Les effets du bon Gouvernement (détail) / Ambrogio Lorenzetti / Palazzo communale / Sienne
Enfin, après trois mois, retour au marché de L., rutilant sous un soleil insolent.Toujours aussi sympathique, animé, décontracté. Les stands réarrangés, judicieusement dispersés, des instructions claires, des marchands avenants et une atmosphère bon enfant (la discipline helvétique à l’œuvre dans toute sa légendaire efficacité). Toutefois, quelques tensions, perceptibles ça et là. La maraîchère ridée qui proposait sa belle rhubarbe rouge semblait un brin décontenancée, déboussolée : fraîchement déconfinée, elle faisait le matin même sa rentrée. Des gens, plutôt âgés, pour qui deux mètres semblaient devoir en faire le double, et qui s'échappaient, ou faisaient de grands gestes pour demander de reculer. Une vendeuse à la boulangerie, excédée par une cliente qui ne parvenait pas à se décider, et franchement irritée, quand elle a dû lui expliquer la mise en place d'un self-service et d'une caisse séparée pour le café.
De nouveaux codes doivent être intégrés, c'est sûr, de nouvelles manières d'être en société. Chacun se voit sommé de faire autrement. Pour les vendeurs : répétition des explications à chaque nouvel acheteur. Pour les clients : variation de procédure dans chaque magasin. Ainsi, le fromager ne veut que du cash, alors que chez le boucher, seules les cartes de crédit sont désormais acceptées et ainsi de suite... parcours fléchés, habitudes malmenées et capacités d'adaptation sollicitées.
Nous devons apprendre à composer avec les nouveautés, gérer notre stress, intégrer les changements, c'est-à-dire apprendre à perdre et à retrouver des équilibres continuellement. Mais nous devons aussi tenir compte des difficultés des autres, de leur anxiété, de leur égarement au sortir du confinement. On lit parfois dans certains regards le désarroi, on sent parfois l'angoisse roder, on entend ça et là une voix haut-perchée, signes que certains se sentent déstabilisés. Il s'agit en conséquence, et plus que jamais, non seulement d'être attentifs à notre propre réalité, mais aussi nous montrer attentionnés envers toutes sortes de fragilités. Il s'agit d'être présents, et plus que jamais, à l'instant présent.