4 nov. 2026

Vivre : welcome / 10

 

 
Apparemment abonné au Figaro, habillé décontracté chic (enfin : plus décontracté que chic), un petit air de gendre idéal, très bien élevé, très discret, il pourrait se révéler transparent si on le croisait dans la rue ou sur un marché. D'autant plus qu'il se refuse, lors des conversations qu'il manie avec un art consommé, à exprimer la moindre critique sur qui que ce soit, le moindre désaccord avec quoi que ce soit.  
Bref, quelqu'un de banal en apparence, si ce n'est qu'il est fascinant à plus d'un point. En vingt ans, il a fait de son hôtel - une ancienne magnanerie soigneusement rénovée - un petit joyau, un écrin où il fait bon se réfugier. La chose la plus extraordinaire dans cet endroit, c'est que tout le monde peut s'y sentir accueilli et intégré. Au fil des années, nous y avons croisé des retraités distingués, des bandes de motards allemands, la RH d'une multinationale terriblement autoritaire avec ses troupes au petit-déjeuner, des familles wallonnes mal réveillées, le fils d'un acteur célèbre discutant avec une amie de ses multiples difficultés, des festivaliers grands amateurs de théâtre ou de polars, des Américains braillards et des Anglais bien sous tous rapports. Sans oublier quantité de chiens, plus ou moins  racés. 
L'établissement comporte 24 chambres et, au fil du temps, nous avons appris que c'est lui qui s'est chargé de les décorer, chacune de manière personnalisée. Pour ce faire, il a chiné avec persévérance, apportant à chaque lieu ses gravures, ses lampes, son mobilier. L'ensemble est si typé qu'on ne peut les confondre en aucune façon et que nous nous sommes choisi la numéro vingt ( et elle seulement) pour y résider.
Lui semble être partout à la fois, capable d'assurer la réception, l'apaisement de conflits susceptibles d'émerger, le service du petit-déjeuner, la coordination des travaux quand il y en a, la rédaction de sa newsletter et du secrétariat. Malgré cela, il ne paraît jamais stressé, jamais contrarié, toujours disponible pour écouter. Et il règne dans les différents espaces, le salon autour de la grande cheminée, la bibliothèque bien fournie, la tisanerie, le jardin et les terrasses, un grand calme parmi les hôtes, même ceux que leurs voyages pourraient avoir déstabilisés.
Il aurait pu grâce à son succès se lancer dans des challenges, ouvrir un autre établissement, des gites élégants comme il en existe de plus en plus en ville, il aurait pu augmenter ses prix, surtout après la période Covid. Mais non, il a choisi la qualité, faire vivre et briller cet endroit qu'il bichonne, et enjolive si bien qu'on s'y fidélise. C'est un lieu d'ancrage quand on a besoin d'élégance, de stabilité et de clarté. Voilà peut-être la leçon qu'il sait tout simplement donner : la puissance qu'apporte une juste distance entre soi et le monde, quelles qu'en soient la variété, la rudesse et la complexité.
 

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