10 nov. 2016

Vivre : let it be / 8



Elle se tenait à la réception, face à l'entrée.
Toutes ses collègues étaient apparemment occupées ailleurs.
Elle devait accueillir, répondre, 
et, selon toute vraisemblance, coordonner certaines informations.

La tâche devait être très ardue.
Trois fois, j'ai dû rappeler ma demande.
Trois fois, mon nom,
qu'elle venait pourtant de noter devant elle.
Trois fois, je l'ai vue partir dans un coin, puis un autre de l'étage,
tandis que ma réponse,
tombait à plat,
devant un ordinateur esseulé.

Elle communiquait comme ça,
continuellement :
parlant toujours à quelqu'un d'autre qu'à son interlocuteur.
Toujours ailleurs, plus loin, tâchant vainement de rattraper
un train en retard.

Finalement, on y est arrivées,
elle a retrouvé le nom du spécialiste,
elle a pu joindre le cabinet 
et m'a obtenu un rendez-vous. 

Fichu mois de novembre, mois de vaccinations et de refroidissements,
et mois du stress par excellence. 


9 nov. 2016

Habiter : se payer un luxe



Le soir était tombé, magnifique, depuis longtemps déjà. La maison se taisait, et la rue en contre-bas n'émettait que quelques rares sons assourdis. Dans la paix du moment, sous les lampes timides, je me suis frayé lentement un chemin parmi les meubles. Pas après pas, j'avançais au hasard de ma balade vespérale. On n'entendait plus que mes pieds libres et bavards, la peau élastique se décollant du sol, le craquement des articulations, les tensions des muscles, dans cet espace appelé loft, celui de la vie commune, qui ce soir-là était particulièrement solitaire.

Là, dans la semi-obscurité, j'ai réalisé le luxe que c'était d'avoir un toit et le temps de marcher, sans but, à l'aventure, chez soi.

8 nov. 2016

Ecouter : mieux vaut tard


Photo du net

C'était un matin après le marché.Un de ces moments précieux où la présence et le calme sont de la partie, où l'on ne cherche rien, où l'on n'a besoin de rien, et, par conséquent, où les découvertes se font d'elles-mêmes.

Je suis entrée dans la boutique. Je me suis mise à regarder. Malgré les belles couleurs, les belles matières, je savais que je n'achèterais probablement rien. A chaque tentation, l'idée de devoir mettre un bagage en soute décourageais mes envies.

A un certain moment, je me suis sentie bercée par des accents jazzy : Si può stare dalla parte del giusto / Senza sapere di essere lì! La vendeuse m'a souri et indiqué un nom  que je ne connaissais pas.

Depuis lors, je l'écoute, surtout la nuit.


7 nov. 2016

Vivre : risquer sa tête



Début octobre (ou fin septembre, je ne sais plus) ce fut, au centre de Padoue, une jeune femme peu inspirée, qui me raconta n'avoir pas pu partir en vacances, pour des motifs qui se perdirent dans de nombreux soupirs et, qui, rappelée ensuite par sa collègue pour que je lui remette une pièce en guise de pourboire, me tendit une main absente, une main qui semblait soupirer elle aussi.

Il y a trois jours, dans cette ruelle animée, pas très loin de l'appartement que nous occupions, j'avoue que j'avais descendu avec quelque appréhension les six ou sept marches qui menaient au Kapsalon. Pour tout dire, c'est le panneau sur le trottoir, avec ses tarifs ridiculement bas, qui avait retenu mon attention. La ville regorgeait de salons trendy, à la décoration faussement négligée, qui devaient pratiquer des prix inversement proportionnels à leur sobriété apparente. Mais celui-ci paraissait à la fois paisible et particulièrement attractif.

Hop, courage, je suis entrée.

Il était petit. Râblé. Il m'a dit être Irakien. Et Arménien aussi (j'ai pensé : c'est possible, ça ? en maudissant mes lacunes géopolitiques). Très vite, une fois que j'eus refusé un café et qu'il eut pris note de ma demande, le silence s'est installé, pesant comme un lavabo de faïence. Je me suis retrouvée figée, en état de totale soumission.

Tant qu'il a coupé, je l'ai suivi du regard, j'avais encore le sentiment - certes faible, mais réel - de l'avoir à l’œil. C'est quand il a empoigné d'un geste péremptoire le foehn que j'ai définitivement perdu le contrôle. Un tsunami s'est abattu sur moi. J'ai dû fermer les yeux. Je me suis sentie secouée par des vents contraires et violents. Cramponnée aux accoudoirs, j'aurais presque dit une dernière prière.

ça a duré... je ne sais pas le temps que ça a duré. Mais quand j'ai pu enfin croiser mon regard dans le miroir, j'ai vu avec soulagement que j'avais survécu et que, ma foi, ma tête aussi. J'ai eu l'impression de retrouver ma crinière d'ado, avec sa frange et sa désinvolture.

N'ayant jamais réussi à me fidéliser un coiffeur, je sais que je vis dangereusement et que, toutes les six semaines environ, je risque ma tête.

6 nov. 2016

Vivre : toute reproduction totale ou partielle...






Me baladant en ces journées de novembre,
je me disais qu'ici (c'est-à-dire là-bas)
la lumière était exceptionnelle, 
elle passait en un clin d’œil 
de l'éclat d'un soleil insolent
à l'opacité de nuages superposés,
le ciel (ou les ciels) changeant(s)
amples
intenses
me bouleversaient par leur densité
(existe-t-il des ciels plus beaux que ceux d'Amsterdam?)
Mais, toutes les fois que j'ai voulu capter cette luminosité impérieuse
je me suis retrouvée bredouille.
Impuissante. 
La ville était une oeuvre d'art qui n'aimait pas être photographiée.
Elle voulait seulement être vue, admirée sur place.

Alors, j'ai supposé que
seuls les peintres de l'Âge d'or
avaient été autorisés à la reproduire.

5 nov. 2016

Voyager : lever les yeux




Dans la valse à trois temps, pluie, nuages, trouées d'azur, il s'agissait d'être attentifs aux vélos, aux parapluies, aux feuilles traîtresses entre deux flaques, aux façades élégantes, aux mille déclinaisons de gris et de rouge, aux idées déco, et, naturellement, aux clins d’œil du ciel immense. 

1 nov. 2016

Vivre : now now now

Jean-Bernard Métais, Now, Abbaye de Silvacane, 2016

C'est tous les lundis pareil.
Immanquablement. 
Sous mon regard,
les aiguilles tournent si lentement
que les heures lentes deviennent des siècles.
Je me consume d'attente
(tout en m'efforçant de rester dans l'instant).

J'arrive toujours trop tôt sur le quai de gare
et je fixe l'horloge qui amènera mon train.

A l'aller, le paysage défile,
campagne, lac, Alpes, et enfin la ville. 
Dans le tramway, j'observe les gens affamés,
pressés de rentrer, ou de déglutir vite fait.
C'est toujours le même tramway,
celui de 11 heures 51.

Au retour, Genève me paraît la ville la plus glauque qui soit,
presque crasseuse et tellement banale. 
Les nuages sont bas, qu'il y ait ou non des nuages,
et mes membres douloureux.
Une sorte de magma, mélange de frustration et de tristesse, envahit mon esprit.
Je ne souhaite qu'une chose : quitter cette ville.
Me retrouver dans le wagon,
faire le chemin à rebours,
et repartir très vite, très loin. 

Aime ou fais ce qu tu dois.
Dieu que le devoir est pesant!