samedi 28 février 2026

Vivre : des trésors à portée de soi

 
Installation JM Othoniel / Château Lacoste / Le Puy Sainte Réparade
 
 
 Le monde, de plus en plus fou, de plus en plus complexe,
 heureusement, les arbres...
plus tu cherches à tout ce chaos un sens et plus celui-ci t'échappe 
heureusement, les arbres...
à n'y rien comprendre, à en perdre son latin et tout le reste
 heureusement : les arbres...
 
 

vendredi 27 février 2026

Voir / Entendre : les filles épicées

 

 

Quand j'ai vu pour la première fois "Les Feuilles mortes", en septembre 2023, je me souviens être sortie de la séance vaguement déçue. Je n'avais retrouvé dans ce film ni la beauté lacérante de "l'Homme sans passéni la profondeur humaniste de "L'autre Côté de l'Espoir". Bref, j'étais rentrée en me demandant ce qui avait pu lui valoir le prix du Jury à Cannes  et je l'avais relégué aux oubliettes. 
Mais, hier soir, en suivant les parcours d'un homme et d'une femme sans âge, deux êtres cabossés qui traînent derrière eux un passé lourd et doivent se coltiner une vie de précarité, j'ai été immédiatement conquise. Il est question à la fois d'une narration ancrée dans l'actualité (les nouvelles de la guerre d'Ukraine sont relayées par les transistors qu'écoutent les personnages et ajoutent à leur tristesse) et en même temps il pourrait s'agir d'une histoire intemporelle, une histoire d'amour entre deux solitaires, avec des décors issus des sixties, des dialogues minimalistes, des travailleurs exploités et des présences fascistes. Tout concourt à rappeler les grands classiques du cinéma, dont on aperçoit les affiches derrière nos anti-héros se retrouvant de manière répétée devant une salle : le néo-réalisme italien, les films de Godard, les références à Charlie Chaplin, et soudain ce scénario épuré m'est apparu comme terriblement original et poignant.

Enfin, ce qui caractérise cette œuvre, c'est le fait que les chansons et la musique occupent autant de place que les dialogues pour soutenir la trame. A la fin du générique, je suis allée chercher qui sont les deux filles qui chantent une mélodie entêtante et mélancolique dans le bar où Holappa, le protagoniste alcoolique, écluse son spleen en fin de soirée. C'est ainsi que j'ai découvert le groupe Maustetytöt  (Spice Girls en finnois ) constitué des sœurs Kaisa et Anna Karjalainen, qui avaient déjà connu un certain succès en Finlande quelques années avant le tournage et auxquelles Kaurismaki a fait appel pour participer à l'illustration sonore des Feuilles mortes. Depuis, cette mélodie toute simple, aux paroles saisissantes ne cesse de ramener les images du film à ma mémoire. 
 

jeudi 26 février 2026

Vivre : faire place au présent

 
 
Méditation en cobalt / 1997 / Fabienne Verdier / Musée Cernuschi / Paris

 
L'art de l'essentiel :  de tous les arts, probablement le plus difficile
 
 
 
 

mercredi 25 février 2026

Vivre : c'est une journée...

 

... c'est une journée à se lever de bonne heure, de très bonne heure, à l'appel d'un oiseau - lequel? - vigoureux, déterminé, une véritable assignation à se lever, relayé par une multitude d'autres volatiles, des étourneaux, des mésanges, des merles, des pics épeiche, une journée à bondir, à obtempérer. 
C'est une journée à foncer dans ses bottes, droit devant, suivant le chien impatient, qui piste et qui trace, qui s'immobilise et lève sa truffe, qui repart en arrière, qui reprend en avant, qui suspend sa marche, patte levée, qui attend. Une journée à observer le jour qui pointe et se déploie en bleu, en or, en orange. 
Une journée qui impose ses conditions : pas question de trop traîner. Il faut partir. Il faut déguerpir. S'en aller à la découverte. Plus loin, très loin, juste après avoir salué du regard le pêcheur dans sa barque, déjà tout affairé, et le Jura flamboyant, et les traînées abricots sur fond mauve persan des avions impatients. C'est une journée ambitieuse qui ne souffre aucune hésitation, aucune rumination, aucune désolation. Une journée à impulsions.
Alors, on s'élance, on court au-devant des Alpes, on se métisse des salades, on se détourne de la médiocrité, on démêle des écheveaux, on reconstruit des projets. C'est une journée qui scintille, qui dore, qui brille. La lumière y est vive. Les sons articulés. C'est une journée à satiété. C'est une journée qui impose à elle-seule l'essence de l'été. 
 
