... et déjà l'automne. Magie des fatigues et des reprises, des soirs qui tremblent et des matins qui grisent. Déjà l'humide automne, les mains fébriles cherchent une laine, les cœurs tranquilles aiment et se le disent. Les feuillages crissent sur les places, les guêpes s'invitent et nous hérissent. Les rythmes changent, nouveaux challenges des pages blanches. Des sons lointains - enfants, volailles ou chiens - tambourinent le long des chemins. A l'horizon, sur les eaux planes les voiliers s'enflamment. Dans la lumière blondie du soir, on se pose. On s'apaise. Déploiements, engrangements, sentiment d'accomplissement. On réalise que rien - rien! - ne saurait être différent. C'est le bonheur sans pareil de cette saison qui ne dit pas encore son nom : prendre - absolument tout prendre - comme il vient.
2 sept. 2023
29 août 2023
Voyager : vers le Sud et les découvertes
Après la consultation, et la palpation, après les scanners et les évaluations, après les ponctions et les prises de sang, après les attentes et les reports, et la prothèse pas pressée d'arriver, et le chirurgien qui devait partir et n'entendait pas trop vite rentrer, après certaines urgences qui devaient absolument avoir la priorité, après tout ce qui a encombré cet été, toutes ces ombres qui en brouillaient la clarté, après le soulagement et les jours convalescents, et l'heureux aboutissement, et l'émerveillement de découvrir chez certains tant de beauté tant de bonté, enfin, enfin le moment est arrivé : moi aussi je vais connaître des jours d'exposition et des nuits au musée.
28 août 2023
Vivre : still life / 136
Il y a les années sans. Il y a les années avec. En cette année chaude et passablement arrosée, les arbres et les plantes ont donné comme jamais. Longeant les vignobles, on découvre des plants débordants de grappes voluptueusement suspendues. Pas un cep qui ne soit surchargé de fruits jubilant parmi les feuillages luxuriants, pas un grain moisi, pas de déchet au sol. Entre les jardins, comme tout arrive en même temps, tomates, concombres, poires, courgettes s'échangent dans une valse permanente. Il y a fort à faire pour cuisiner, mettre en pot, congeler. Un plaisir des yeux, un plaisir des sens.
Les deux pruniers s'en sont donné à cœur joie. A les regarder on ne pourrait se figurer les tout petits arbrisseaux chétifs arrivés ici il y a une dizaine d'années. Stimulés par la proximité de la forêt, on dirait qu'ils veulent maintenant se mettre en compétition avec les sapins, les divers feuillus d'à côté, et surtout le vieux châtaignier.
Nous, face à cette manne 100% bio, kilomètre zéro, on a commencé par remercier les divers pollinisateurs qui ont vraiment bien fait le job. Puis on a partagé avec les oiseaux, avec les insectes, avec la faune qui vient roder (pas avec les voisins : ils ont tous un verger). Enfin, on a cueilli. On a cueilli encore. On cueille toujours. Les yeux remplis de gratitude, les mains tendues, l'estomac enthousiasmé et les bras prêts à touiller, nous voici tels des Kali prêts à tout transformer.
27 août 2023
Vivre : comme des évidences
Val d'Aoste / vue sur le Gran Paradiso / 2022
La femme - une inconnue dont j'ai ignoré le prénom jusqu'au moment de nous séparer - ce fut si spontané, si évident de parler ensemble de deuils,
de ces traversées de failles - escalades, quasi noyades- ces plongées dont on finit par émerger avec nos fragilités, nos vérités, nos besoins essentiels.
