21 févr. 2021

Vivre : la robe

 
détail / GB Tiepolo / Plafond de l'escalier d'honneur / Residenz / Würtzburg

Il passe à la tendance printemps/été.
Autant dire qu'il y a pas mal à aspirer.

20 févr. 2021

Vivre : on dirait le Sud

 

 Il fait si beau : on croirait une après-midi d'automne. Il fait si doux : on s'imaginerait sur une terrasse donnant sur l'Adriatique. Les perroquets du vigneron braillent dans leur incompréhensible jargon. Le chat du voisin va et vient, longe la barrière, rampe dans le jardin. Le chien s'est étalé sur les lattes, on dirait qu'il médite. Son ventre rassurant monte et descend. Deux voiliers se sont envolés sur le lac couleur horizon. Nous voici comme transportés dans un ailleurs, dans d'autres temps, lents et cléments. La journée passe, entre lectures et lenteurs. Le livre contient beaucoup trop de mots, il faut morceler cet énorme pavé, se laisser rêvasser est une priorité. Le temps passe, et le soleil, chérubin farceur, se penche, refuse d'aller se coucher, traînasse, laisse ses traces. 
Tout ramène à un séjour passé à Cres (le slogan "no stress in Cres", sur les cartes et les affiches, s'est tatoué dans la mémoire, si bien qu'en évoquant ce mot on en a les épaules qui se relâchent et le regard qui paresse). Il y avait, je me souviens, sur la place un camionneur bosniaque qui vendait des figues et des mandarines. J'avais aussi acheté, je me souviens, sur le minuscule marché un bouquet de piments colorés, puis au retour j'avais dégusté les fruits à la saveur de paradis et regardé langoureusement le rouge et l'orange des piments. 
Le ciel se dore. Le soleil consent à laisser la place à de possibles étoiles. On n'a rien fait d'extraordinaire. Ce fut une nonchalante journée d'hiver. On n'a rien fait de véritablement important. Si ce n'est de vivre, vraiment, vivre quelques heures dans cette fin d'hiver, dans un automne et un été imaginaires, et dans les prémices du printemps.

19 févr. 2021

Vivre : l'exploration

 
Dessin préparatoire / Lamentation sur le corps du Christ / Giovanni Bellini / Galerie des Offices / Florence
 
 
Connais-toi toi-même. Injonction tellement entendue qu'on en oublierait combien nous nous laissons définir du dehors, et combien dès lors elle exige d'attention, toujours et encore, pour se démarquer de ces évaluations extérieures. Forts de cette attention, constante et bienveillante, distancés des regards portés sur nous, il y a de grandes chances pour que l'on se retrouve étonnés par l'être qui se révèle à nous jour après jour.
 

18 févr. 2021

Lire : avant l'écroulement

 

  J'ai habité plusieurs maisons tout au long de ma vie, mais la nostalgie que j'ai de celle de mes parents ne m'a jamais quitté. Il y a des jours où je m'y installe, et ceux où je prends le large vers celle de mes grands-parents. Le vivier qu'elles m'offrent toutes deux est inépuisable.
 Les deux maisons sont en apparence telles que je les avais laissées. Il n'en est rien pourtant : les années ont éliminé le provisoire et le superflu pour ne garder que l'enfant qui s'étonnait de ce qui se passait autour de lui et en lui, et s'en étonne encore.
 Un regard d'enfant est indispensable à tout acte créateur. [p.7]

Aharon Appelfeld est un écrivain à part. On ne sort jamais indemne de ses récits. Rescapé de la Shoah, il a écrit sur elle en se refusant à la décrire. Elle est toujours présente, dans ce qu'il ne dit pas, dans ce que le lecteur est autorisé à combler en silence. Elle se love dans une part de vide, enveloppé par l'"avant" et par l'"après". D'un livre à un autre, les histoires se suivent, mais semblent ne raconter qu'une seule et même histoire : comment on arrive à un désastre et comment on en émerge. 
 
Ses récits, on s'en approche doucement. On rentre dans son univers, dont on réalise peu à peu la densité. Porté par une écriture exigeante, cet univers demande de prendre tout son temps, et même parfois de revenir sur ses pa(ge)s pour s'en imprégner. On se retrouve fasciné, bouleversé, désarçonné. Ce n'est pas que cet auteur soit difficile à lire : son style est sobre, son lexique et sa syntaxe sont des plus épurés. C'est plutôt une question d'inspiration, de sinuosité dans le récit. Il procède par bribes et par métaphores pour suggérer la peur, l'horreur, la beauté, la bonté. Recourir à des images et laisser l'imaginaire du lecteur faire son chemin, c'est probablement la seule manière de raconter l'indicible. 
 
