25 juin 2023

Vivre : rendez-vous manqués

 
la Guarigione di / Mansueti / Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
C'est quand la troisième vendeuse est revenue avec une mine navrée, non, pas ma pointure, mais seulement deux tailles en-dessous, et rien d'autre, pas même une taille plus grande comme me l'avaient annoncé ses deux collègues, oui, vraiment dommage, ce modèle en cuir si original, orange mais pas trop, un modèle asymétrique avec sa boucle élégante, promettant d'avancer souplement, de pouvoir marcher loin et longtemps, l'idéal pour les soirées d'été, et pourquoi pas pour plusieurs longs étés, c'est à ce moment précis que je me suis remémoré une série de visages et de situations et que j'ai réalisé pleinement le sens de l'expression : trouver chaussure à son pied.
 

24 juin 2023

Vivre : ce qui nous est commun

 

 
Je devais aller chercher ce soir-là quelqu'un qui rentrait tard. La jauge assoiffée commençait à voir rouge. Quelque part, très loin, ailleurs, le soleil virait à l'orange. J'ai fait un crochet jusqu'à la station. C'était une soirée d'été très ordinaire, les parfums dans l'air, les derniers retardataires ou peut-être quelques premiers fêtards. L'endroit grouillait tel un insecte saoul qui ne sait plus trop comment faire, se servir à la pompe, acheter des cigarettes, se payer de quoi boire un dernier verre. Sur les visages se lisait une fatigue huileuse, les corps paraissaient devoir lutter pour se mouvoir.

Il y avait quelque chose de terriblement banal dans cet endroit auquel par essence on n'accorde aucune attention, où l'on s'arrête et on repart, tant de fois, anonyme, sans rien voir, dans l'urgence de combler le vide et de faire le plein. Mais les stations-service, comme les gens, changent d'apparence quand ils échappent aux habitudes. Ce soir-là, tout se montrait sous un autre éclairage : Un homme lent et ridé regagnait sa voiture vaguement cabossée sur les côtés. On aurait dit qu'il allait retrouver un animal familier. A la caisse, une femme courbée se hâtait d'emporter un bocal pour des pâtes vite avalées. Un garçon prenait le temps d'hésiter entre deux marques de bière. Un père de famille harassé par sa journée, absent, écrasé, se faisait secouer par les soupirs de ceux qui piétinaient derrière.

La vie se dévoilait, insignifiante au possible, et pourtant incroyablement noble, dans son indéniable vérité. Ça sentait le quotidien, et la peur souterraine, et la solitude pleine, le travail accompli, le travail subi, et les divers soucis, et le besoin de retrouver son abri. On aurait voulu leur poser une main sur l'épaule. On aurait voulu leur dire je comprends, moi aussi. C'était une fraction d'été comment il y en a tant. Rien de spécial, vraiment, juste un de ces moments à contre-temps où se révèle ce qui nous est commun.

 

23 juin 2023

Vivre : accepter ou pas

 
détail sculpture funéraire / Camposanto / Pise
 
 
Définir l'importance des choses : vaste travail !
Mais après, que de liberté ! que de temps gagné ! 
 

22 juin 2023

Vivre : légèretés

 
Bulles de savon / Adolfo Mattielli / 1917 /Museo Reale / Pisa

La lune : un croissant ténu. Vénus : unique étoile perdue.
Sur l'immense toile que tes doigts patients esquissent
les nuages passent, allument, illuminent et effacent
des envolées douces, des Suds remplis de promesses.

21 juin 2023

Vivre : et au milieu coule une rivière...

 

 
 Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d’Héraclite l’Obscur,
nous sommes l’eau, non pas le diamant dur,
l’eau qui se perd et non pas l’eau dormeuse.
Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.
Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit
La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.
 
José Luis Borges / Los Conjurados / Allianza / Madrid / 1985 (Trad. Jacques Ancet / Gallimard / 2010)
 
Son los rios : Somos el tiempo. Somos la famosa / parábola de Heráclito el Oscuro./ Somos el agua, no el diamante duro, / la que se pierde, no la que reposa./ Somos el río y somos aquel griego /que se mira en el río. Su reflejo / cambia en el agua del cambiante espejo, / en el cristal que cambia como el fuego. / Somos el vano río prefijado, / rumbo a su mar. La sombra lo ha cercado. / Todo nos dijo adiós, todo se aleja. / La memoria no acuña su moneda. / Y sin embargo hay algo que se queda / y sin embargo hay algo que se queja.
 
