5 déc. 2025

Vivre : laisser partir

 

Laisser partir 
Laisser les choses se défaire qui n'ont plus raison d'être
Laisser finir ce qui doit disparaître et enfin laisser naître
L'avenir
 

4 déc. 2025

Vivre : newsletters

 
Portrait de Bernardo di Salla / Attribué à GF Caroto / Le Louvre / Paris
 
 
Était-ce un écorché vif ? Était-ce un manipulateur ? En quête de reconnaissance, certainement. Aimant se croire important, assurément. Ayant besoin de dominer, probablement. Mal aimé à l'école. Rejeté par ses collègues. Toujours un peu à l'écart, toujours rabaissé, feignant de croire que sa réussite apparente pouvait l'immuniser. Et constamment avec ce vide immense à combler. 
Il cherchait dans les réseaux de quoi prendre sa revanche. Il voulait sa cour et, vu le nombre de solitudes et de détresses à la ronde, sa cour, ses admiratrices, ses disciples, il les trouvait. Il braconnait. Il harponnait. Il se donnait du mal, distribuait compliments et récompenses. Il connectait. Il écartait. Il écrivait tard dans la soirée. Se levait tôt pour commenter. Il se prenait pour le chef d'un orchestre savamment sélectionné.
Pensait-il bien faire ? S'estimait-il le plus fort ? Le mieux aimé ? Il voulait le croire. Était-il pitoyable ? Était-il manipulateur ? Comment le savoir ? Encore un avatar que la blogosphère avait généré.
 
    

3 déc. 2025

Ecouter : loin des rêves de pacotille

 

Quand le Book Club diffuse Dans la bibliothèque de, je manque rarement un épisode. J'aime ces portraits de personnalités du monde de la culture - des portrait chinois en vérité -, même si je dois admettre qu'ils me touchent de manière différente, et même que certains parfois m'indiffèrent. A d'autres moments, je me sens en connexion totale. C'était le cas vendredi dernier avec Florence Loiret Caille, une actrice qui trace son chemin loin des paillettes et des flashes, que j'apprécie encore plus depuis que je la connais un peu en tant que lectrice.
 
Parmi les cinq œuvres qu'elle a choisi de présenter, il y avait Quelques messages personnels, de Pierre Clementi. Un recueil de textes écrits suite à l'emprisonnement de celui-ci à Rome entre 1971 et 1973. Un livre réédité en 2005, mais pas forcément facile à trouver en librairie. L'invitée introduit sa lecture en relevant combien sont rares les acteurs qui ne font pas de compromissions avec le système. "A vrai dire, je n'en connais pas."  ajoute-t-elle en profitant d'évoquer ses  valeurs de manière indirecte. 
 
Avant de transcrire le passage lu par F. L.C., précisons que l'auteur de ce journal a été libéré au bout de 18 mois passés dans les prisons de Regina Coeli et Rebbibbia et expulsé d'Italie. Il avait été condamné pour détention de drogue - en quantité relativement faible - lors d'une perquisition à son domicile. Avec recul, il apparaît que le système judiciaire avait profité de ce procès très médiatisé afin qu'il ait fonction d'exemple. Libéré de cette expérience éprouvante pour insuffisance de preuves, Pierre Clementi n'a été innocenté que trois ans plus tard. 
 
La plupart des acteurs qui "percent" n'y résistent pas. Ils pénètrent dans l'Olympe, ils prennent place au rang des demi-dieux, ils croient eux-mêmes aux mythes qui les déifient et qu'ils alimentent, qu'ils reconduisent par le spectacle de leur vie publicitaire.
 
Ces idoles - je hais la chose et le mot - peuvent-elles susciter autre chose que des rêves de pacotille, des songes creux, désirs de luxe, d'ostentation, de vanité, de fric, qui intoxique les jeunes esprits bien plus clairement que toutes les drogues.
Le voilà, le véritable opium qui détourne les énergies de la voie créatrice, qui assèche les cœurs, qui mobilise les forces vivantes vers l'objectif mesquin et négatif de la "réussite individuelle".
 
Je crois qu'il est beaucoup plus important, pour celui qui est acteur, de devenir un homme véritablement, d'apprendre dans la simplicité de la vie quotidienne à communiquer avec  ses  frères, d'aider par son travail à mettre en lumière la part du monde qui est vérité et non celle qui est toc, préfabriquée, illusion. 

