30 juil. 2020

Vivre : Still life / 89




Ce matin-là, je lui avais demandé où il souhaitait partir fêter son anniversaire. "J'aimerais revoir le château de la Manta" m'avait-il répondu. J'avais visualisé la région et, prévoyant le trajet, je m'étais lancée une nouvelle fois dans une tirade exprimant ma réticence vis-à-vis du GPS (une réticence farcie d’ambiguïtés). On ne pouvait nier son utilité en matière de rapidité, scandais-je, il nous évitait une suite d'hésitations, d'erreurs, de marches arrière, certes, mais on devait aussi reconnaître tout ce dont il nous privait : l'exercice de notre débrouillardise, et aussi des découvertes imprévues, les interactions avec les locaux, l'expérience du chemin parcouru, notre aptitude à posséder notre trajectoire. Oui, le gain de temps et la praticité du GPS, sa tension vers l'objectif avaient selon moi le pouvoir de nous retirer quelque chose d'essentiel : le sens du voyage, notre capacité de faire face à l'imprévu (enfin : presque, parce que je me souviens de la fois où sur un quai croate nous avions planté les freins tandis que Tom-tom insistait pour que nous continuions tout droit pendant cinq kilomètres).

Ce matin-là donc, j'avais perdu un peu de temps à pester contre les progrès de la technologie et j'avais quitté la maison un peu pressée, embarquant quelques livres pour les déposer en passant à la caisse aux échanges.
Arrivée devant la boîte, au-dessus d'une pile aux titres suggestifs : "La promesse de Jana", "Amours éternelles", "Vertiges et sentiments", "Les vertus du vinaigre" (quelqu'un avait dû débarrasser un grenier ou alors une personne très sentimentale avait décidé de partager généreusement ses collections) se trouvait la carte. Elle semblait m'attendre, désireuse de se mettre au vert, impatiente de prendre la route.
Alors... je l'ai embarquée.

29 juil. 2020

Habiter : une incomprise


Vallée de la Seine / Edward Hopper / Whitney Museum / New-York

"P., dit mon ami Jean, ce n'est pas une ville : c'est une maladie." Chaque fois, je dois l'admettre, que je dois me rendre là-bas, rarement, très rarement, je me souviens de ces mots. P. c'est une ville qui pourrait vous rendre dépressif rien qu'en y passant quelques heures. Mais, si vous allez mal, P. a un grand avantage : en rentrant, vous vous sentez mieux, parce que vous vous dites que, quels que soient vos problèmes, quelle que soit leur importance, au moins - au moins! - vous n'habitez pas à P.

*Référence au livre de V. Noyoux, Le tour de France des villes incomprises (résumé ICI)
 

28 juil. 2020

Vivre : première balade


Douceur de l'aube : la vie tourne tourne, telle un moulin,
la nuit s'estompe, un clocher sonne, le jour revient,
les yeux s'étonnent, l'herbe paresse, une biche scintille au loin.

27 juil. 2020

Vivre : démarrages






Nous ignorons toujours si le monde appartient aux gens qui se lèvent tôt. A vrai dire, on s'en fout. Mais les matins nous appartiennent, c'est certain. Nous les partageons avec les taurillons et les chevaux (ceux qui nous observent d'un air pensif, ceux qui se suivent en file indienne, ceux qui hennissent pour saluer le jour naissant). Nous les partageons avec les renards, les biches, les chamois, une laie surprotectrice avec laquelle il n'est pas question de plaisanter et un écureuil roux n'ayant aucun sens des priorités. Nous les partageons avec les busards, les merles et toutes sortes de volatiles occupés à potiner. Avec une camionnette bleue. Avec un motard pressé. Les arbres chantent pour nous, rien que pour nous, des arbres immenses, qui dansent, se trémoussent, se rient des tracas et des spéculations de notre pauvre humanité. Dans la haie pompeusement appelée "Allée des Mûriers" je débusque de quoi enjoliver mon petit-déjeuner, tandis que P. s'en prend - l'animal - à de pauvres mulots terrorisés.
Ainsi commence, banalement, notre journée.