26 août 2023
25 août 2023
Vivre : le laboratoire des expériences concluantes
05.03.2003 / Zao Wou-Ki / Coll. particulière / présenté à l'hôtel Caumont / Aix / 2021
Une fille concentrée effectue son yoga. Une quinquagénaire portée par le courant hurle sa joie. Deux amies s'exercent à faire le poirier. Une mère de famille se change, personne pour rigoler ou pour mater. Le Club des Adorateurs du Soleil allongé, peau fripée, surfaces huilées, se dore et se retourne à rythme régulier. Deux grands-pères appliqués jouent aux échecs, un vieille dame fait ses mots croisés. Une femme se penche sur une colonie de moineaux et partage sa brioche avec équité. Des bourgeoises enchignonnées cherchent longuement où étendre leurs serviettes, de crainte qu'elles ne leur soient subtilisées. De vieux amis se retrouvent, de jeunes potes se reconnaissent. Un père mal réveillé tente de gérer son bébé très éveillé et son bambin très remonté. Des touristes asiatiques observent les gens plonger. Un couple d'étudiants japonais considèrent la rivière avec une expression mitigée. Des nageurs déclament leur enthousiasme en américain. Un garçon et une fille conversent, pieds enchevêtrés, une idylle est-elle en train de naître, deux âmes en train de se trouver ?
Il y a de tout et il faut de tout pour constituer le public de la piscine. Gratuite, ouverte 7/7 et de sept heures à 20 heures pour que les travailleurs puissent venir en profiter, elle offre à toutes les populations la possibilité de se rencontrer, de se voir ou de s'ignorer, de discuter, de se tolérer et, pourquoi pas, de s'apprécier.
On aimerait qu'il y ait dans toutes les villes des espaces comme celui-ci : accessible à tous, où chacun puisse trouver sa place, se confronter à la différence, s'exercer à la tolérance, des lieux où l'on puisse frôler l'Autre, apprendre à le connaître, à lui faire place, à négocier sa file, à défendre ses droits. On est convaincue que de tels endroits participent à une vie sociale plus fluide et que, bien que disponibles sans aucune distinction, germes de prévention, écoles de cohabitation, ils coûtent infiniment moins à la collectivité que la somme des conflits potentiels qu'une communauté peut voir jaillir et proliférer.
24 août 2023
Lire : vacare Deo
Le courrier est arrivé. Il y a une invitation à une fête à Milan. Je reste indifférente. Suis-je une misanthrope ? Suis-je devenue antipathique comme Rousseau ? J'ai envie de vivre ainsi. Je vis de renoncements. Je vis sans. Sans mondanités. Sans voyages. Sans fêtes. J'ai l'intention de découvrir s'il est possible de vivre en renonçant à tout cela. S'il y a de la félicité à jouir de tout ce que nous avons de toute manière reçu : le soleil, les nuages, les métamorphoses des saisons. Découvrir si ce qui a été assigné à l'être humain était suffisant. Je commence à comprendre que oui, cela était suffisant, et cette découverte me déconcerte : parce que mon appétit pour des choses autres que celles que j'ai s'est évanoui [...] [p.81-82]Traduction libre
Une ondée caniculaire s'est à nouveau abattue sur le pays. Après quelques baignades délicieuses dans la rivière et tandis que les espaces se remplissent autour des bassins, une seule possibilité : rentrer, se mettre aux abris et trouver quelque chose de rafraîchissant à lire. L'Orto di un perdigiorno. Confessioni di un'apprendista ortolano (Le jardin d'une paresseuse. Confessions d'une apprentie horticultrice) de Pia Pera me semble la lecture adéquate. C'est le premier ouvrage qu'elle a écrit à propos de sa maison et surtout de son jardin, potager et d'agrément. Il a été publié en 2003. Le parcourir n'est pas de tout repos. Il se révèle très vite érudit sur le plan horticole et, même avec des illustrations, les termes italiens ne sont pas toujours aisés à identifier et à traduire.
