24 nov. 2016

Vivre : let it be / 9



La fresque de Francesco Clemente enveloppait la salle d'une surprenante écorce rose.
Le staff jouait à la perfection son rôle,
à peine un souffle d'ironie légère
et une vivacité déconcertante.
Les plats se suivaient dans une virevolte audacieuse,
colorée, ludique, incroyablement créative.
Un carrousel qui rappelait l'enfance et ses immenses explorations.
Notre avocat récemment breveté avait la pupille brillante.
Son plaisir faisait plaisir
et, en fait de plaisir, des oh! et des ah! s'élevaient régulièrement,
 comme des souffles de buée, au-dessus des tables.

Et voilà que,
juste derrière R.,
dans un coin hélas pas assez reculé,
est venu s'installer ce couple :
elle, longue dégaine de mannequin anorexique,
les bras croisés, la lippe boudeuse,
balayant les lieux d'un regard blasé;
lui, petit, mal rasé, appelant le maître d'hôtel pour discuter du menu 
comme d'un contrat d'affaires particulièrement embrouillé,
convoquant le sommelier pour lui apprendre les bases de son métier,
haussant le ton, aussi impératif qu'il était gringalet.

Vaillamment, l'équipe faisait face et se passait le témoin 
(ah! les nerfs dont il faut faire preuve dans ce genre de métiers!)

Replongeant les yeux 
sur les mets ébouriffants qui se succédaient,
et sur les lèvres épanouies de mes commensaux,
je me suis demandé comment ces mauvais coucheurs
finiraient leur soirée...

23 nov. 2016

Ecrire : depuis le quai numéro trois


Adoration des Mages / Benozzo Gozzoli / cappella Medici-Riccardi / Florence

Tous les lundis, ça devient une habitude,
je commence à guetter leur apparition
sur le quai numéro cinq
tandis que j'attends mon Intercity
juste en face.

Elle l'accompagne, naturellement,
le prenant par la main jusqu'à son train de banlieue,
et reste à ses côtés pour ne pas perdre 
une miette de sa présence.

Ils sont jolis comme deux cœurs à l'unisson.
Ils se prennent par la main, s'enlacent et s'embrassent,
se bécotent, se picorent le visage à coups de baisers.
Elle n'est pas très grande, pas une perche, loin de là,
mais elle doit bien faire dix centimètres de plus que lui.
Alors, il passe son temps à se hisser sur la pointe des pieds,
tandis qu'elle se penche avec délectation
sur son farfadet binoclard et fin comme un roseau printanier.
A eux deux, ils doivent avoir un quart de siècle à tout casser.

Ils restent là, dans leur bulle,
comblés, 
indifférents au reste du monde,
tandis que les banlieusards attendent, 
et que des collégiens goguenards passent en bande.
Leur amour les rend invincibles
et rend le reste du monde invisible.

Mes p'tits amoureux du lundi illuminent ma soirée,
moi qui viens de quitter un appartement chagrin, 
peuplé de souvenirs et de plaintes
et de vaines recommandations.




22 nov. 2016

Manger : le ragoût de légumes post-agapes




Simple comme bonjour, nutritif, bon marché, ce ragoût coloré est le top pour faire face aux chapes tristounettes et au spleen qui les accompagne. Il se résume à rassembler les légumes de saison qu'on préfère (ou qui commencent à s'ennuyer dans le réfrigérateur), pour les cuire avec un minimum de graisses. Il peut se manger seul, ou avec un belle tranche de pain complet. En cas de grosse fringale, je poêle un chèvre en complément.

Un oignon, plus deux ou trois gousses d'ail, hachés grossièrement
Deux carottes
Un poivron (ici : un demi rouge et un demi jaune)
Une tranche de courge
Deux pommes de terre
Une demi-courgette
Le tout débité sans faire de manières.

Deux cuillères à soupe d'huile d'olive
Une tasse de bouillon de légumes
Du sel, du poivre, du piment à volonté.

Dans un fond de casserole, on verse l'huile et la moitié du bouillon. On fait revenir les oignons, l'ail et les carottes en douceur. Puis, on introduit les autres légumes, chacun à leur tour, toutes les cinq minutes. On rajoute le reste de bouillon (puis de l'eau si le mélange attache vers la fin de la cuisson). On assaisonne selon ses envies (moi, j'adore l'ail et le piment). C'est prêt en 20 minutes environ.