Dans "Ma mère et mon père", l'écrivain évoque l'été 1938, les dernières vacances passées avec ses parents au bord de la rivière Pruth, en Bucovine (région à cheval entre la Roumanie et l'Ukraine). Il décrit sa famille, son enfance, les personnalités de ses parents, si différentes : sa mère, encline à la bienveillance et à l'écoute des gens; son père rationnel, rigoureux, porté à juger avec sévérité ses semblables. Il dépeint l'antisémitisme comme une marée menaçante et évoque un monde en train de s'écrouler : celui de la bourgeoisie juive locale vivant ses derniers moments de détente et de liberté.
 
 Chaque jour, un couple ou deux quitte la rive et la même question leur est posée : "Pourquoi abrégez-vous vos vacances ?" [...]
 Je fus témoin d'adieux pleins d'émotion et de larmes. La femme qui partait se lamentait : "Je ne vous oublierai pas, ni tout ce que vous m'avez donné. Je serais volontiers restée si mon père n'était pas malade. Il n'y a pas de meilleur endroit qu'ici, c'est le paradis sur terre. Je me chasse moi-même de cette oasis de paix, qui sait ce qui m'attend?" [p.188]

 J'ai hérité de la musique de ma mère, qui chantonnait doucement. J'aimais écouter ce chant murmuré. C'est si merveilleux que je sois si proche d'elle, y compris à présent où mon âge est un multiple du sien. [p.20]
 
 Je recours à l'aide de mon père chaque fois que j'écris un essai qui nécessite une pensée claire, une classification précise des faits, de la concision. [p.21] 
 
Les narrations d'A.A. semblent toutes issues de sa propre histoire et profondément reliées entre elles. Il interroge ses souvenirs, puise dans son enfance, dans sa prime jeunesse pour les faire émerger et, bien que certains livres soient appelés "romans", il peut paraître difficile de les considérer comme tels. On ne peut jamais vraiment définir ce qui a été et ce qui a été inventé. Ne possédant pas toutes les pièces de son puzzle (ou se refusant à les livrer) l'écrivain n'hésite pas à recourir à l'imaginaire, au rêve, à la poésie pour compléter ses évocations. On se retrouve emporté dans le monde de la mémoire, parfois enchanteur, parfois onirique, parfois vorace et monstrueusement cruel. Cela donne à ces écrits un charme poignant et un style sans pareil. 
 
Ce livre publié en 2013, cinq ans avant sa mort, est aussi l'occasion pour lui de parler du métier d'écrivain, ce qui l'a poussé à écrire, des méandres et des ressources du travail de mémoire. L’œuvre de cet auteur israélien est admirablement servie par la traduction de Valérie Zenatti, prévenante passeuse et indéfectible amie. Pour mieux connaître cet écrivain, il y a deux autre récits fondamentaux :  "Histoire d'une vie" (sorte d'autobiographie, où il narre, entre autres, l'assassinat de sa mère, la déportation avec son père, son évasion, sa longue, folle et déchirante survie durant la trajectoire qui le mènera jusqu'en Israël) et "Le garçon qui voulait dormir" (le voyage vers son nouveau pays, sa nouvelle langue, sa nouvelle vie, la description de ce que signifie abandonner une langue maternelle pour se (re)construire).
 
Ajoutons que ce qui frappe en refermant ses livres, c'est la force et la ténacité de cet enfant qu'il est toujours resté et aussi la noblesse de son cœur. Comme si toutes les horreurs vécues n'avaient pas réussi à entamer le noyau d'amour reçu durant son enfance, il a sauvegardé une profonde humanité et ne cesse relever la beauté, la pureté, la sainteté à chaque fois qu'il les rencontre.


17 févr. 2021

Vivre : oser libérer le ciel

 
Pietà avec saints (détail) / Bernardino Zenale / Le Louvre / Paris
 
Tout à coup : la fatigue. Intense. Le seul moyen de l'affronter est de reconnaître point par point tout ce qui a pu la provoquer. L'accumulation progressive, peu de choses et petits riens qui s'ajoutent les uns aux autres et finissent par former une masse considérable à (sup)porter. Se donner une chance de déchirer le voile. Oser regarder en face ce qui érode la vitalité. Prendre le temps nécessaire pour démuseler notre créativité. Rêver. Expirer.



16 févr. 2021

Vivre : la vie prairie

 

 
Ce matin, sous nos yeux évertmeillés, c'est un champ de possibles qui nous attendait.


15 févr. 2021

Vivre : des messages dans la ville

 
Sur une porte / centre ville / Vienne / 2017.
 
Parfois, un seul tracé, une seule phrase peuvent vous happer et vous tenir en haleine. Poésie, philosophie ou leçons de vie, ces mots anonymes lancés comme autant de bouteilles à la mer, au fond de ruelles, vous interpellent, vous sortent de votre torpeur. Les messages interrogent : Qu'est-ce que le luxe ? // Aucun être humain n'est illégal // Assez, c'est assez // Osez!. Et celui-ci, retrouvé aujourd'hui : Que pouvez-vous faire pour la paix ? Oui : que peux-tu faire, toi qui passe et qui lit, pour la paix, juste ici ?