8 janv. 2024

Vivre : s'envoler ailleurs


 

 
Là-bas, il y avait trois petites villes, chacune avec son caractère : la première destinée à nous distraire, la deuxième à nous rassasier, la troisième à nous enchanter. Cette dernière, quasiment un bourg, nous transportait hors du temps, dans des scènes vides où nous réalisions combien de trop-pleins nous devions constamment traverser. En fin d'après-midi, nous déambulions à travers les rues semi-désertes, pas un chat, un ou deux promeneurs de chiens, des devantures fermées, de timides échoppes aux contenus démodés, une absence de bruits, d'offres, de stimulis. Nous passions devant des palais silencieux, toutes sortes d'églises à l'élégance racée, des rues tracées depuis des siècles par des urbanistes épris de rectitude, ignorant la frivolité. 
 
 
La nuit, quand nous rentrions de nos délectables virées, à chaque extrémité de l'artère médiane, les deux arcs monumentaux dominaient un large ruban scintillant. On se serait crus à Broadway, un Broadway conçu au dix-septième siècle, brillant à grand renfort de lumignons, de projections, d'illuminations dont apparemment nous étions les seuls destinataires - sauf une ou deux silhouettes furtives et quelques chats solitaires. 


Un matin, j'ai reçu un message de Thaïlande. Dehors des étourneaux exécutaient leurs voltiges, on aurait dit un banc de poissons argentés évoluant dans des eaux tropicales. Je me suis demandé qui, de moi ou de l'émetteur, avait su le mieux trouver à s'évader, loin des routines et des mondanités.

7 janv. 2024

Vivre : perdue de vue

 
Buste de Sainte-Ursule / Mariano di Agnolo Romanelli / Basilica Santa Maria Novella  / Florence
 
 
Ce matin-là, quand nous avons déboulé dans la salle du petit-déjeuner - une ancienne salle de théâtre dont la scène attendait éternellement ses personnages - elle s'est penchée sur le chien et l'a longuement caressé. Elle a tenu à connaître son prénom et son âge avant de nous préparer un café. Tandis qu'elle parlait, son regard se perdait quelque part derrière nos épaules. On cherchait le contact, mais ses yeux vacillaient. Même si elle ne cessait de parler, converser semblait particulièrement ardu. Converser consistait à tenter de rapiécer des chutes de tissu dépareillées. De fil en aiguille, mais de manière tout à fait décousue, elle a évoqué son chien handicapé, un chien perdu sans collier qu'elle avait soigné, avant d'ajouter qu'il était mort depuis quelques années. Puis elle nous a dit tout de go qu'elle détestait cette bourgade du Nord, où tout lui semblait mort. Elle était originaire du Sud, elle a évoqué sa famille... sa famille dispersée... puis elle a vite changé de sujet. Elle rêvait d'ailleurs. Elle voulait partir à l'étranger, en Suisse, peut-être. Mais... apprendre la langue, mais... pouvoir trouver... Sa vie semblait contenir une quantité invraisemblable de "mais". Là, elle travaillait comme intérimaire dans quelques hôtels de la région. Mais, a-t-elle poursuivi, elle était aussi mannequin, elle s'était présentée au concours de Miss Italie.  On tentait de l'imaginer sur des podiums tandis qu'elle se traînait d'un point à l'autre de l'espace avec sa drôle de démarche désarticulée, une marionnette aux lourdes bottes noires qui aurait perdu son marionnettiste, une poupée aux yeux vides qu'on aurait oubliée. 
Quand sa collègue est arrivée, elle a tiré un paquet de sa poche : "Je vais m'en fumer une" et s'est dirigée vers la terrasse. En cinq minutes, elle s'était confiée sur sa vie, ses origines, ses projets déglingués. En une fraction de seconde, elle s'était  éclipsée.
Dehors, la lumière de janvier paraissait floutée. Le soleil étincelant de la veille s'était évanoui et la neige était annoncée. Quand la fille a disparu, nous nous sommes demandé si elle avait bien existé. 
 

4 janv. 2024

Vivre / voyager : savoir partir

 

Les veilles de départ sont toujours - ou presque toujours - les mêmes. Je peux me réjouir avant, parfois bien avant, en réservant. Je peux me réjouir pendant et aussi en rentrant. Mais quand tombe le soir précédant, quelque chose soudain me retient. Je lance des regards langoureux à la maison, comme si un long exil m'attendait, comme si c'était le dernier soir, et, si le chien ne vient pas avec nous, je le regarde avec une affreuse sensation d'abandon : que pourrait-il lui arriver ? et que lui arriverait-il si on ne pouvait pas rentrer ? Tout se fait lourd et compliqué. Les sites météo ne deviennent plus du tout fiables. Je ne sais plus quoi emporter et c'est souvent au moment du coucher que je parviens à introduire quelques affaires dans mon sac. Je me glisse entre mes draps avec le sentiment d'une catastrophe possible, d'inondations terribles, de problèmes insolubles.
Les matins de départ sont toujours les mêmes : gestes surs, rassemblement des bagages, thermos de café chaud, gâteaux et sandwiches maison (pas question d'aller se bousiller l'estomac dans des restauroutes à fiabilité limitée), petits babillages avec les divers espaces, avec le lac, les oiseaux, la forêt. J'utilise un langage codé pour leur dire que je les aime très fort et que je reviendrai. On croirait une amoureuse en train de faire ses adieux sur un quai.
Les veilles et les matins de départ je suis un peu gaga. Toute séparation me coûte. Le reste du temps, ça va je gère. Ça va.

