31 mai 2023

Vivre : que du bonheur!

 
Il Trionfo della Morte (détail) / Buffalmacco / Camposanto / Pisa

Depuis quelques temps, comme une mode printemps/été faisant fureur,
 on ne veut que notre bonheur : impossible d'échapper à ce flux ravageur.
Il s'agit d'être heureux et d'y aller non par quatre, mais par cent chemins. 
Pour cela, mille conseils, mille propositions, mille cours, mille discours.
Pas question de rater l'opportunité : les places sont chères et limitées!  
Et que faire si l'on entend s'adonner à vivre purement et simplement ?
  Sans doute laisser ces multiples aubaines à qui saura les mériter vraiment.

30 mai 2023

Vivre : berceuse

 



 
Cris d'enfants, grillons insistants, alouettes des champs. 
Brassées légères des lys ambrés sous les passerelles. 
La journée fut belle. Derniers passages à tire-d'ailes.
Le lac épuisé s'apaise, appelle une trêve, rappelle ses rêves. 



29 mai 2023

Vivre : matinées à Verduno

 

A quoi tiennent les moments heureux? Pourquoi se souvient-on avec émotion d'une chambre jaune, rouge et bleue qui a su bercer nos songes et d'un balcon en bois inondé de jasmin? et des fragrances qui décoraient un espace ensauvagé tout au fond d'un jardin? Pourquoi garde-t-on l'impression qu'un rosier nous a parlé et que son message, on ne pourra jamais l'oublier? et qu'un ouvrier tête en l'air était allé déverser des centaines de coquelicots et de bleuets au pied d'un mur à moitié affaissé? 
 
Pourquoi déposera-t-on tout au fond de son sac à sensations le goût d'un certain fromage, le grincement d'anciens parquets, les chuchotements des autres convives? Pourquoi se souviendra-t-on d'un biscuit ovale offert à notre chien ? Difficile de savoir. Parce que c'était eux et parce c'était nous. Parce que le moment était venu. 
 
On se rappellera longtemps un salon couleur lime parcouru de tableaux aux tracés tendrement enfantins. Et une longue nappe blanche sur laquelle trônaient un grand pot de confiture et une généreuse plaque de beurre moulée à l'ancienne. Et l'image d'une pimpante cafetière argentée. De grands parapluies patientant dans l'entrée. Le plafond de stucs empreints de majesté. La musique du gravier égrainé. L'entrée d'une cave invitant à déguster, voire s'enivrer. 
 
On replie les images. On range dans sa mémoire. On garde le tout pour plus tard, pour ces journées où tout semble aller de travers. Parce que c'était eux et parce c'était nous. Parce que ces moments à part font du bien et que certains jours c'est précisément d'eux dont on aura terriblement besoin. 
 

28 mai 2023

Voyager : prends garde à la tristesse des choses

 


Il ne devait pas neiger sur le voisin lac Majeur, mais pleuvoir à verses, c'est sûr. Les rives blêmes s'agitaient et les autobus stoïques se déversaient. Seul le petit train qui les attendait affichait une mine bleu azur. Deux touristes derrière nous se sont exclamées : que c'est mignon! Le chien a eu des mots avec deux congénères plutôt grognons. Depuis notre arrivée, tout était venu nous parler d'obsolescence. Les carcasses des usines oubliées, le chagrin des maisons abandonnées, les mornes alignements d'hôtels corrodés. Les langues gutturales que nous entendions nous parlaient d'autres temps et d'autres paysages.
 


Le tourisme à outrance est une forme particulièrement perfectionnée de colonisation. Nous avons décliné les sachets de champignons, et les porte-clefs, et les sandales tout confort, et les napperons. Toutes les entrées dans toutes les places sublimes se ressemblent et déploient avec force variété de quoi se rappeler qu'on est passé par ces lieux, comme si notre mémoire pouvait être défaillante, ou comme s'il fallait absolument marquer des liens à l'aide de malheureuses babioles. 
Comme s'il fallait se souvenir de ceux que l'on a laissé ailleurs et ensuite des lieux où l'on a été ailleurs. Dans le fond, il s'agit toujours d'être ailleurs. D'où peut-être la désolation des façades délaissées, qui n'étaient vouées à être présentes nulle part.
 