Ça  y est. Le temps est revenu de plonger dans les flots cristallins. La rivière m'accueille, amie, maternelle. Il s'en est coulé de l'eau sous les ponts, il s'en est déposé des brumes hivernales, mais l'élan retrouvé est resté entier. Parmi les scintillances, les arbres se penchent et murmurent des secrets à nos oreilles. Le dieu été est arrivé.
Tout passe. Tout passe. Bien sûr que tout passe, mais comme il est bon de retrouver les rives et les branches et les oiseaux - toujours les mêmes et jamais les mêmes - qui s'abreuvent sur les pierres douces sans laisser de traces.


20 juin 2023

Vivre : still life / 131

 


Un pot de basilic. De quoi se nourrir pendant plusieurs repas. Chantera-t-on jamais assez la simplicité proverbiale du pesto?
Un demi-verre d'huile d'olive de première qualité. Une douzaine de feuilles que la plante nous aura cédées. Quelques pignons. Une gousse d'ail. Sel, poivre, piment à volonté. Trois coups de mixer et la sauce est prête à décorer une belle platée. Le parmesan ? C'est sur les assiettes comme neige de printemps sur des pâturages qu'on aime le disperser. 

19 juin 2023

Voyager : l'art du regard

 

 
Dans le dernier chapitre de son live L'art du voyage, Alain de Botton cite Xavier de Maistre invitant ses lecteurs à se tenir à leur fenêtre et contempler un ciel étoilé : "Combien peu de personnes[...] jouissent maintenant avec moi du spectacle sublime que le ciel étale inutilement pour des hommes assoupis![...] qu'en coûterait-il à ceux qui se promènent, à ceux qui sortent en foule du théâtre de regarder un instant et d'admirer les brillantes constellations qui rayonnent de toutes parts sur leurs têtes ?" (Expédition nocturne autour de ma chambre, chapitre XIV).
 
A la dernière page, il convie Friedrich Nietzsche, qui admirait de Maistre : "Quand on voit comment certaines gens savent faire en sorte que leurs expériences - leurs expériences insignifiantes de chaque jour - deviennent un  terreau qui porte fruit trois fois l'an, tandis que d'autres - et combien! - sont entraînés par les puissantes vagues du destin, les courants les plus variés des temps et des peuples, sans cesser pourtant d'être ballottés à la surface comme des bouchons de liège, on est tenté de diviser l'humanité en une minorité (une minimalité) d'hommes qui savent faire de peu beaucoup, et une majorité qui savent faire de beaucoup peu de chose." (Humain, trop humain, chapitre IX, 627)
 
Le philosophe contemporain conclut : "Nous rencontrons des gens qui ont traversé des déserts et des banquises et se sont frayé à grand peine un chemin à travers des jungles sauvages et pourtant dans les âmes desquels on chercherait en vain une trace de ce qu'ils ont vécu. Vêtu d'un pyjama rose et bleu, satisfait des limites de sa chambre, Xavier de Maistre nous encourage discrètement à essayer, avant de partir pour de lointaines contrées, de remarquer ce que nous n'avons fait que voir." (L'Art du voyage, De l'Habitude, chapitre IX)

Oh! oui : la vie nous met tous les jours au défi de savoir regarder, de cultiver la curiosité (un exercice à cent fois remettre sur le métier). Tous les matins le réveil ne consiste pas à sortir du sommeil, mais bien à ouvrir les yeux. Les appels publicitaires voudraient nous entraîner dans tous les coins de la terre. Mais c'est l'art du regard qui fait de nous des voyageurs.

L'autre jour, quelqu'un vantait devant moi un personnage extraordinaire : un médecin qui menait une vie simple, heureux de passer ses vacances et ses loisirs dans son jardin, à contempler ses fleurs, à écouter les oiseaux et regarder jouer ses enfants. Un type tout à fait curieux, assurément, un phénomène, qui aimait sa vie, l'appréciait particulièrement quand elle s'écoulait tranquille sous ses yeux rayonnants.