 

mardi 24 février 2026

Vivre : le dernier des Mohicans

 
 
Portrait de Francesco Querini / Palma il Vecchio / Fondazione Querini-Stampalia / Venezia
 
 
Il porte tous les jours un costume trois pièces en velours côtelé. Il lève par-dessus ses lunettes cerclées d'or un regard délavé. Quel que soit le sujet qu'on aborde devant son guichet, il se termine toujours avec lui par une citation de Goethe ou de Nietzsche. Il dit que la confirmation, il demandera à son collègue de nous l'envoyer : les messages électroniques, il ne sait pas comment on fait.
 
 

lundi 23 février 2026

Vivre : love me, love me tender!

 
Femme nue debout / Vilhelm Hammershøi / SMK / Copenhague
 
Elle veut être aimée. Elle veut absolument être aimée. Et aussi admirée. Avec le temps, elle a asséché tout son entourage de proximité. Dans sa vitrine, elle s'affiche douce, perspicace, étoilée, une parfaite que tout le monde rêve d'apprivoiser. Elle est admirable, cumule les efforts pour tout contrôler, mais à force d'efforts justement - toutes ces sucreries à exhiber, toutes ces démonstrations de bonté, tant de perfection tant de bouquets - elle se retrouve enfermée, serrée serrée, dans ce rôle d'amie parfaite qu'elle s'est inventé. 
Le soir, au coucher, le doute la saisit face au silence de la nuit. Dans son miroir elle se voit ridée. Elle entend au loin ses voisins crier. La réalité la frappe dans toute sa médiocrité. Alors, elle s'empare de son meilleur ami, écran écran magique, dis-moi aujourd'hui qui est le plus likée, elle tremble, elle s'accroche, elle espère, soudain de battre son cœur s'est arrêté. Mais enfin : une lumière dans le noir, l'écran a réagi, trois mots, deux exclamations, et, par la grâce du copié-collé, toute une pluie d'émojis... la voici qui revit.
 
 
 

dimanche 22 février 2026

Vivre : dimanche, 6h36

 



 
superbes dans la nuit, les chants nous inventent un printemps
 
 

samedi 21 février 2026

Vivre : to do or not to do

 
relatum the stage / 2022 / fondation Lee Ufan / arles
 
 
Pas question de procrastination : tout devient si lisse, si évident sans ajournements
 
 
 
 

vendredi 20 février 2026

Voir : poursuivre son objectif

 
 

Pour le dire en deux mots : j'ai cessé mon activité de photographe pour devenir écrivain.
Rester écrivain a été une autre histoire. 
 
 Le métier d'écrivain, c'est entretenir un feu qui ne demande qu'à s'éteindre. Un feu dans la neige.
[A pied d’œuvre, chap. 1]
 
 
Hier fut une journée d'intempéries continues, parfaite pour une expédition cinéma. Le seul film qui me tentait, A pied d’œuvre, passait encore dans une salle à 45 bornes d'ici. La route, toute en virages, en plein brouillard mâtiné de neige, s'est révélée un peu longue, mais on l'a suivie sans regrets. La séance en valait la peine.
 
Cette adaptation du livre de Franck Courtès, publié en 2023 par les éditions Gallimard, retrace une histoire vécue. L'écrivain, photographe reconnu, a décidé d'interrompre sa première activité pour se consacrer entièrement à son travail d'écriture après avoir publié trois livres et rencontré un succès d'estime. Le film commence lors d'un moment de crise : refus de son éditrice de publier son dernier manuscrit, Histoire d'une fin ("thème trop ressassé" que celui d'un couple qui se délite, elle lui demande quelque chose de fort); épuisement de ses ressources financières; divorce et départ  au Canada de son ex-épouse avec leurs deux enfants; liquidation de l'appartement familial et emménagement dans un studio en sous-sol, bruyant et mal chauffé; entourage peu empathique (c'est le moins que l'on puisse dire de son père et de sa sœur). Le cadre est posé. 
 