Soudain, j'ai eu très envie d'un jardin parsemé de rosiers, et d'une place riant au soleil couchant, soudain j'ai ressenti l'irrépressible besoin de dévorer des platées de pâtes maison, de scruter des titres dans des vitrines bariolées, d'élargir l'horizon. Il a saisi ma main et murmuré : partons. Nous n'avons pas hésité une seconde. Nous sommes engagés droit direction sud, vers des collines douces et parfumées qui n'ont pas tardé à se déployer. Elles semblaient placidement nous attendre, depuis toujours. Alors, nous les avons frôlées et nous nous sommes empressés de rouler vers l'été.

24 mai 2023

Voyager : de rive en rive

 

 
Ainsi donc, il y a ce petit lac, romantique, minuscule et discret. Si discret que les index, sur les cartes routières et davantage encore sur les écrans, l'ignorent et l'effacent en passant. Au milieu du lac alpin écrasé par la renommée de ses voisins se trouve une île, minuscule et terriblement romantique elle aussi, où se déversent dès les beaux jours des flots de vacanciers désireux de venir s'imprégner de l'élégance surannée des lieux. 
En préparant notre itinéraire, il est apparu que les rives du lac sont très différentes : à l'est, des sites touristiques craquants, des clochers rose pâle, des palais Renaissance où il est très sélect d'organiser son mariage, des propriétés proposées à sept millions d'euros, des jardins à la française et des terrasses inondées de rosiers généreux; à l'ouest, des villages aux constructions modestes, des églises demandant à être rénovées et des rambardes en fer rouillé. Bref, d'un côté, on s'affiche très chic et de l'autre, on tente de tenir le choc.
Demain, nous remonterons la petite route nationale qui s'inonde de soleil au levant. Il y a là-bas un oratoire endormi au pied d'une immense forêt, un cercle ouvrier proposant des menus à dix euros tout compris, un village où les chats sont rois. Ensuite, nous bouclerons la boucle avant de repartir vers d'autres paysages. Je m'amuse parfois de ces destinations choisies sur la base d'improbables et menus détails. Il arrive que je ressente très vite un mortel ennui dans des endroits que mon corps reconnaît comme étouffants et il arrive aussi que j'éprouve une forte envie de poser mes bagages et de m'installer sur une terrasse pour le pur plaisir de m'y sentir libre et désœuvrée. Qui sait ? Qui sait, demain, ce qui m'attend ?

23 mai 2023

Vivre : consolations

 
David Leeuw with his family (detail) / Abraham von den Tempel /Rijksmuseum / Amsterdam
 
Un baume sur les pires détresses: le chaud, le doux, le beau. 

22 mai 2023

Regarder : de l'autre côté


GRAFT / avec Marianne Birthler

Lors de l'avant-dernière Biennale de Venise, le pavillon allemand était l'un des plus intéressants. Son thème était : "Unbuilding Walls" (une réalisation en rapport avec le thème de l'année : Freespace). Dans un premier temps, l'exposition se focalisait sur le Mur de Berlin. Les spectateurs étaient confrontés à une implacable paroi noire, qui pourtant, selon la perspective dans laquelle elle était considérée, comportait des ouvertures. On se rendait compte à mesure que l'on s'approchait que l'on pouvait évoluer entre les différents panneaux et chacun exposait en son verso diverses données sur fond blanc (des éclairages sur des événements ayant jalonné les vingt-huit ans d'existence du Mur européen).




Ensuite, il y avait un autre espace, une longue paroi blanche que des miroirs semblaient prolonger à l'infini et qui contenait le "Mur des opinions". Sur une série de six écrans, on voyait se succéder des personnes qui vivaient des deux côtés de frontières ou de séparations élevées par le biais de murs ou de barbelés (elles étaient filmées à Chypre ou à Ceuta, au Mexique et aux États-Unis, en Irlande, en Corée du Nord et du Sud, dans la bande de Gaza). 
 

Les gens se tenaient debout et témoignaient de leur vécu. De la peur et de ce qui se trouvait de l'autre côté de leur peur. Chacun invoquait ses raisons et les légitimait par sa vision et son appartenance à une réalité bien particulière. C'était impressionnant, cette expérience des frontières, des blocages, des séparations. Cela provoquait chez les visiteurs toutes sortes de réflexions et d'échos, politiques et sociaux, mais aussi philosophiques et relationnels. On en arrivait à comprendre au travers des sensations corporelles et de la présence aux lieux le sens de l'expression : quel est votre point de vue ? Les points de vue se déployaient à l'infini, comme autant de vérités fragmentées, et il était vertigineux de constater que, sans être fausses, chacune de ces vérités ne pouvait contenir qu'une infime partie des données en jeu.