3 janv. 2024

Vivre : ce que l'on sème

 Statue féminine drapée / 1.s. apr. J-.C. / Musée de la Romanité / Nîmes

 
et pourquoi se laisser aller à envier ? pourquoi ne pas utiliser ce levier pour évoluer ?
 

2 janv. 2024

Vivre : tout est lumière, tout est joie

 
Madone à l'enfant et saints (détail) /Giotto di Bondone / Galerie des Offices / Florence
 
La joie : l'enfant qui se rappelle en soi
 
... et si Giotto la dépeint si bien
Victor la décrit avec ces mots-là :

 
Tout est lumière, tout est joie,
L'araignée au pied diligent
Attache aux tulipes de soie
Ses rondes dentelles d'argent.

La frissonnante libellule
Mire les globes de ses yeux
Dans l'étang splendide où pullule
Tout un monde mystérieux!

La rose semble, rajeunie,
S'accoupler au bouton vermeil ;
L'oiseau chante plein d'harmonie
Dans les rameaux pleins de soleil.

Sa voix bénit le Dieu de l'âme
Qui, toujours visible au cœur pur,
Fait l'aube, paupière de flamme,
Pour le ciel, prunelle d'azur!

Sous les bois, où tout bruit s'émousse,
Le faon craintif joue en rêvant ;
Dans les verts écrins de la mousse
Luit le scarabée, or vivant.

La lune au jour est tiède et pâle
Comme un joyeux convalescent ;
Tendre, elle ouvre ses yeux d'opale
D'où la douceur du ciel descend!

La giroflée avec l'abeille
Folâtre en baisant le vieux mur ;
Le chaud sillon gaîment s'éveille,
Remué par le germe obscur.

Tout vit, et se pose avec grâce,
Le rayon sur le seuil ouvert,
L'ombre qui fuit sur l'eau qui passe,
Le ciel bleu sur le coteau vert!

La plaine brille, heureuse et pure ;
Le bois jase ; l'herbe fleurit.
Homme! ne crains rien! la nature
Sait le grand secret, et sourit.


Victor Hugo /  Spectacle rassurant / Les Rayons et les Ombres / XVII / éd. 1840
 

1 janv. 2024

Vivre : les signes sur mon chemin

 

Dans Just Kids, Patti Smith raconte que selon sa mère ce qu'on fait le premier janvier préfigure ce que sera le reste de l'année (éd. Folio, p.203). Depuis que j'ai lu ce bouquin, je ne passe pas un jour de l'An sans penser à la mère de Patti. Ce matin, curieusement, le monde était étonnamment toujours le même. Rien n'avait changé : ni les piaillements des mésanges affamées, ni la bonhomie des nuages endimanchés, pas plus que la dignité des arbres saluant notre passage. Et les problèmes à prévoir se révélaient toujours aussi présents.
A Berne, rayonnante et alerte, il nous a fallu une longue balade le long de la rivière. Nous avons juste décidé de bifurquer à droite après le pont au lieu de prendre à gauche selon notre habitude. Les branches chantaient sous l'effet de la bise, les merles s'en donnaient à cœur joie. Un feuillu s'était fait salement amocher par un castor pendant la nuit. J'ai repensé au chamois qui rôde autour de notre maison ces derniers temps. Sa présence miraculeuse, son regard pas du tout farouche, sa manière de traverser la forêt pour venir frôler notre maison. Un mélange de candeur et de nonchalance. Et puis... longeant le parc zoologique, nous avons découvert un rassemblement de pélicans qui faisaient un raffut de tous les diables. Et plus loin, un regroupement de flamands roses, vraiment, incroyablement roses, d'une élégance rare. 
Alors je me suis dit qu'une année qui commençait avec un raffut de pélicans et des volatiles couleur rose dragée avait de quoi intriguer. J'ai pris mon élan et... je me suis lancée.
 

Vivre : passages

 
 
La fin d'une année n'est ni une fin ni un début, mais une continuation avec toute la sagesse que l'expérience nous a apportée.
Hal Borland
 
Je me souviens qu'un psy de mes amis avait l'habitude de dire à ses patients déprimés par l'arrivée des Fêtes : "On va en parler. Mais au bout du compte souvenez-vous : Noël n'est qu'un jour de l'année destiné à passer: Idem pour le jour de l'An." Hier soir, pas de repas pantagruélique, pas de vœux grandiloquents. Aucune envie d'entamer l'année avec la gueule de bois et le regard nébuleux, ni de semer des phrases toutes faites à tout vent. Ce matin sur la crête, d'un point de repère à un autre, juste des pas dans la neige pour avancer solidement.