Le film (relativement court, une heure trente à peine) raconte les conséquences de ce choix de vie, la précarité et la solitude assumées envers et contre tous les regards et tous les obstacles. Il présente donc l'expérience d'un créateur vivant à Paris, loin des paillettes et de la réussite. Il doit survivre avec trois fois rien et se résoudre à obtenir des petits boulots sur une plateforme pratiquant la sous-enchère (des missions à dix-huit euros, débarras de caves, travaux de jardinage, voiturage). L’œuvre décrit au quotidien et par petites touches une pauvreté choisie, qui confronte au mépris, à la pitié, voire à l'indifférence, qui met le corps en danger, qui épuise toutes les ressources, financières ou physiques. Il dénonce l’uberisation du travail de plus en plus ordinaire : les êtres humains traités comme des marchandises, mis en vente comme un appareil photo ou une mobylette. Il montre aussi un homme déterminé à vivre ce qu'on pourrait appeler une passion, quitte à en payer le prix fort et à perdre quasiment tous ses privilèges.
 
Sans spoiler (le livre d'inspiration autobiographique a été publié et bien accueilli) on pourrait dire que l'histoire se termine "bien". Il n'en demeure pas moins qu'elle nous entraîne dans les bas-fonds de l'exploitation urbaine du travail, géré avec des applications, des algorithmes et des évaluations hâtives qui dictent de façon subjective les cadences, les salaires et la survie. Au moyen de scénettes, aussi brèves que bien interprétées, la déshumanisation et la paupérisation liées au système capitaliste sont pointées. Elles font froid dans le dos. 
 
Heureusement, il reste aussi le portrait d'une "belle personne", un homme qui assume dans la solitude un choix de vie radical sans jamais être dans la plainte. Le rôle est parfaitement tenu par Bastien Bouillon, dont on oublie la jeunesse au fil des scènes tant il sait rendre son personnage crédible (alors que Franck Courtès était âgé de 50 ans lors de son expérience). C'est beau, un portrait d'homme intègre au cinéma. C'est inspirant, car finalement, on n'en voit pas tant que ça.
 
  
 
 prix du Meilleur Scénario à la dernière Mostra de Venise / 2025
 

jeudi 19 février 2026

Vivre : février hostile, ne te découvre pas d'un fil

 



Les échanges, certains matins d'hiver, sont plutôt restreints. 
Mais depuis que la météo est devenue franchement teigneuse, 
c'est commode. On sourit et on répond : "Mieux que le temps".  
 

mercredi 18 février 2026

Vivre : une ville, deux visages

 
L'étoile filante (détail) / Félix-Maurice Charpentier / Ny Carlsberg Glyptothek / Copenhague
 
L'autre nuit, à C., la ville semblait enchantée : une multitude d'étoiles pleuvait sur elle d'un ciel bleu de Chine et lui rendaient son altière vérité. Pas un chat, pas seul être, on aurait dit un théâtre muet, sans rôles et sans metteur en scène. Dans l'épais silence, les façades et les palais, les arcs et les passages conversaient. Le temps s'était arrêté. Émus par cette beauté, on se retenait de respirer.
 
Le lendemain, sur sa place principale, se tenait un marché. De solides gaillards, de braves paysannes, des dialogues enflammés, des problèmes concrets. Un vendeur soldait des chaussures made in China à six euros. Une femme tentait de faire obéir son roquet. Les façades et les palais, défaits, réduits à de pâles décors, se taisaient. Déçus, incrédules, on se retenait de soupirer.
 

mardi 17 février 2026

lundi 16 février 2026

Regarder : les mots de Jenny

 
Jenny Holzer /1984 / série : Survival, 1983-1985
 
Les mots de Jenny Holzer :
toujours plus que des mots.
Toute une histoire. Parfois:
une fulgurante expérience
qui ramène au centre de soi.

 

dimanche 15 février 2026

Regarder : 1, 1 1/2, 1, 2, ...

 


Érable / 2023 / Schloss Grubenhagen / Poméranie-Mecklenburg 

Je dessine mon arbre pas à pas, en grimpant. Le tronc, ça s'escalade à toute vitesse. Pas de croisements, ni de panneaux vers des destinations alternatives. Et puis, on atteint les premiers embranchements. Ce qui m'intéresse, c'est la lente croissance de mon dessin; je prends le plus de temps possible : des heures, des jours, des semaines. Il faut qu'il témoigne de mon ressenti, infini et répétitif. Le dessin n'est autre que le résultat d'une errance à travers la nature. [GvM]  
 