L'acteur est le représentant de l'inconscient collectif. Son travail permet à chacun de prendre conscience de son bonheur ou de son malheur, de tenter de perpétuer l'un ou de faire cesser l'autre pour retrouver le sentier de la joie. L'acteur peut être l'étincelle qui donne naissance à un foyer où chacun pourra puiser un peu de chaleur ou d'énergie pour continuer son voyage. 

Je pense que l'art doit être au service du peuple et c'est pourquoi il me semble qu'il est inconciliable avec le statut de l'idole, qui est au-dessus du peuple, qui le domine et qui l'humilie, qui se fait servir par lui.
Je vois l'artiste comme un ouvrier parmi les autres. Il doit accomplir sa tâche quotidienne de représenter les joies et les  souffrances avec sérieux et humilité. Il doit aussi ne pas cesser de chercher, de développer son expérience et ses connaissances et ne pas s'arrêter surtout aux buts et aux moyens que lui donnent le système. S'arrêter, c'est mourir. 
(en tendant l'oreille, on perçoit les petits sons d'approbation de Marie Richeux, qui semble écouter avec délices le texte) 
(on visualise aussi cette publicité horripilante, aux commentaires vains, matraquée ces dernières semaines, dans laquelle des acteurs hollywoodiens vantent la possession d'une montre  à couronne dorée, une de ces montres sans laquelle, après cinquante ans, tu peux être sûr d'avoir gâché ta vie, ah, ah!)

Quelques messages personnels, Folio / Gallimard, Paris, 1973; 2005 (réédition)
Extrait : pages 96-98 
 
 

2 déc. 2025

Vivre : les matins paparazzi

 

C'est après - bien après - que le ciel va s'assagir, rentrer dans les rangs, retrouver ses grisailles et ses nuages blancs. Pour l'instant, il se pomponne et se met sur son trente et un. Il croit pouvoir tout faire, tout essayer, il croit que personne n'est là pour regarder (Les coureurs fluo courent.  Les livreurs se dépêchent d'aller livrer. Les écoliers se bousculent sur les escaliers. Les parents se dispersent pour aller travailler.) Alors le ciel se permet mille pitreries. Il se gonfle et se tortille. Il se déroule tout en acrobaties. Personne pour cafter, croit-il, et il se trémousse incognito. Seulement voilà : nous, on est là, P. qui lève la truffe, et moi subjuguée qui suis tous ses ébats, qui le découvre dans tous ses états. On est présents et le ciel déluré ne le sait pas. C'est tout le sel de ces moments-là.
 
 
 
 

1 déc. 2025

Lire : la densité des sentiments

 

Depuis que je suis ici, j'ai lu Battling, le ténébreux, d'Alexandre Vialatte et La Grande Peur dans  la montagne de Charles-Ferdinand Ramuz. La bibliothécaire les a choisis pour moi; elle savait déjà que nous allions quitter le bourg. Je ne le lui avais pas dit, et Laurent non plus; nous ne parlons que des livres; elle est très timide. Mais ici, les gens racontent tout. Elle m'a dit : " Ce sont des livres à lire sur une île." Elle a raison.  [p.17]

Un petit bouquin. A peine cent quarante pages. On se dit : une courte histoire. Peut-être fini en une après-midi. Et puis on est prise par l'écriture d'une densité rare et d'une beauté à couper le souffle. Tant de choses exprimées, et avec une telle économie de mots que cette sobriété en fait la force absolue.  Pas question de lâcher la moindre ligne ou de perdre la moindre description. La narration est construite par le biais de  plusieurs voix - à travers des discours, des lettres, des extraits de journaux - constituant chacune de brefs chapitres. A chacun sa focale, son histoire. Il s'agit pour les lecteurs de prêter attention, d'identifier le personnage qui est en train de s'exprimer et qui, en complétant le récit, ajoute à la trame quelque chose de sa propre histoire. 
 
L'histoire ? Une histoire d'amour, intense et pure, simple en apparence, entre une fille trop belle et solitaire qui n'aime que lire et un garçon qui l'aime follement et l'accompagne au bibliobus les mardis en période scolaire. Dans une région reculée, leur maison isolée est simple, comme leur amour. Leur vie s'écoule indifférente aux ragots et aux mesquineries, aux héritages trop lourds.
 
L'après-midi, Marlène marchait. Elle remontait le cours de la rivière; elle allait au long des plateaux d'herbe rase. Cette marche hors les routes, hors les sentiers par tous les temps, pour rien, sans fusil, sans chien, seule, suffisait à la signaler à l'attention de tous, à l'isoler; plus encore que le reste, que l'extrême pâleur de la peau, le noir des vêtements, l'exubérance des cheveux fauve, l'appartenance à un lointain pays de bord de mer, et ma dévotion. [p.57]
 
Jusqu'au jour où ...
 
