Dehors,
c’est l’heure bleue, cette heure qui est ma préférée, quand le jour n’est plus
et que la nuit n’est pas encore, cette heure de l’entre deux, cette heure qui
peut selon le lieu être blanche, rose, ou grise, mais qui reste toujours et
malgré tout l’heure bleue (ce qu’elle est du reste accessoirement).
27 nov. 2016
26 nov. 2016
Vivre : le bonheur par procuration
Après
tant d'années
tous ces écueils, ces tsunamis,
un divorce (évincée par une plus jeune, tellement banal),
la perte de son fils écorché vif
(coup de poignard en pleine poitrine)
et la perte de pas mal d'illusions aussi
(écartée par de jeunes loups, elle, la militante anti-franquiste
aux idées claires et au cœur si droit),
la mort en juin de son compagnon,
(main dans la main jusqu'au dernier jour)
la voilà qui m'annonce :
Roser a passé sa première échographie.
25 nov. 2016
Lire : quand Karl Ove rencontre Richard (sur mon divan)
Famiglia Valmarana (détail) / palazzo Chiericati / Vicenza
Quand il me reste une petite chute de temps, entre deux, j'aime tendre la main vers une pile de livres amis et me plonger dans une brève relecture. L'autre soir, R. se faisait attendre et j'ai parcouru dans Un homme amoureux le passage où Knausgaard accompagne sa petite fille à un goûter d'anniversaire chez des parents bobos et très culinairement corrects. Parmi les adultes présents, il y a un père, Gustav, avec qui il sympathise :
"C'était un homme jovial et rayonnant, petit et trapu et toujours soigneusement habillé. Il avait la nuque épaisse, le menton large et le faciès aplati mais ouvert et simple. Il parlait volontiers des livres qu'il aimait, en l'occurrence ceux de Richard Ford.
- Ils sont excellents. Tu les as lu? Ils racontent la vie d'un agent immobilier, d'un homme tout à fait ordinaire, tout ce qu'il y a de plus familier et de plus courant, en même temps qu'il saisit toute l'Amérique! L'ambiance américaine le pouls de la nation!"Or, à mes côtés, justement, se trouvait En toute franchise, le dernier livre de Ford traduit en français, dont je venais à peine d'achever la relecture. J'avais acheté le roman en édition de poche, dernièrement, sans réaliser que je le connaissais déjà, l'ayant emprunté à la bibliothèque lors de sa sortie, aux éditions de l'Olivier. L'ayant donc redécouvert avec bonheur, comme Karl Ove et son copain Gustav, je m'étais aussi délectée de l'écriture directe et efficace de Richard.
"En attendant, la ville de Haddam connaît des coupes claires dans ses services. Les républicains au conseil municipal prétendent que les salaires coûtent trop cher. Le trou dans le budget tourne autour de quinze millions. Un grand nombre d'employés municipaux parmi les plus anciens, vrais piliers du service public, ont reçu leur lettre à la veille de Noël. Il a fallu tirer de la naphtaline où elle dormait depuis dix ans la vieille crèche aux Rois Mages résolument aryens, parce que la société qui loue des crèches ethniquement correctes - avec Levantins et Noirs - a augmenté ses tarifs. Les bouquets de gui n'ornent plus qu'un lampadaire sur trois le long de Seminary Street."Ce genre de petites coïncidences me ravissent : des écrivains se croisant dans mon salon, comme des amis, dont on apprend qu'ils se connaissent par ailleurs et s'apprécient déjà.
24 nov. 2016
Vivre : let it be / 9
La fresque de Francesco Clemente enveloppait la salle d'une surprenante écorce rose.
Le staff jouait à la perfection son rôle,
à peine un souffle d'ironie légère
et une vivacité déconcertante.
Les plats se suivaient dans une virevolte audacieuse,
colorée, ludique, incroyablement créative.
Un carrousel qui rappelait l'enfance et ses immenses explorations.
Notre avocat récemment breveté avait la pupille brillante.
Son plaisir faisait plaisir
et, en fait de plaisir, des oh! et des ah! s'élevaient régulièrement,
comme des souffles de buée, au-dessus des tables.
Et voilà que,
juste derrière R.,
dans un coin hélas pas assez reculé,
est venu s'installer ce couple :
elle, longue dégaine de mannequin anorexique,
les bras croisés, la lippe boudeuse,
balayant les lieux d'un regard blasé;
lui, petit, mal rasé, appelant le maître d'hôtel pour discuter du menu
comme d'un contrat d'affaires particulièrement embrouillé,
convoquant le sommelier pour lui apprendre les bases de son métier,
haussant le ton, aussi impératif qu'il était gringalet.
Vaillamment, l'équipe faisait face et se passait le témoin
(ah! les nerfs dont il faut faire preuve dans ce genre de métiers!)
Replongeant les yeux
sur les mets ébouriffants qui se succédaient,
et sur les lèvres épanouies de mes commensaux,
je me suis demandé comment ces mauvais coucheurs
finiraient leur soirée...
