7 mai 2024

Vivre : un vieux compagnonnage

 
Histoires de Sainte-Ursule (détail Arrivée des Ambassadeurs) / Vittore Carpaccio / Galleria dell'Accademia / Venezia

Elle est adorable, avec son visage fripé, une vraie Boskoop ratatinée. Elle peine à se lever, un réel défi à la gravité, une tortue ne sachant où se diriger. Elle bouge au ralenti, elle parle avec un accent, on la croirait d'un autre pays. Elle décrit sa chienne, qui a seize ans et qu'elle avait reçue tout bébé, dont la santé commence à décliner. Elle raconte leurs balades : "Je suis obligée de réduire mon allure pour ne pas la vexer. Je veux pas qu'elle sente que je la tire par le collier." 
 

6 mai 2024

Vivre : de bric et de broc

 
chiesa di San Pietro / détail façade / Cherasco
 
 qui sommes-nous ? que dire quand il s'agit de nous présenter ?
 constitués d'éléments si disparates, comment tous les énumérer ?
nos cartes de visite varient selon les interlocuteurs et les occasions.  
notre identité est un poisson bondissant dans une rivière de printemps.
 

5 mai 2024

Vivre : le rendez-vous de 16 heures

 
Femme arrangeant ses cheveux / Edgar Degas / Ordrupgaard /Copenhague
 
Elle s'agite en parlant. Ses membres partent dans tous les sens. Avec elle, la conversation ne tarit jamais. Elle écoute, elle écoute une phrase, peut-être deux, et puis relance sans arrêt. Pas question d'approfondir, de chercher à comprendre, de trouver à savoir. Cette conversation sautille, va et vient, s'emballe, comme un ballon qu'on se passe au handball sans jamais savoir dans quel sens il devra être rattrapé. Elle ne laisse aucune chance au silence : c'est trois secondes à tout casser. On dirait qu'elle se méfie de l'absence de mots, du vide qui se crée. On dirait qu'elle en a peur comme d'une boîte de Pandore qu'elle se doit de garder fermée. On se demande : que renferme donc ce vide qui semble l'affoler ? Que dirait le silence s'il pouvait parler ?

4 mai 2024

Vivre : Still life / 145

 

 
Samedi dernier à Berne se tenait la grande brocante sous les longues arcades. Une balade attendue, une balade pour les yeux, pour l'ambiance fourre-tout, pour les gamins en manque d'argent de poche, pour les familles en quête de place dans leur grenier, pour les commerçants désireux de liquider. J'ai beau savoir que j'ai déjà tout. J'ai beau vouloir absolument que la maison élimine ses excès. J'ai beau me dire que je ne veux que regarder. J'ai beau plus souvent qu'à mon tour m'enquérir d'un prix et puis renoncer. J'ai quand même fini par craquer. Deux petites boîtes pour remettre des biscuits à des tout petits. Et puis cette tête de Bouddha, en bronze, dont je n'avais aucun besoin - point trop de déco zen, de grâce, point trop de bibelots à la chaîne - mais voilà : elle s'est imposée à moi. C'était dix francs. Un prix très tentant, mais ce sont surtout mes mains qui ont choisi. Elles m'ont dit : Sens le poids de cette tête dans ta paume, sois sûre sois certaine que cette statuette sera une douce compagne. Depuis que la tête est là, il semble que quelques grammes de calme aient pris place au salon, face aux rayons du soleil levant.

3 mai 2024

Vivre / Habiter : les sacs si lourds de nos avoirs

 
La Vecchia / Giorgione / Galleria Accademia / Venezia

Ils sont venus apporter deux livres. Ils débarrassent leur maison. Ça y est : leur décision est prise. Ils vendront. Ils vendront dès que possible. La maison se fait trop exigeante, avec toutes ses chambres,  avec les mauvaises herbes qui s'acharnent dans le jardin, sans compter leurs os qui se fragilisent et tous les rendez-vous chez les médecins. Alors, ils débarrassent, mais leur tâche, loin de diminuer, se fait chaque jour plus pesante : tant d'années passées à accumuler, à refuser de jeter ou de donner, à se dire que ça pourrait encore servir, à conserver jusqu'à combler le moindre recoin. Dans leur univers, une vis était une vis et on pouvait en avoir un jour besoin. Alors, ils se retrouvent face à un monde de petites vis, de pots de confitures, vides ou pleins, une armada de journaux entassés et de produits d'entretien, un monde qui leur déboule dessus tous les matins. Et leur fatigue se fait immense.
Leur entreprise, à coup de cabas remplis, évalués, repris et déplacés, leur paraît interminable. Mais l'alternative, cette résidence qui les attend là-bas, cette dernière résidence, la dépendance, ils ne sont pas vraiment pressés d'y arriver. Alors, ils vont sonner chez les uns chez les autres et distribuent une ou deux babioles dont personne n'a la nécessité. Ils déversent un ou deux sacs à la déchetterie, la mine défaite, et il leur semble que la benne engloutit toute une tranche de leur vie.
Ils s'efforcent de traverser un pont implacable qui leur dit : la vie a une fin et se dirigent vers l'autre rive, hésitants, engourdis, avec deux pauvres livres entre leurs mains.

2 mai 2024

Vivre / Habiter : les passages obligés

 
Construction de la cathédrale /Andrea Pisano et son atelier / Museo Opera del Duomo / Florence
 
Ces grands élans qui me saisissent - surtout au printemps - décapages, vernissages, nettoyages, élagages - ces grandes fatigues, ces nécessaires transformations, ces mises à mal de mes articulations se révèlent être des signes : les métaphores des efforts que réclame de temps à autre ma vie intérieure pour assurer son évolution.


1 mai 2024

Vivre : obstinément

 
Assomption / Raffaellino del Colle / Museo civico / Sansepolcro
 
Dans toutes les relations, il y a la forte probabilité d'une déception, 
et le plus extraordinaire, le plus fou, c'est que nous nous relevons, 
nous recommençons, nous nous lançons, toujours nous récidivons, 
toujours nous prenons  le risque d'une nouvelle probable déception.