Un chien blessé. Un vétérinaire qui fait dans le "bétail utile" acceptant étrangement de soigner un si petit  animal. Et voici qu'une autre histoire fait irruption avec une brutale évidence. La bascule s'accomplit en à peine deux ou trois pages, juste au milieu du roman. La douleur de la perte court sur le reste du récit. L'histoire d'une passion qui déchire un cœur taiseux. 
 
J'ai quitté la maison. Je n'aurais pas pu sans elle. Je n'y suis retourné qu'une fois. Il ne reste rien. Les choses, les  objets sont partis. Nous en avions peu, elle et moi. Elle n'accumulait rien. Elle n'avait pas ces désirs. La maison était vide, mais la lumière était là, et le silence aussi, et la grande vue sur les pays tondus, à bout de ciel. On ne peut rien contre ça. J'ai pleuré. Je n'y retournerai pas. [p.15]  
L'épicière, les uns, les autres, les gens; ils parlent, faute de savoir. On ne l'aime pas ici, surtout les femmes. [p.114]
 J'apprenais cette douleur de la privation sans la mort. [p.114] 
  
L'auteure déploie un style bien à elle, à la fois sec et précis. Chaque écrivain a ses "tics". Ici, on apprécie la manière réitérée de Marie-Hélène Lafon de scander ses descriptions en une suite de quatre adjectifs ou séquences. Ainsi, la neige : Certains matins, la vraie neige d'hiver nous surprenait, puissante, immodeste, souveraine, silencieuse [p.72] Ou les battements sanguins : J'ai écouté le silence de mon sang qui cognait dans mes veines, continuait, tenace, obtus, épais, sombre. [p.117] Ou encore la description de la vie rurale : c'était trop de solitude et trop d'étendue, trop de vide et trop de vertige. [p.118]


Ce récit raconte-t-il une histoire banale ? La littérature, dans le fond, n'a que faire de la banalité. Il n'y a pas de sujet banal, il n'y a que des manières banales de les aborder. Le travail de la littérature consiste à polir toute réalité d'un éclat particulier. C'est ce que fait l'écrivaine avec cette histoire d'amour  sans prestige et sans trop de paroles. Sur ces terres, on n'est pas dans un monde du verbal. On est dans un pays d'intériorité : on y vit, on aime, on désire, on meurt sans rien se dire d'essentiel, sans passer par les mots. Ou si peu. Pourtant on connait des vertiges, on souffre mais rien qui s'exprime vraiment au-dehors. La grande force du récit tient à toutes ces voix avec leurs différents points de vue. Dans ce mode de silence, de gestes furtifs, de manifestations retenues, la complexité des êtres est souterraine et va au delà de ce qu'ils donnent à voir ou à entendre. 

La langue, c'est le pays que j'habite.
[Marie-Hélène Lafon / Émission La source / France Inter] 

L'écrivaine vient de cette terre. Elle l'a quittée à dix-huit ans, dès qu'elle a pu, sans doute, elle a dû la fuir, probablement, mais on sent qu'elle ne s'en est jamais détachée. On a l'intuition qu'elle décrit tout à la fois ce qu'elle aime et ce qu'elle exècre de ce pays, qu'elle ne cesse de puiser à sa propre source en écrivant. Un court roman. Une grande histoire. Un livre marquant.

 
Pour écouter l'auteure, c'est ICI 

30 nov. 2025

Vivre : être un corps

 
Questine / Claude Garache / Granet XXe / Aix-en-Pce
 
En se souvenant du moment où l'on a pris congé, on se revoit en train de partir dans une sorte d'urgence, une impérative nécessité. Notre être était agité, nos sens nous enjoignaient de vite nous en aller. Ce n'est qu'après, avec recul, en remettant les pièces du puzzle en place, qu'on a réalisé les pouvoirs insoupçonnables du corps : avant, bien avant qu'on n'ait pu poser des mots et des pensées sur ce qui s'était passé, le corps avait compris qu'il était grand temps de se désengager. 
 

29 nov. 2025

Vivre : comparaisons et déraisons

 
Photo tirée du net
 
C'est devant l'alignement impressionnant d'emballages le long des rayons 
que j'ai compris pourquoi on nous proposait de gagner toujours plus de temps : 
pour pouvoir se choisir une confiture ou des cornichons.