Prendre le temps. Avoir tout son temps. Donner du temps au temps. Des luxes, assurément. Ça faisait un bout de temps que je voulais écrire sur Gudrun von Malzan, une artiste d'origine allemande basée en France, dont j'ai découvert les dessins d'arbres à Arles au printemps dernier. Âgée de 85 ans, elle continue son travail de création et, depuis une décennie environ, elle s'attache à faire le portrait d'arbres, rencontrés le plus souvent dans sa région d'origine au nord de l'Allemagne. La voici présentée sur le site du Centre Pompidou : ICI
On pourrait naturellement passer devant ses longues bandes de papier, en admirant la délicatesse et la minutie de son dessin. Si ce n'est que l'artiste, à mesure que son travail progresse, note dans la marge - à droite et en unités d'heures - le temps qu'il lui a fallu pour avancer. Plus les parties contiennent de feuillages, de branches et plus rapprochées sont les annotations, évidemment. 
 
Dans un monde de saccages et de précipitation, cette approche est fascinante. Il y a dans la lente montée vers le sommet - durant laquelle GvM déroule un long rouleau de papier journal vierge - quelque chose qui tient de l'apprivoisement. 
 
"Tout le temps nécessaire" est une belle expression. Elle implique une notion de besoin et non de rentabilité. De plus, cette remontée tranquille, à son rythme, va de pair avec la temporalité du sujet : les arbres ont besoin de temps pour grandir, ils nous donnent la mesure du temps. "On ne peut pas aller plus vite que la musique" semblent-ils nous dire quand on les croise dans une forêt et alors, d'instinct, nos pas ralentissent. Notre corps se met à l'unisson et retrouve un rythme sage. Nous nous retrouvons en résonance avec leur univers, loin des courses effrénées au rendement.
 
détail frêne / 2023
 
 
 
 

samedi 14 février 2026

Voyager : dôles de rencontres

 

 
En rentrant du Piémont - une petite cité idéale scintillant sous un ciel étoilé, quelques restaurants justement distingués - nous avons décidé de faire un crochet par l'entreprise Aulina  où un jeune couple de producteurs passionnés fabriquent des produits d'hygiène à base de plantes bio et de lait d'ânesse. Ils se sont formés dans la région de Forcalquier et ne cessent de diversifier leurs productions.
Nous les avons quittés tout heureux de nos achats et avons décidé de rejoindre Turin par des routes nationales. Au bout de cinq minutes, nous avons été arrêtés par un contrôle de gendarmerie. Pièces d'identité. Papiers du véhicule. C'est alors que l'interrogatoire a commencé:
- Vous venez d'où ?
- Vous allez où ? 
- C'est où, votre domicile ?
Les questions de ces jeunes gendarmes ont commencé à rendre le chien méfiant. Il s'est mis à grogner. D'autant plus que, avec des papiers suisses et des plaques suisses, il y avait de fortes chances pour que nous habitions la Suisse. Mais, en êtres civilisés, nous avons continué de leur répondre gentiment.
- Qu'est-ce que vous faites ici ?
- Qu'est-ce que vous êtes venus faire ici ?
- Du tourisme ?!? Mais il n'y a rien ici!!! 
Devant l'insistance du gendarma, nous avons commencé nous aussi à nous poser des questions, tandis que notre chien s'est mis à carrément aboyer. 
Nous avons réalisé que les deux - très - jeunes militaires avaient un accent du Sud prononcé. Sans doute venaient-ils d'être nommés au Nord du pays, loin de leur terre ensoleillée, de leur bord de mer, de leur famille. Sans doute ne comprenaient-ils pas ce qui pouvait attirer des gens qui n'y étaient pas contraints à sillonner cette terre aride du Piémont, parsemée de carcasses industrielles, avec ses habitants rigides comme des métronomes. Leur attitude "Qu'est-ce que vous venez foutre ici ?" est soudain devenue compréhensible.
On leur a fait de grands signes en les saluant et on s'est dit que ce genre d'incident ne peut arriver que quand on voyage hors saison, hors des sentiers battus (même si la quatrième ville du pays et sa Mole Antonelliana se trouvaient à peine à une quarantaine de kilomètres). Ça nous a donné l'impression d'être partis très loin et ça m'a ramenée à mon premier voyage en Grèce, dans la ville de Ioannina, où un habitant sur deux nous demandait : "d'où est-ce que vous venez ? où est-ce que vous allez ?" comme si nous étions des extraterrestres. Rafraîchissant souvenir d'avant le surtourisme, autant dire : la Préhistoire! 
 