26 juil. 2020

Vivre : la passionaria


Jeune fille du Holstein / Jens Jul / Staten Museum for Kunst /Copenhague

Amis pour la vie ou ennemis, elle ne reconnaît que les systèmes binaires.
Elle prend entièrement ou elle rejette.  Elle amalgame en risibles tirades
propos d'Ancien-Régime et vérités d'opérette. Certains acquiescent dociles,
tandis que les autres fuient dare-dare ses argumentaires de comptoir.

24 juil. 2020

Vivre : souvenir d'une belle personne


Ce soir-là, nous prenions l'apéritif sur une place de Colle V.E. une petite ville où nous avions passé des vacances il y a très longtemps et nous égrainions d'amusants souvenirs. A la table d'à côté, un type jeune, une trentaine d'années, expliquait à ses parents, tout disposés à le croire, qu'il était en train de changer radicalement sa vie et ses relations. A un certain moment, il a tourné vers nous des yeux brillants et vides et nous a posé toutes sortes de questions sur notre chien. Des questions presque trop intrusives de la part d'un inconnu. Au moment où nous commencions à lui répondre et à converser, subitement, il s'est détourné et n'a plus manifesté aucun signe d'intérêt à notre égard. De notre place, on voyait ses pieds qui s'agitaient frénétiquement tandis qu'il donnait le change à ses parents.
J'ai repensé à tous les toxicomanes que j'avais croisés au cours de ma vie professionnelle. Des tordus, des perdus, des malins, des extrêmement polis, des stupéfiants, des élégants. Et puis, le souvenir de Renato E. s'est imposé à moi.
Renato était "un seigneur", comme le disait Jacques, mon collègue préféré. Il était digne et n'avait qu'une parole. Durant toute la période où je l'ai accompagné, il venait à nos rendez-vous le soir après son travail, avec sa chienne Maya, une louve efflanquée. Je les recevais dans les espaces déserts et mes collègues s'étonnaient que j'accepte de les recevoir, lui et son chien, en dehors des horaires d'ouverture officiels, alors que je restais seule dans les locaux. N'avais-je pas peur qu'il m'arrive quelque chose ?
Je n'ai jamais eu peur, pas plus pour moi que pour le porte-monnaie se trouvant dans mon sac, que la plupart du temps j'oubliais de ranger dans un tiroir. J'avais confiance en Renato, en Maya (dont je devais à un certain moment repousser les marques d'affection pour pouvoir mener à bien mon entretien). J'avais confiance dans notre cheminement commun. Renato parlait de lui, avec un savant mélange d'honnêteté et de retenue.
Et puis... un vendredi matin, arrivée comme d'ordinaire à 7 heures pile (nous avions dans ce service des horaires quelque peu particuliers) j'ai été rejointe par mon directeur qui m'a annoncé : Renato E. c'est bien vous qui le suivez ? Il est mort d'une overdose. On l'a trouvé cette nuit. Remarquez, avec la cochonnerie qui circule en ce moment...
Je me souviens avoir crié : Merde! et ce cri avait fusé comme un éclair dans le bureau encore ensommeillé. Je me souviens que cette journée-là s'était teintée de grisaille. On aurait dit que quelqu'un avait éteint la lumière dans les couloirs, dans les rues, dans les regards. Je me souviens avoir téléphoné à la police pour savoir ce qu'on ferait de Maya (j'ai appris qu'un ami de son maître pouvait s'en occuper).
Depuis ce jour-là, bien de l'eau a coulé sous les ponts, mais je n'ai jamais pu oublier Renato, sa noblesse, son cœur généreux, ses regards attendris envers ce qu'il devait considérer comme des manifestations de grande naïveté de ma part.
En rentrant de Colle V.E. en cette douce soirée de juillet, mon regard lourd se posait sur le paysage, généreux, embrasé, rassurant, et on aurait dit que le soleil, les oliviers, les collines s'étaient passé le mot pour me consoler. Je me suis rangée sur le bas-côté pour les immortaliser.