Pia Pera (1956-2016) était une enseignante, traductrice et écrivaine originaire de Lucques en Toscane. Au tournant de la quarantaine, elle quitte sa vie professionnelle, abandonne son bel appartement de Florence et décide de se consacrer à un domaine abandonné dont elle a hérité à San Lorenzo a Vaccoli, au sud de sa ville natale. Une fois le rustico rénové, elle se dédie corps et âme au jardin de la propriété, qu'elle entreprend de faire renaître en s'inspirant (sans les suivre aveuglément) des préceptes d'un biologiste japonais "non interventionniste", Masanobu Fukuoka. C'est cette maturation, cette formation continue qu'elle décrit dans ses publications à grand succès (une demi-douzaine) approfondissant à chaque fois ses réflexions et ses expériences en matière de plantes, mais aussi du vivant en général. Vers la fin de sa vie, atteinte d'une forme sévère de sclérose en plaques (la SLA) et se sachant condamnée, elle écrit le poignant Ce que je n'ai pas encore dit à mon jardin, le seul de ses livres traduit en français.
Pia Pera est connue en Italie pour sa manière d'approcher la nature, dans un dialogue respectueux, bourré de tendresse et de prévenance. A travers ses écrits. on la voit entretenir une relation d'égale à égal avec le monde végétal et le monde animal. Elle fut une pionnière en ce domaine dans son pays. Elle est également devenue - malgré elle - un personnage connu parce qu'elle est l'héroïne d'un livre qui a obtenu en 2021 le prix Strega (sorte de Goncourt italien). En effet, son ami Emanuele Trevi a rédigé un ouvrage qui n'est ni une biographie, ni un roman, plutôt une série d'impressions sur deux écrivains de ses amis disparus prématurément : Pia et Rocco Carbone. Avec ce récit, Due vite, il évoque ce que des gens que nous avons aimés, dont nous avons été proches, peuvent laisser comme traces en nous, des sentiments, des regrets, des images. C'est un livre qui traite bien sûr d'amitié et de mémoire, fragiles l'une et l'autre, constituées de bribes incertaines et de vérités éphémères.
Pour en revenir à Pia, la lire signifie non seulement apprendre à cultiver, mais également à se cultiver. Spécialiste des langues slaves, traductrice du russe, elle fournit ici une belle lecture d'Oblomov, mais cite aussi bon nombre d'écrivains (dont Flaubert et Thoreau et bien sûr Frances Hodgson Burnett, dont elle a traduit The Secret Garden en italien).
Un coin de terre limité, un lopin sur une planète en lambeaux, et pourtant : la béatitude. Sur ce coin de terre, vivre libérée des désirs qui entraînent les être humains très loin, dans des lieux qu'ils n'aiment pas, vers des activités qui attristent et envahissent leur mental en privant la joie de sa place légitime. Vacare Deo, disaient les pères du désert. Avant de venir vivre dans ce domaine, j'étais un buisson mal taillé, ayant poussé dans un enchevêtrement étouffant de branchages, avec gaspillage de sève, dispersion d'énergie. La forme naturelle avait été perdue dès la première taille, en même temps que le pouvoir de faire bourgeonner les yeux des désirs. Maintenant je suis lentement élaguée. Chaque branche taillée est de la sève qui court plus vigoureusement parmi les autres. Jusqu'à ce que les désirs recommencent à fleurir et la vie à circuler. Assainie de tout ce qu'on nous apprend à considérer comme indispensable : voyages, vacances, bijoux, spectacles, ostentation, vitesse. [p. 88-89] Traduction libreCurieuse impression que de lire une écrivaine apparaissant comme tellement vitale, dont on ne peut qu'approuver la démarche et s'en trouver infiniment proche, mais dont on sait aussi à présent qu'elle a été condamnée à mourir à petit feu, impitoyablement. Il y a quelque chose d'attendrissant et de terriblement attristant dans cette lecture. Pia fait penser à une branche que la vie aurait demandé d'élaguer, mais qui, bien qu'écartée, disparue, participe à la vigueur des autres et continue de tournoyer dans leur mémoire.
**Vacare Deo : être libre ou disponible pour Dieu ; dans la tradition monastique et contemplative chrétienne, réserver du temps de travail pour la méditation et la prière.
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