Il a beau avoir près de trente
ans, son métier a beau l’amener à voir régulièrement la vie sous ses aspects
les moins reluisants, quand il est arrivé dans cet hôpital gris au fond
de la campagne, après un long trajet tortueux, l’infinie désolation du lieu l’a
saisi à la gorge.
A l'intérieur, il n’a trouvé aucune place pour
l’intimité, la chaleur, l’échange. Il s’est retrouvé dans une salle nue, au
mobilier strict et froid, où trois patients au visage émacié, étaient tournés vers un écran plat qui diffusait un vague documentaire animalier. Deux autres personnes étaient assises là, les yeux fixés dans le vide. C'était l’une d’elles qu'il était venu voir. Il s’est assis à côté de cette vieille femme au regard absent. Elle s’est mise alors à lui parler dans une langue incompréhensible. Elle évoquait
une réalité hors du temps, hors de tout repère. Et elle ne manifestait aucun signe de reconnaissance à son égard. Elle ne le
reconnaissait pas.
Lui-même a eu de la peine à la reconnaître.
Où était passée sa grand-mère, celle qui lui avait appris jadis à monter sur un vélo ?
Celle qui savait lui préparer le poulet croustillant et les frites qu’il adorait?
Celle qui l’accueillait comme un petit prince et lui offrait un amour inconditionnel? Celle qui, avec le temps, le laissait gagner aux cartes de plus en plus souvent? Celle qui lui avait souri la dernière fois depuis son lit?
Il a ressenti un sentiment d’étrangeté.
Il a eu tout à coup l’impression d’être face à un cadavre qui respirait encore. Autour d’eux, les regards étaient
hostiles ou absents. Il émanait du lieu des odeurs d'excréments et de mort. Le personnel allait et venait, indifférent. Deux
infirmiers tournaient le dos, occupés à saisir des données informatiques, indispensables signes du travail effectué, traçable et comptabilisé.
Il a tenu exactement vingt
minutes. Il a déposé les gâteaux dont elle ne voulait pas sur la table de nuit. Il a murmuré au revoir, nonna. Il a esquissé une caresse. Il a remonté enfin le corridor comme on remonte d'une apnée.
Et puis, il est reparti. En
larmes. Le cœur lacéré. Il était
endeuillé. Il ressentait la noirceur du manque, le poids d'une absence. Mais comment exprimer cette perte? A qui et comment parler de cette mort avant la mort? Cette mort dans l'âme qu'on porte en soi et que personne ne voit?