2 nov. 2023

Vivre : retrouver son chemin

 


 
Le calme : un certain maintien, la femme se tenant droite face à sa trajectoire, 
un rayonnement, une illumination, soudain, le souvenir d'un certain jour,
d'une certaine heure où l'on était bien, la conviction d'être sur le bon chemin.

1 nov. 2023

Vivre : manger avec les yeux (mais pas que)

 

C'est l'invitation la plus délirante de l'année. Elle commence sur un trottoir, dans le centre d'une petite ville provinciale où je n'aurais pas vraiment l'intention de me rendre et encore moins de m'attarder. Mais il se trouve que dans cette rue, il y a de nombreux palais, aux superbes plafonds décorés à fresque, assez bien conservés pour avoir fière allure, et pas assez pour attirer des investisseurs mal intentionnés. A dix-neuf heures trente, on sonne donc à la porte cochère et on obtient le droit d'entrer.
 
 
Généralement, on se retrouve seuls, devant une cour plutôt impressionnante, au fond de laquelle est érigé un grand palais. C'est ici que se loge l'Accademia Filarmonica, l'académie de musique, sise depuis 1827 au cœur du Palazzo Gozzani di Treville, et il est assez fréquent d'entendre par les fenêtres entr'ouvertes quelques laborieuses mélodies s'échapper. On se sent un peu intimidé : la lumière faiblissante, sans doute, ou le contraste entre la modestie de la ville et le baroque des lieux. On se dirige à droite vers le grand escalier.


On lève la tête, naturellement. On a beau connaître, on a beau savoir, on se sent toujours un peu chavirer, immergée dans un monde de fastes passés. La tête tourne. Il y a tant à découvrir, tant de détails à observer.



 
Ce que l'on aperçoit sur la photo ci-dessus, c'est l'arrière-train de mon chien. Ce qu'il est difficile de deviner, ce sont les mouvements constants de sa truffe émoustillée. A coup sûr, il savait exactement où se diriger et n'aspirait qu'à nous y emmener.

A l'intérieur du restaurant se déploient plusieurs salles en enfilade dont chacune a sa particularité. On se dirige vers la table qui nous a été attribuée. On prend place sur des chaises un brin malcommodes si bien qu'on se voit proposer, avec le menu, des coussinets. Et là, la fête commence, car en cuisine une équipe jeune et motivée se met en quatre pour vous étonner.

A partir d'ici, plus de photographies. Notre seul objectif, c'est de nous régaler. Apprécier comme il se doit la cuisine piémontaise traditionnelle, non dénuée de panache et d'inventivité. Le patron et ses dynamiques serviteurs ne se prennent pas la tête. Ici pas de falbalas ou de grands discours, car l'essentiel est dans l'assiette. Pas besoin d'en rajouter.

Hélas, tout a une fin. Au moment de quitter tous les plaisirs du palais, on ressent une ondée de profond regret. Très déraisonnablement, on aimerait recommencer. Remonter les marches, sonner à nouveau à la porte, se faire conduire à sa table et... se réjouir de commander.
 

31 oct. 2023

Vivre : de fil en kiwis

 


Le marché de Casale M. est un des plus rugueux que je connaisse. Ici, rien de joli : on y vient pour trouver le strict nécessaire et pour faire des affaires. Vendredi, la place bruissait de mille salutations, conversations et interjections à propos de tapis, de casseroles ou de victuailles. En cette fin de saison, pas un seul touriste sur la piazza Castello, mais quantité de ménagères et de retraités rassemblés autant pour acheter que pour socialiser. 
Après quelques repérages, je me suis approchée d'un stand où de magnifiques artichauts sardes étaient exposés. J'en ai choisi une dizaine les imaginant déjà sautés avec de l'ail et du persil. Les trois Marocains qui tenaient boutique semblaient bien décidés à liquider leurs marchandises avant la fin de la matinée. Ils m'ont proposé des citrons (magnifiques et trop gros pour répondre aux calibrages imposés), des tomates qui ne demandaient qu'à être transformées en sauce (ce qui fut diligemment exécuté), des noix, véritables trésors de potassium qu'on me fit goûter, des bouquets de piments rouge flamme. 
Au moment de payer, je me suis vue transportée en plein Mahgreb : tout ce que j'avais demandé avait quasiment été doublé en quantité. J'aurais pu nourrir toute une smala avec ce qu'on me pressait d'acheter. Impossible. Irréalisable. Refus de ma part. Refus rejeté. Une âpre négociation a commencé. Nous avons fini par convenir d'un prix (par bonheur quelques clients pressaient pour être servis, faute de quoi nous y aurions passé la journée). Je suis donc repartie avec deux fois plus que le nécessaire pour un montant jubilatoire.
 