 
Château de Govone / escalier monumental

 

mercredi 11 février 2026

Vivre : l'appel de la lumière

 
musée Lee Ufan / arles
 
ouvre la fenêtre
va, ouvre grand :
le renouveau t'appelle
la liberté t'attend 
 

mardi 10 février 2026

Lire : quand moins c'est plus

 

Tout ce qui venait de moi tombait dans trois catégories : observation teintée de XXIe siècle, paraphrase des sources, description des sentiment d'un personnage. Chacune me paraissait inutile. La première sortait le lecteur de l'histoire, à la seconde on pouvait avantageusement substituer la citation originale, quant aux sentiments il était plus parlant de les montrer que de les raconter. [préface, p.13]
 
C'est un livre d'histoire (on le retrouve dans les bibliothèques au rayon "histoire contemporaine", car il traite, sources à l'appui,  de la naissance du sionisme, avec ses principaux leaders, ses enjeux et ses débats). C'est un livre  qui évoque un passé familial (un arrière-grand-père dont on ne connaît pas grand chose, une grand-mère décédée et restée très présente, une famille juive migrante durant la première moitié du XXe siècle). C'est aussi le portrait d'une maison, dont l'adresse constitue le titre. Cela dit, la première chose qui m'a conquise, c'est la démarche entreprise par Rachel Cockerell : raconter, sans s'immiscer. 
 
Trop souvent, les livres d'histoire contiennent des introductions, des explications, des interprétations qui sont superflues. Or, on peut décrire sans trop en dire. C'est le principal attrait de cette recherche (fouillée) : l'élagage des sources, présentées de manière épurée, en fait la force. Le résultat est fascinant : le livre gagne en légèreté et il se lit comme un roman. L'autrice était l'invitée du Book club il y a quelques jours. On peut écouter l'émission ICI. Au départ, il s'agissait pour elle d'évoquer l'image de sa grand-mère paternelle et puis, à mesure de ses investigations, sa recherche a pris de l'ampleur, avec d'autres personnages et d'autres champs d'exploration.
 
Je suis en pleine lecture. Je parlerai plus tard du contenu. Pour l'instant, la manière de traiter le sujet (quête d'une terre promise et membres d'une famille) m'a stupéfaite par sa simplicité et son efficacité : une suite aérée de citations, avec, dans la marge, les références de leur auteur, sans autre annotation, qui se lisent très agréablement et dont on trouve les  références scrupuleusement mentionnées en fin d'ouvrage. Que de travail derrière tant d'évidence! Ne pas trouver ce qu'on cherche est peut-être l'indice qu'on fait une véritable recherche, puisque, comme le présente l'autrice :
 
Au départ, le livre devait raconter l'histoire de ma grand-mère et de sa sœur, qui ont élevé ensemble leurs enfants dans une énorme maison edwardienne du nord de Londres dans les années 1940. [préface, p.15]
 

lundi 9 février 2026

Voyager : microtourisme

 
Anna Seekamp, la soeur de l'artiste / Bertha Wegmann / SMK / Copenhague
 
C'est samedi. Elle se réjouit. Elle va passer la journée avec sa sœur. Elles ont choisi de partir à M. petite cité historique à une trentaine de kilomètres d'ici. Elle dit : J'ai toujours aimé cette ville. Elle ajoute : Non, pas de boutiques, pas de shopping, juste une balade, le lac, les ruelles. Elle n'avait pas envie d'une grande ville, surtout pas de trafic et pas de bruit. Elle voulait juste se faire plaisir. Papoter, se faire un truc à deux, loin des enfants et des maris. Elle est née dans un village des environs et n'a aucun besoin de lire le moindre livre pour adopter le concept du voyage de proximité. Elle est ouverte à toutes les découvertes : un portail rouillé, un chat, un bouquet à une fenêtre. Le bonheur, tout son bonheur, ne tient qu'à cet état d'esprit. 
 

 

dimanche 8 février 2026

Vivre : l'arc-en-ciel, qui l'a vu ?

 
 
Promenade du soir. 
Des appels au loin. Quelqu'un en retard.
C'est l'heure hâtive des retours. 

 
Avec la nuit tombent les attentes et les efforts.
Par-dessus les étangs, un arc-en-ciel se laisse voir. 
Les rives expirent, un oiseau s'évapore.


C'est l'heure des solitaires, de l'espoir qui mord..
Entre les roseaux un cygne s'endort. C'est l'heure de se taire.
L'arc-en-ciel se déploie. Qui a su le voir ?

