le récit d'une rencontre - une véritable rencontre d'amour et d'amitié - entre deux êtres que rien ne prédestinait à se voir et à se regarder, à s'entendre et à s'écouter, et qui vont parvenir à grandir ensemble. Élargissant le focus, il est possible d'y voir un film sur les années Thatcher, les tensions sociales, le racisme, la solidarité entre gens des milieux populaires, un film assez proche somme toute d'une œuvre de Ken Loach. Ou encore une fresque sur le cinéma, sa magie, son éclat, le cinéma en tant que lieu, en tant qu'échappatoire, en tant qu'ouverture sur le monde, le cinéma d'avant les plateformes, les confinements et les écrans plats à la maison. Le cinéma comme place ouverte aux émotions et aux possibles, un espace où la solitude n'est plus vraiment envisageable. Un cinéma Paradiso qui aurait quitté les rivages méditerranéens pour s'installer avec une incroyable mélancolie sur un front de mer du Kent.
 
Les images, intérieurs et extérieurs, sont de toute beauté. Le bâtiment comme un palace brillant de mille feux enchâssé sur la ligne de l'horizon, quotidienne, pâle, presque fade. Il s'en dégage une fine nostalgie qui se dépose comme autant de poussière sur tous les plans. C'est magnifique et triste même si ce n'est ni défaitiste ni pessimiste. Ce film vient simplement nous dire que le racisme existe, qu'il y aura toujours des pauvres types qui se sentent autorisés à malmener au nom d'une prétendue supériorité, que la solidarité n'empêche jamais les bleus au cœur et au corps mais qu'elle aide à les supporter, qu'il faut oser surmonter sa honte pour avoir droit à sa part de luminosité. Rien de très nouveau, quand on y pense, mais tellement bien exprimé.

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