21 mars 2021

Vivre : rembrunissements

 

Parfois, se souvenir.


Tous ces gens - pas trop de gens, mais quand même -


rencontrés, qu'on n'a pas su estimer...
qu'on n'a pas su voir, accueillir, retenir.

20 mars 2021

Vivre : tout finit par arriver

 

 
 La récolte (détail) /Robert Zünd / 1859 / Kunstmuseum Basel
 
Rentrer chez soi les bras chargés, le dos malmené. Sept heures viennent de sonner. Retrouver les merles en train de batifoler sous le prunier, une nuit facétieuse se refusant à tomber, le Jura empourpré, des fleurs assoiffées, le cardigan bordeaux découragé, le chien affamé surexcité. Mais, bien emballé, bien arrivé le livre bleu tant espéré attend sur le buffet. La soirée, la lecture, le printemps peuvent enfin commencer. L'ordre finit par s'installer. Tout se pose, se repose, se recompose. La maison se met à danser.

 

 

19 mars 2021

Vivre : à bras ouverts

 
Madonna della Misericordia / Hans Clemer / Casa Cavassa /Saluzzo
 
 
Ouvrir.  Laisser le vent courir, laisser passer les souvenirs, laisser les tulipes se lisser, laisser les choses se mouvoir, l'argent aller et venir, de quoi donc avoir peur?

Ouvrir. Accepter l'entêtement des nuages et les serrures qui ne veulent pas de nos clefs (quoi qu'il en soit ce qui doit s'ouvrir s'ouvrira avec ou sans ces clefs-là)

Ouvrir. Écouter la danseuse rieuse parler, écouter l'âne s'égosiller, le chien repu respirer (y a -t-il chose plus rassurante que le souffle d'un animal en train de rêver?)

Ouvrir.  Dehors, les pies impatientes appellent, rappellent, qu'il est l'heure, oui, déjà, ouvrons donc, ouvrons grand les fenêtres, et lançons au loin leur repas
 

18 mars 2021

Vivre : des autos et des toutous

 
Portrait de Diane, levrette de Bergeret de Grandcourt / François André Vincent / MBAA / Besançon
 
A la station, l'homme, ayant baissé sa vitre, m'a apostrophée depuis son immense SUV rutilant :
- Pouvez pas vous avancer d'un mètre que je prenne mon essence ?
Étonnant comme certaines personnes semblent s'identifier à ce qu'elles possèdent (ou paraissent posséder, car une voiture neuve a de fortes probabilités d'appartenir davantage à un établissement de leasing qu'à son conducteur). Le fait est que de plus en plus de gens se retrouvent à conduire seuls, en ville, ces grands rafiots surélevés, prétendument propres puisqu'étiquetés "hybrides" et occupant de plus en plus de place. "Je conduis (un truc énorme et cher) donc je suis" : voilà apparemment la devise du moment.
- Mais bien sûr, si c'est demandé poliment. 
"Bonjour" et "s'il vous plait" n'étant pas arrivés, j'ai continué de faire mon plein tandis que le monsieur changeait rageusement de colonne.

- Le vôtre, c'est quelle race ? demandent régulièrement certains propriétaires de chiens avec pédigrée, cachant mal leur fierté de promener à la laisse un braque de Hongrie ou un lévrier afghan Quelle que soit leur mise, leur vocabulaire, leur langage, ils semblent avoir de la peine à empêcher leur menton de se hausser de quelques millimètres tandis qu'ils dégainent la marque de leur cabot.
- Un braque des Abruzzes, affirmons-nous en chœur quand la personne en face se révèle décidément trop snob. Elle en reste tout abasourdie, n'osant trop avouer que, de cette race, elle n'a jamais entendu parler.
- Un sympathique mélange, recueilli sur les routes en Italie du Sud, répondons-nous en entamant la conversation avec quelqu'un d'ouvert pour qui un chien est avant tout un compagnon de vie et d'aventure.

L'autre jour, un homme qui nous faisait de grands signes pour nous demander de tenir P. éloigné de son clébard, nous a expliqué :
- Vous comprenez, il est bagarreur, c'est une occasion : je l'ai pris quand il avait six ans. ça fait seulement deux ans que je l'ai.
Son toutou avait tous les atouts pour s'entendre à merveille avec P. Ils auraient pu passer un bon moment ensemble à folâtrer sur la plage. Malheureusement, l'occasion a été perdue.