 

samedi 7 février 2026

Vivre : patience, patience

 
Soir d'été sur la plage de Skagen (détail) / Peter Severin Krøyer /
 Hirsprung coll. / Copenhague

 
Aujourd'hui j'avais besoin d'un nouveau tube de rouge à lèvres : le mien était à plat. Impossible d'aller tout bonnement racheter le même produit, la même nuance, chez le même fabriquant. Trop simple! ce serait oublier les renouvellements incessants dans les offres cosmétiques, l'émergence des rouges liquides ("pour définir et accentuer les lèvres") ainsi que les fermetures de certaines succursales. J'ai donc cherché mon bonheur (ou plutôt : ma couleur) dans la filiale d'une chaîne offrant pas mal de choix. Rien de trop compliqué : au final, le tube a été trouvé et embarqué (je suis juste sortie avec le dos de ma main gauche recouvert de traits pourpres, lie de vin, grenat, framboise et fuchsia vaguement ambré, on aurait dit une pâtissière méchamment brûlée.) Le plus drôle, c'est que bien que j'aie prié R. de m'attendre dans un lieu confortable pendant cette fastidieuse démarche, il a insisté pour m'accompagner, avec le chien à ses côtés. Et ils se sont effectivement tenus bien droits, stoïques, silencieux, impassibles, durant les recherches et les essais, R. me donnant son avis de temps à autre, le clébard ignorant superbement les odeurs nauséabondes de Chanel n°5 et de Clarins Lip Perfector qui parvenaient à sa truffe. Ils étaient tellement mignons, tellement disposés à collaborer que je n'ai pas pu résister à leur offrir à la sortie une bouteille de Roero Arneis (au premier) et un os à moelle (au second) histoire de leur exprimer mon admirative reconnaissance.
 
 

vendredi 6 février 2026

Lire : traces de mères

 

 
J'ai beau y être venue des dizaines de fois, je ne m'habitue pas à sa beauté, car l'expérience du lieu offre toujours plus que ce que ma mémoire en avait retenu - une évidence majestueuse, profuse. [p.10] 
 
 
La collection "Ma nuit au musée" propose des récits qui se suivent sans jamais se ressembler, selon la personnalité de l'écrivain concerné, du type de musée qui l'héberge et des œuvres présentées. Il s'agit de découvrir à la fois l'institution et sa mission en même temps que l'auteur/e qui y passe la nuit (généralement entre dix-huit heures et sept heures du matin) pourvu d'un lit de camp et d'un talkie-walkie destiné à le connecter aux agents de surveillance. 
 
Il s'ensuit une oscillation entre exploration culturelle et confidences intimes, un enchaînement entre présent et passé, des incursions dans le bâtiment et dans la vie personnelle de celui ou celle qui écrit (le tout étant bien sûr favorisé par la solitude et les ombres, mélange de privilèges et de peurs entrelacés). 
 
(Depuis longtemps, j'ai envie de lire l'intégralité d'un livre le temps d'une nuit, passée moi aussi dans le silence et l'isolement. Je ne l'ai pas encore fait même si l'idée continue de m'obnubiler.)
 
Venir d'une mer, expérience relatée par Belinda Cannone suite à sa nuit passée au Mucem en octobre 2023 est un livre captivant : il se lit comme un roman et se révèle d'une large érudition. On y apprend une multitude de choses sur Marseille, ses migrants, son adoption immédiate du musée inauguré en 2013, une construction extraordinaire projetée par Rudy Ricciotti qui tourne le dos à la ville pour trôner face à la mer et embrasser le large. L'auteure est érudite. On le sait. En universitaire affirmée, elle a rassemblé quantité d'informations étendant son regard sur le pourtour de cette mer si particulière. On apprécie tout ce qu'elle nous raconte à propos de Camus, de Braudel, de l'Odyssée, de données océanographiques et scientifiques, des divers échanges et migrations survenus au cours de siècles. 
 
On pourrait peut-être lui reprocher de s'être  montrée trop appliquée, de ne pas avoir été suffisamment sélective en cumulant parfois des éléments comme autant de pièces d'un patchwork (craindrait-elle qu'en négligeant une partie de son travail en amont et toute la documentation rassemblée on la soupçonne d'avoir mal travaillé?) 
 
