3 nov. 2026

Vivre : welcome / 9

 

Déjà, à l'arrivée, quand elle a interpelé le chien par son prénom, connaissant déjà son poids et ses origines croisées, quelque chose en elle indiquait la réceptionniste non formatée. Elle nous a entrainés tout en haut d'un escalier en colimaçon, jusqu'à une chambre d'où on apercevait la ville autrement, ses arbres jaunis jusqu'à la fluorescence, quelques clochers et des cris d'enfants que la venue d'Halloween surexcitait. Elle nous a proposé ses services et exposé son pédigrée : c'était éblouissant (nous étions autant impressionnés par son débit que par les expériences qu'elle avait cumulées). Elle avait quitté l'école à 16 ans et passé ensuite le bac en candidate libre. En parallèle à des études de lettres, elle s'était formée comme artiste peintre et avait exposé un peu partout là où elle avait posé ses valises, car elle avait aussi pas mal bourlingué (s'était débrouillée entre deux étapes pour passer un doctorat en littérature japonaise). Elle avait également publié  et enseigné, mais là depuis quelque temps cette expérience dans un hôtel lui convenait : elle songeait à écrire à propos de tous les voyageurs qu'elle rencontrait, des saynètes, des attitudes, des échanges qui l'inspiraient. Originaire d'Aix, elle vivait à présent à Tours et faisait à quinzaine les trajets. Elle parlait naturellement anglais et espagnol, en plus des autres notions linguistiques qu'elle détenait.
Comme on était un peu sonnés (par  le voyage et par toutes les informations qu'elle venait de déverser en à peine quelques minutes) on l'a laissée partir en se demandant si tout cela était vrai. Eh bien si : son site racontait tout cela et présentait ses œuvres, des toiles colorées, inspirées par la lumière du Sud et par son goût du Japon. 
Plus tard, à chaque fois que nous l'avons croisée, elle nous a bombardés d'informations, sur elle, sur la ville, sur toutes les idées qui la traversaient. C'était vraiment un personnage, une Colombine quinquagénaire plutôt petite, ronde, avec un je-ne-sais-quoi de clownesque dans la démarche et de saccadé dans la diction. Elle impulsait dans l'hôtel des courants décomplexés, qui allaient et venaient, qui montaient, qui descendaient.
Elle aurait pu être agaçante (j'ai tendance à fuir les bavards, ayant horreur de me sentir submergée par une averse de mots), mais il y avait en elle une énergie qui surprenait et un capital de sympathie qui s'imposait. Un matin, après avoir refusé plusieurs fois ses offres de services, je lui ai confié : j'ai tellement l'habitude de tout prendre en charge, je ne sais pas me faire aider. Elle a répondu : C'est normal. Les  femmes. Tellement sollicitées qu'on ne sait pas se décharger. Si vous restiez une semaine, au bout de trois quatre jours, ça lâcherait. J'ai acquiescé. J'aime les gens qui savent vous donner à penser.
 
 

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