Voiture. Chien. Quartier. Certains ont besoin de diverses marques distinctives pour se sentir être quelqu'un. Ils cherchent résolument à l'extérieur les signes intérieurs qu'ils ne sont peut-être pas assurés d'avoir acquis pour de vrai.

17 mars 2021

Vivre : se faire son cinéma

 
Isabelle Huppert / L'Avenir / Mia Hansen-Love
 
Il y a des films, on les voit. On les revoit. Et à chaque fois qu'on les revoit, non seulement on découvre quelque chose de nouveau, quelque chose d'inédit, quelque chose qui nous avait échappé les autres fois, une subtilité, une moue, une répartie, un titre glissé dans un sac, une façon de porter négligemment un chandail, le regard intrigué d'une passagère dans l'autobus, mais aussi à chaque fois, tout le long de l'histoire, tandis qu'on regarde, on se découvre en train d'anticiper, on attend le moment où, les mots prononcés, l'émotion partagée, et tout en regardant on se réjouit déjà de la prochaine fois, et de ce qu'on y découvrira, encore et encore. Il y a des films comme ça. On ne s'en lasse pas.

16 mars 2021

Vivre : points de vue et images du monde

 
 Ange de l'Annonciation / Jacopo della Quercia / Pinacoteca / Siena
 
On se nourrit de relations. Des relations avec des gens qui nous rassurent ou nous stimulent. Mais aussi des relations avec des mots, des phrases, des bribes qu'on a entendus, qu'on s'est refusé à oublier, qu'on garde soigneusement au fond de soi. Il y a aussi les chansons, qui nous ont accompagnés, qui nous ont bercés, dont toutes les strophes contiennent un condensé de nos destinées. Et puis, il y a les images, des captures de vie qu'on a gardées imprégnées dans la rétine et qui nous guident parce qu'elles nous ont indiqué comment être au monde dans toute son intensité. 
Une femme attablée devant une gare, où elle vient de débarquer - ou qu'elle va bientôt quitter, qui sait ? - une voyageuse penchée sur son calepin, qui semble disposer de tout son temps et qui n'interrompt son écriture que pour siroter à petits coups tranquilles son café ou suivre rêveusement du regard les passants.
Depuis le train, la silhouette d'un promeneur promené par son chien et qui avance à travers la campagne, indifférent aux intempéries et aux impératifs impérativement urgents qui semblent faire tourner le monde au même moment.
Une sortie d'école maternelle à Amsterdam, les vélos, les remorques, les babillages, les cris, les pères attentionnés, les fratries se réjouissant de se voir réunies.
Dans un hall d'aéroport, allongé à même le sol tout contre son sac crasseux, un adolescent angélique, pris par sa lecture, envoûté, indifférent aux vacarmes, aux annonces et aux last calls.
Et puis, hier, face au lac, adossé à un arbre, bien encapuchonné, étrangement calme face aux signaux d'alarme et aux rafales, un personnage - une femme, peut-être, jeune, apparemment - assise en tailleur, qui regarde la tempête passer, intéressée, pas du tout impressionnée, bien alignée, patiente, attentive, avec, émanant de sa posture, l'assurance absolue d'être au bon endroit au bon moment et de n'avoir d'autre désir que d'être là, à écouter les vagues se briser, à contempler les mouettes s'élancer, à laisser la vie la traverser.

15 mars 2021

Vivre : l'oiseau, les vents

 


Convaincre le chien n'avait pas été une mince affaire. Car ce n'était pas "le" vent, là-haut sur le plateau, ce n'était pas "un" vent qui menaçait les bosquets, inspectait les surfaces, fouillait les interstices, non, on aurait dit que tous les vents s'étaient rassemblés, une internationale des vents, en train de s'affronter, de se défier, de s'agiter, bouillonnants, teigneux, insolents, se disputant le soleil qui ne savait à quelle bise se vouer. Les gigantesques épicéas, quant à eux, penchaient et se dandinaient, ne sachant sur quel pied danser. 
Seul un busard, impassible, tournoyait, magistral, impérial, décrivait des volutes, dessinait des cercles, improvisait dans un alphabet que lui seul connaissait, esquissait des idéogrammes qu'aucun linguiste ne comprendrait jamais et virevoussait en toute liberté au-dessus de la mêlée.