Ce qui m'a paru le plus intéressant dans ce récit, c'est la partie plus personnelle : les confidences de Belinda Cannone qui émergent dans ce retour à ses origines méditerranéennes (la Tunisie, la Sicile, la Corse). L'écrivaine, née dans la Petite-Sicile de Tunis, est arrivée à quatre ans à Marseille où elle a vécu jusqu'à ses dix-huit ans. Elle a longtemps collaboré à l'université de Corte et se sent très proche de ses racines tunisiennes et siciliennes. Bref, elle est fortement attachée au Sud, même si ces éléments n'apparaissent pas au prime abord (elle s'est choisi par exemple depuis des décennies une maison d'ancrage dans le Cotentin). 
 
Le point central du livre semble tenir non pas tant à ce que la chercheuse a rassemblé comme savoirs, accomplissant un travail conséquent, mais à ce qui a échappé à son contrôle. Progressant dans le récit, on prend conscience avec elle qu'en réalisant ce projet, elle s'est rapprochée de sa mère (le jeu de mot renfermé dans le titre ne l'ayant apparemment pas frappée dans un premier temps).
 
 Je n'aurais jamais imaginé, racontant ma nuit au musée, que ces pages prendraient un tour si... maternel. Les mots de mon titre le savaient mieux que moi. [p.103]
 
Longtemps, cette mère mélancolique, absente, silencieuse ("un être de fuite") lui avait paru peu importante dans sa vie et elle avait préféré, pour inspirer son écriture, se tourner vers la figure de son père.
 
Il  m'a fallu du temps pour comprendre cette chose si évidente pour moi aujourd'hui, c'est-à-dire pour faire parvenir à la conscience ce savoir "dormant" (comme on dit "un bourgeon dormant") : j'ai construit mes livres contre la mélancolie maternelle. [p.128]
 
Après avoir évoqué l'histoire de ses ancêtres migrants, les deux branches de sa famille, elle en vient à évoquer sa mère et à interroger les raisons pour lesquelles un fossé s'est créé entre elles. Elle trouve les traces de "la mère de sa mère" (elle ne l'a jamais appelée "grand-mère"), décédée lors d'un bombardement allié en janvier 1943, alors que sa petite fille avait quatre ans et dix mois. Elle retrace le parcours de cette enfant, sa mère, qui n'a pas retrouvé de famille, aucune place chez son père remarié. Elle avait finalement opté pour un orphelinat tenu par des sœurs. Ayant quitté ensuite ses quatre enfants et leur père, elle s'est remariée en Corse et est en train de sombrer jour après jour dans l'Alzheimer.
 
Son cerveau m'est aussi énigmatique que celui des nourrissons, que j'imagine comme de petites éponges en train d'absorber le monde. Comment est-ce de partir de presque rien ? Et de retourner à presque rien ? Peut-être mourra-t-elle ainsi, comme la flamme d'une bougie s'éteint, lorsque le mouvement d'involution sera à son terme ? [p.148]
 
Les pages consacrées à leur relation actuelle sont d'une poignante sincérité. Elle évoque le "manque de mère" et l'impossibilité de le combler sans qu'il y ait jamais le moindre reproche ou la moindre trace de regret. C'est.
 
J'imagine facilement combien une femme (un homme) peut être bouleversée par la maladie de sa mère. Mais je n'éprouve pas de souffrance pourtant, parce que je ne l'aime pas assez pour souffrir. Je crois. Je suis très douce avec elle et je mets tout en œuvre pour que son existence soit la plus agréable possible, je l'enlace et je l'embrasse souvent, ayant pour elle la tendresse que je ressens pour toutes les personnes vulnérables. Mais je sens que quelque chose en moi n'est pas atteint. Sa mélancolie a été un obstacle insurmontable à l'amour. [p.150] 
 
 Je réalise à ce stade combien il doit être difficile pour tous les écrivains concernés de se livrer - vraiment - à cet exercice, car à chaque lecture, ce sont les passages et les pages évoquant des souvenirs intimes qui me paraissent les plus réussies. Dans le va-et-vient entre parcours culturels et parcours personnels émerge toujours quelque chose de précieux et d'unique. D'inattendu.
 
Une dernière remarque : Au fur et à mesure des publications, l'exercice fourni par les auteurs me semble devenir de plus en plus complexe. On dirait qu'il s'est créé une sorte de challenge chez eux, comme s'ils devaient être à la hauteur du contrat accepté (entendre : à la hauteur des textes qui les ont précédés). Lors des premières publications, l'écrivain/e paraissait entrer dans le musée avec une certaine "naïveté", prenant le titre de la collection au mot, vivant son expérience nocturne et la transcrivant à son retour dans la foulée. Depuis, les choses paraissent plus compliquées : certains décrivent leur préparation, d'autres évoquent une précédente tentative échouée, d'autres encore leurs difficultés par la suite à rédiger. 
 