Rentrer de voyage ici n'est jamais une opération de tout repos. Il ne s'agit pas seulement de défaire ses bagages : les aliments rapportés réclament cuisson, mise en pot et congélation. Sans compter bien sûr l'opération réseautage auprès du voisinage. Les excédents furent distribués. Il fallut vitaminer les uns et expliquer aux autres comment apprêter les Asteracées. 
 
Le rapport avec la photographie ci-dessus ?  Certains voisins étaient en pleine cueillette de kiwis. Cette années leurs actinidiers ont donné avec une extrême générosité. Nous nous sommes retrouvés avec deux caisses de vitamine C. Nous savons comment amener progressivement les fruits à maturité (hermétiquement enfermés en compagnie d'une pomme), mais il y en avait objectivement trop pour nos besoins.
Le lendemain, nous avons donc déposé à Berne devant la caisse à livres un plein cabas avec une invitation à se servir. Une heure plus tard, le sac avait disparu. A 80 centimes la pièce au supermarché, il y avait de quoi régaler en bio kilomètre zéro une famille pendant toute une semaine (et joyeusement alléger son portemonnaie).


30 oct. 2023

Vivre : oser savoir

 
Bombay / 1983 / Steve Mc Curry / Castello di Pavia / 2018
 
Parfois, la vie ici, si calme. Le signe de remerciement, et parfois l'étonnement, à voir des gens croisés sur le chemin remplis de prévenance. Les perroquets plus bas qui piaillent durant des heures et le voisin Ch. qui doit récupérer de sa nuit mais ne songerait jamais à s'en plaindre. 
La violence, ailleurs. Parfois, la tentation est grande de couper le son, d'éteindre. Ne plus voir, ne plus savoir, ne plus être conscients de toute cette déferlante. Bien trop souvent les mots sont de trop. Trop de commentaires, trop de blabla, trop d'experts qui ne savent que répéter et révéler leurs manques. Les mots sont de trop et en définitive seules quelques images racontent. Comme celles-ci.
Il suffit de peu à nos yeux, s'ils refusent de se détourner, s'ils refusent l'indifférence. La folie est là. Lointaine et proche à la fois. Les émotions s'invitent en yoyo, la peur, la rage, le sentiment d'impuissance. Que faire ? 
Que faire ? Accepter de regarder et de décrypter, accepter de voir et de savoir, accepter de recevoir les pièces à supposition, sinon à conviction, qui déboulent en nombre pour s'efforcer de se faire une opinion. Et tenter de ne pas désespérer du monde.

29 oct. 2023

Vivre : le glucose qu'on nous propose

 
Just before now / Olafur Idriasson / Palazzo Strozzi / Florence / 2022
 
Placardés dans les rues, affichés au bord des nationales, proposés par mailings à la chaîne, des cadeaux, des propositions, des réductions. Est-il possible que nous ayons vraiment à ce point besoin de compensations ? De quoi manquons-nous si cruellement pour qu'un rabais offert soit censé nous attirer comme un aimant ? Sommes-nous vraiment si affamés qu'un supplément de n'importe quelle sorte nous paraisse alléchant ? D'où viennent donc tant de relances, tant de fringales pour des choses et des choses et des choses affreusement inutiles, terriblement banales ?

28 oct. 2023

Voyager : sortir du brouillard

 

Emmener le chien a toujours un impact sur nos voyages. La noble demeure avait un énorme parc et un charme fou. Malheureusement on y trouvait aux murs des photographies à la gloire de l'ère fasciste et des relents de moisissure. Il m'a dit : Partons. Nous nous sommes empressés de quitter les lieux pour rejoindre d'autres visions, sous de meilleurs augures.




 

27 oct. 2023

Vivre : ici et ailleurs

 

Certains matins, le rien - ou presque : un soupçon de Jura, la ligne des rives, une tige qui voltige - et dans ce rien me sentir si bien... (ailleurs, très loin : les appels, les messages, les tensions, les aberrations, les obligations, les délais, les offres, les actions, les corrections, les rectifications, les déclarations, les dépêches, tant de choses qui se passent) ... ici, le rien, des ailes qui tournoient, une truffe qui frémit, des clapotis et la conscience profonde d'être en vie...