23 nov. 2016
Ecrire : depuis le quai numéro trois
Adoration des Mages / Benozzo Gozzoli / cappella Medici-Riccardi / Florence
Tous les lundis, ça devient une habitude,
je commence à guetter leur apparition
sur le quai numéro cinq
tandis que j'attends mon Intercity
juste en face.
Elle l'accompagne, naturellement,
le prenant par la main jusqu'à son train de banlieue,
et reste à ses côtés pour ne pas perdre
une miette de sa présence.
Ils sont jolis comme deux cœurs à l'unisson.
Ils se prennent par la main, s'enlacent et s'embrassent,
se bécotent, se picorent le visage à coups de baisers.
Elle n'est pas très grande, pas une perche, loin de là,
mais elle doit bien faire dix centimètres de plus que lui.
Alors, il passe son temps à se hisser sur la pointe des pieds,
tandis qu'elle se penche avec délectation
sur son farfadet binoclard et fin comme un roseau printanier.
A eux deux, ils doivent avoir un quart de siècle à tout casser.
Ils restent là, dans leur bulle,
comblés,
indifférents au reste du monde,
tandis que les banlieusards attendent,
et que des collégiens goguenards passent en bande.
Leur amour les rend invincibles
et rend le reste du monde invisible.
Mes p'tits amoureux du lundi illuminent ma soirée,
moi qui viens de quitter un appartement chagrin,
peuplé de souvenirs et de plaintes
et de vaines recommandations.
22 nov. 2016
Manger : le ragoût de légumes post-agapes
Simple comme bonjour, nutritif, bon marché, ce ragoût coloré est le top pour faire face aux chapes tristounettes et au spleen qui les accompagne. Il se résume à rassembler les légumes de saison qu'on préfère (ou qui commencent à s'ennuyer dans le réfrigérateur), pour les cuire avec un minimum de graisses. Il peut se manger seul, ou avec un belle tranche de pain complet. En cas de grosse fringale, je poêle un chèvre en complément.
Un oignon, plus deux ou trois gousses d'ail, hachés grossièrement
Deux carottes
Un poivron (ici : un demi rouge et un demi jaune)
Une tranche de courge
Deux pommes de terre
Une demi-courgette
Le tout débité sans faire de manières.
Deux cuillères à soupe d'huile d'olive
Une tasse de bouillon de légumes
Du sel, du poivre, du piment à volonté.
Dans un fond de casserole, on verse l'huile et la moitié du bouillon. On fait revenir les oignons, l'ail et les carottes en douceur. Puis, on introduit les autres légumes, chacun à leur tour, toutes les cinq minutes. On rajoute le reste de bouillon (puis de l'eau si le mélange attache vers la fin de la cuisson). On assaisonne selon ses envies (moi, j'adore l'ail et le piment). C'est prêt en 20 minutes environ.
Les restes sont excellents, et se dégustent froids ou chauds.
Oui, je sais : c'est trop simple, pas de quoi fouetter un blog. Mais... pourquoi la nourriture la plus compliquée serait-elle toujours la meilleure ? Après un week-end gastronomique au Piémont, dont un fantasque et jubilatoire tour de carrousel à Piazza Duomo, ce plat a ravi mes papilles en mal de simplicité.
20 nov. 2016
Vivre : pépites
De retour là-bas, si près au fond, juste quelques heures de route, mais si loin dans le temps, presque dix ans d'absence, tout de même, comme les années passent vite, pour ce voyage planifié sans sentimentalisme, je tenais à passer dans cette cave prendre quelques bonnes bouteilles de Barolo et de Barbaresco.
Il nous a accueilli, toujours pareil à lui-même, silhouette de garçonnet, sourire malicieux aux lèvres, heureux de vivre, d'être au monde, de travailler sans relâche pour la famille, dans la ronde infinie des jours qui se suivent, sans vrais dimanches pour scander les semaines.
A... près de ... bien soixante-cinq ans, j'imagine, il n'a pas changé : un lumineux lutin. Un cadeau de la vie, quelqu'un qui se nourrit de ce qu'il donne. A son frère aîné, le patriarche donneur d'ordres. A ses neveux, qui ont étudié l’œnologie et en connaissent un bout. A ses deux sœurs, célibataires, comme lui. A ses petits-neveux, jeunes pousses adorées. Aux chiens, aux chats, aux passants, aux visiteurs.
Le plaisir que c'est, de retrouver des gens comme ça. Et une cave, comme ça : toujours les mêmes étiquettes, les mêmes manières de vinifier, les mêmes locaux, pas d’expansion prévue, pas de site attractif mis à jour, pas de dépliants sur papier glacé, juste un panneau, et ces nectars, prélevés au tonneau et tendus avec une humble fierté, un œil brillant.
Plus loin, en ville, le snobisme truffier battait son plein (à se demander comment une terre, si généreuse fut-elle, pouvait produire autant de champignons au mètre carré). Mais la véritable pépite, hors de prix, hors marché, hors spéculations, personne n'avait encore su la dénicher.
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