Le livre de Belinda Cannone souffre un peu de cette pression à "bien faire". Il n'en demeure pas moins fascinant, très attachant. On a envie de le relire. Et aussi de repartir à Marseille visiter "son" Mucem et de là, du haut de ses terrasses, plonger le regard au loin dans la Grande Bleue. 
 

jeudi 5 février 2026

Vivre : l'art de l'application

 
 Le vase étrusque /Victor-Etienne Symian /Musée Calvet / Avignon
 
quoi que tu fasses, concentre-toi.
quoi qu'on te dise ou te demande :
impossible de faire - bien faire - 
plus d'une chose à la fois. 
 

mercredi 4 février 2026

Vivre : se réorienter

 
Agrigente / Nicolas de Stael / collection particulière

Comme la lumière a changé! Qu'il pleuve ou qu'il vente (ou même qu'il neige au cours de matinée), c'est le soleil maintenant qui me rappelle l'approche d'un été. A quinze heures vingt-cinq précises, il sort du bois, le bougre, vient me chatouiller les paupières (aucun feuillage évidemment pour me protéger). Il m'invite à profiter du lac, au lieu de m'en détourner. Bientôt, dans quelques instants, il se mettra à jouer sur mon écran, le brouillera en le réfléchissant, me forçant au déplacement. L'affreux Jojo me taquine, refuse de me laisser tranquille. Il me dit : sors de ta coquille! Arrête de travailler. Regarde. Observe mes pouvoirs. Le paysage va bientôt s'enflammer. Les oiseaux approuvent et s'égosillentTout appelle à la légèreté. Ne reste plus qu'à sauvegarder.
 
 

mardi 3 février 2026

Vivre : qui cherche trouve (ou pas)

 
 
Entrée / Cathédrale / Pise
 
Tu cherches, tu cherches encore et ta recherche devient labyrinthique. Cet objet, banal somme toute, auquel depuis ces dernières heures tu te surprends à tenir de manière ab-so-lue, cet objet, tu l'avais entre les mains hier encore, et tu te souviens l'avoir tenu dans la voiture, cet objet, il commence à te manquer ter-ri-ble-ment (alors que tu pourrais en trouver un autre, similaire, pour relativement peu d'argent), alors tu fouilles, tu farfouilles encore et au moment où tu cesses d'investiguer, où tu te vois prête à abandonner, l'objet réapparaît comme par miracle. Et il était... dans sa place habituelle... é-vi-dem-ment, juste un peu planqué, et il se tient devant toi avec un petit air innocent! 
 
 

lundi 2 février 2026

Regarder : plaisir de découvrir

 
Annonciation / Bartolomeo Caporali / Fichier : Wikipedia
 
 
 


 Détail embrasure porte
 
On peut passer et repasser une multitude de fois 
- et regarder -
on ne verra jamais la même chose à chaque fois.
Ce jour-là, intriguée, j'ai observé les coussins - trois -
et le tabouret, et les marches conduisant au lit de Marie
- le petit livre aussi - 
Ce genre de détails - surprenants, minimes - me ravit :
il y a tant à conquérir... 


dimanche 1 février 2026

Vivre : des hauts, des bas, la vie

 
Affiche / Keith Haring / expo / Pise 2022
 

Dans la rue, elle agite les bras, on dirait une tulipe, en vert et en rose, en train d'éclore. Roses ses joues, ses lèvres, les fleurs de son pull ouvert sur un loden un peu trop large. Roses aussi ses paupières, mais pas à cause de son fard. Une ombre passe sur son regard. Elle a peu dormi. Hier, sa meilleure amie est morte d'une sale maladie, et laisse deux petits, du même âge que ses filles. Elle raconte sa vie, les tensions de décembre, ses soucis avec le bail de sa librairie. Elle raconte aussi ses projets, les changements prévus pour les mois à venir. Sous son grand manteau, elle a peut-être un peu maigri. Mais elle sourit. Elle illumine le trottoir autant que le soleil qui s'est enfin décidé à sortir. Elle irradie quelque chose qui pourrait s'appeler la Vie. Puis, elle s'envole, elle s'en va acheter des spaghettis : c'est vrai, c'est midi, c'est mercredi. Ses filles!