Les restes sont excellents, et se dégustent froids ou chauds.

Oui, je sais : c'est trop simple, pas de quoi fouetter un blog. Mais... pourquoi la nourriture la plus compliquée serait-elle toujours la meilleure ? Après un week-end gastronomique au Piémont, dont un fantasque et jubilatoire tour de carrousel à Piazza Duomo, ce plat a ravi mes papilles en mal de simplicité.



20 nov. 2016

Vivre : pépites



De retour là-bas, si près au fond, juste quelques heures de route, mais si loin dans le temps, presque dix ans d'absence, tout de même, comme les années passent vite, pour ce voyage planifié sans sentimentalisme, je tenais à passer dans cette cave prendre quelques bonnes bouteilles de Barolo et de Barbaresco.

Il nous a accueilli, toujours pareil à lui-même, silhouette de garçonnet, sourire malicieux aux lèvres, heureux de vivre, d'être au monde, de travailler sans relâche pour la famille, dans la ronde infinie des jours qui se suivent, sans vrais dimanches pour scander les semaines.

A... près de ... bien soixante-cinq ans, j'imagine, il n'a pas changé : un lumineux lutin. Un cadeau de la vie, quelqu'un qui se nourrit de ce qu'il donne. A son frère aîné, le patriarche donneur d'ordres. A ses neveux, qui ont étudié l’œnologie et en connaissent un bout. A ses deux sœurs, célibataires, comme lui. A ses petits-neveux, jeunes pousses adorées. Aux chiens, aux chats, aux passants, aux visiteurs.

Le plaisir que c'est, de retrouver des gens comme ça. Et une cave, comme ça : toujours les mêmes étiquettes, les mêmes manières de vinifier, les mêmes locaux, pas d’expansion prévue, pas de site attractif mis à jour, pas de dépliants sur papier glacé, juste un panneau, et ces nectars, prélevés au tonneau et tendus avec une humble fierté, un œil brillant.

Plus loin, en ville, le snobisme truffier battait son plein (à se demander comment une terre, si généreuse fut-elle, pouvait produire autant de champignons au mètre carré). Mais la véritable pépite, hors de prix, hors marché, hors spéculations, personne n'avait encore su la dénicher.

18 nov. 2016

17 nov. 2016

Manger : ratées, mais délicieuses




Pour une cuisinière comme moi, accepter ses échecs est un lot sinon quotidien, du moins relativement fréquent. Mon plus récent constat : je ne sais pas, je ne saurai jamais faire des madeleines qui aient l'air de vraies madeleines, avec un jolie bosse au-dessus. Je réalise des espèces de formes au goût certes délicat et citronné, mais qui n'ont l'air de rien. Ou alors, de pétales d'une fleur inconnue, ou d'écailles d'une créature issue des profondeurs marines. Quoi qu'il en soit, elles disparaissent en un tour de main, donc... je me risque à en donner la recette. Pour une vingtaine de ces "créatures", il faut :

- 2 œufs
- 1 jaune d’œuf
- 120 gr de farine
- 100 gr de sucre
- 100 gr de beurre
- 1 petite cuillère de levure chimique
- du zeste de citron ou d'orange, et/ou un sachet de sucre vanillé

On commence par battre au fouet les œufs avec le sucre. On intègre en douceur la farine tamisée, puis le beurre, qu'on aura pris soin de faire fondre auparavant avec une égale prévenance. On ajoute la levure, les zestes (moi, j'aime bien mélanger zeste d'orange et de citron), le sucre vanillé.
Et on laisse gentiment la pâte ainsi obtenue reposer, au frais, pendant le temps d'une sieste ou d'un quart de polar. La jolie bosse naîtrait, semble-t-il, du contraste violent entre la fraîcheur de la pâte et la chaleur du four (j'ai lu pas mal de forums et de littérature là-dessus, chacun y va de sa théorie). Chez moi, ça n'a pas marché.

On verse donc cette pâte dans les moules adéquats et on la glisse au four préchauffé à 190° pendant une douzaine de minutes. Les sortir quand la couleur vous plait, entre le jaune Van Gogh et les tuniques ocres de Masaccio.



16 nov. 2016

Vivre : éternels retours



Dans la nuit matinale,
sur fond de bruissements animaliers,
et de moteurs lointains,
saluée par quelques feulements et cris,
elle est revenue.