8 mai 2025

Vivre : se tirer d'affaire

 
Sans titre / Léonor Fini / 1960 / Arles Dessin 2025
 
 
 
La rage : carburant, décrié mais irremplaçable, pour nous tirer des embarras les plus nuisibles
 

7 mai 2025

Vivre : l'art de patiner ensemble

 
Les Patineurs / Johan van Hell / 1919 / Ass. Amis Petit-Palais / Genève
 
Ils se prénomment Anne-Marie, Camille ou Hervé. Ils ne se connaissent pas. Ils n'ont pas le même âge, pas les mêmes fonctions, pas les mêmes intérêts. Mais ils sont réunis par quelque chose de plus solide que du fil de fer galvanisé. Il et elles sont des trésors chacun à leur manière. Ils font chaque jour, et sans imaginer pouvoir s'en vanter, de la manière la plus naturelle, en toute simplicité, ce travail de tissage si nécessaire, qui consiste à créer des liens en société. 
Salon de coiffure rempli de dédicaces et de dessins, de bouquins et de bouquets où se croisent des ménagères, des chanteurs de passage, des retraités, des étrangers. Quelques poètes. Chacun a son mot à dire, une affichette à épingler. On évoque le prix créé dans le quartier, qui vient d'être décerné à une vigneronne bio pour son roman publié l'an dernier. 
Librairie où déboulent des représentants et des mamies en catogan, des vieux intimidés et des écoliers effrontés, des secrétaires organisant un festival de romans policiers. Quelques curieux demandant à être inspirés, quelques rimeurs aspirant à être édités. En vitrine, un livre énorme sur Pompei et un opuscule inédit, La Maison, de Julien Gracq (paru évidemment aux éditions Corti).
Petit hôtel où se mélangent sans façon les milieux, les confessions et les âges, loin des tendances, des tarifs exorbitants et des clivages. Une table de boissons offertes en toute heure. Des tableaux exposés pour les amateurs. Un fauteuil toujours libre pour les rêveurs.
La seule formule gagnante ici comme là-bas, c'est que chacun trouve sa place. Autour d'un livre ou d'un petit-déjeuner, pas besoin d'opinions et d'origines partagées pour se rencontrer. Pour échanger. Échanger ne signifie en aucun cas vouloir en imposer, ni se taire ni s'en laisser conter. Échanger, c'est l'art d'être au monde en toute perméabilité.
 

6 mai 2025

Regarder : aimer un fleuve

 

Parfois, il me semble que je saisis n'importe quel prétexte pour aller le retrouver. Parce que le retrouver signifie être ressourcée. Parce que je ressens à son égard un attachement difficile à expliquer. C'est un être rassurant, une présence apaisante, une part de ciel déployée. Il insuffle à chaque approche d'une ville quelque chose de miraculeux. Oui : le découvrir, lent et tranquille, est un prodige sans cesse renouvelé.

Alors, à chaque fois que je rentre dans le musée, je sais qu'aucune toile ne saura égaler la vision de ses rives étendues à ses pieds. Tout mon corps expire, chacune de mes cellules commence à se relâcher. Tout reprend la place qui lui est destinée. Tout redevient normal, possible, évident. Il n'existe plus d'incohérence, ni d'imbécilité. A chaque fois, il me faut garder la mémoire de cet instant.



5 mai 2025

Vivre : still life / 168

 


Ce sont des échanges très particuliers, des relations qui peuvent être très courtes, mais relever d'une profonde intensité. Il y a au départ toujours un sujet, Le sujet, pour lequel on est venu et autour duquel on entreprend de converser, mais ce sujet se révèle vite un lien, un lien puissant autour duquel une rencontre va se créer, et on finit par parler de tout autre chose, de toutes sortes de choses. On va se dire, on va s'exposer, on va se révéler. Et bien après qu'on se soit quittés, les échos de ces dialogues vont résonner. On a raconte à des inconnus des choses impromptues qu'on ne révèlerait jamais à des gens qu'on connaît. Il y a dans ces échanges tous les germes de l'amitié, mais ce n'est pas de l'amitié. Ce sont de petites graines que la vie vous donne pour les jardiner. De ces graines naîtront des souvenirs. Ou des projets. C'est le contraire de ces repas de famille ou d'entreprise, où l'on s'ennuie à faire semblant de ne pas trop s'ennuyer, où l'on s'efforce de ne pas mourir de se sentir enfermé. C'est pour ça que ces festivals - ou rencontres, ou journées, quel que soit le nom qu'on leur donne - prennent autant de place quand on reconnaît leur place. Ce sont des lieux où l'on regarde avec des yeux neufs des gens qui vous voient pour la première fois.

4 mai 2025

Vivre : les projets

 
A State of Mind / 1985 / Jean-Michel Folon /Arles Dessin 2025

 
Anticiper, c'est bien. Prévoir, évaluer, préparer. Mais... 
dès qu'anticiper charrie des sédiments en grosses quantités,
alors sans hésiter, foin d'anticipation : il faut se lancer.


3 mai 2025

Vivre / Lire : C. (appelons-la Caroline)

 
Autoportrait / Marie Bashkirtseff / Ordrupgaard / DK
 
Elle existe! Pas possible, elle existe vraiment. J'avais toujours cru que le personnage ne se trouvait que dans la littérature feel good, qu'elle ne vivait que dans les romans mièvres que j'ai tant de peine à achever (que j'ai renoncé à lire à tout jamais). Mais hier, quand elle est arrivée sur son beau vélo, souriante, sympathique, binoclarde et qu'elle s'est ouverte à nous dès lors qu'elle nous  ouvrait les battants de sa boutique, j'ai découvert incrédule qu'elle existait bel et bien, en chair et en os, extravertie, déroulant son avoir sans la ramener, attentive aux gens, connaissant la moitié de son quartier, ayant su prendre des risques au beau milieu d'un crise existentielle carabinée, trouvant refuge parmi les livres quand elle ressentait un coup de mou, élevant ses deux filles, se cherchant encore un amoureux (lequel, vu sa myopie, serait prié de bien vouloir s'annoncer), quand nous avons traversé ensuite la ville en direction du marché où elle devait se procurer des fraises, et qu'elle exprimait négligemment tout ce qu'elle savait, voyait, constatait, projetait, je me suis tout à coup sentie dépassée, j'ai cru qu'un bouquin s'était animé, j'ai cru qu'elle était sortie d'une page (ou que, moi, j'avais basculé entre les lignes d'un roman édulcoré), car elle était là, vivante et stimulante, la jeune libraire indépendante passionnée par son métier.
 

Vivre : aveuglements

 

 
Tant de fois j'étais passée devant La Lune, peinte par Jacques Réattu en 1881, et je voyais la forme ronde, à laquelle l'artiste avait attribué un visage féminin, quasi enfantin, mais l'autre matin, il m'a semblé d'un coup évident que la sphère était transparente, et soudain le modèle m'est apparu complet, avec son cou, sa chevelure rassemblée en délicat chignon, l'intégralité de la figure m'a frappée, que j'avais conçue comme amenuisée pendant tant d'années. 


Musée Réattu /Arles