7 sept. 2017

Voyager : à travers les années


Ravenna / San Vitale

Un fragment trouvé au XVIème siècle.
Datant de 42 ou 43 après J.C.
Admiré en 2017.
Le temps n'a rien changé à la présence des visages,
aux clavicules, à cette main qu'on voudrait saisir,
à ces épaules qu'on voudrait caresser...
Quelle prestance, quelle incroyable présence
par-delà les âges

6 sept. 2017

Vivre : les chemins de l'eau




Devant mon vélo que les racines font tressauter
Les moineaux s’éparpillent
Heureux
Dans l’eau claire que les palmes font onduler
Les poissons blonds s’esquivent.

Peureux.

5 sept. 2017

Lire : Memoria



Arte diffusait l’autre soir un documentaire consacré à Leone Ginzburg, professeur, éditeur, journaliste piémontais d’origine russe. Opposant au fascisme, il n’avait pas trente-cinq ans, quand il fut torturé à mort dans la prison romaine de Regina Coeli, en février 1944. Incroyable comme sa brève existence a pu être riche en rencontres, en écrits, en pensées, en engagements. Sa toute jeune femme, Natalia, qui l'avait rejoint à Rome, loin de leurs familles et amis, a été la seule personne autorisée à voir sa dépouille. Elle, qui deviendra par la suite un des grands écrivains italiens, a écrit ce poème, Memoria, en souvenir de son époux assassiné. 


Gli uomini vanno e vengono per le strade della città.
Comprano cibi e giornali, muovono a imprese diverse.
Hanno roseo il viso, le labbra vivide e piene.
Ti chinasti a baciarlo con un gesto consueto.
Ma era l'ultima volta. Era il viso consueto.
Solo un poco più stanco. E il vestito era quello di sempre.
E le scarpe eran quelle di sempre. E le mani erano quelle
Che spezzavano il pane e versavano il vino.
Oggi ancora nel tempo che passa sollevi il lenzuolo
A guardare il suo viso per l'ultima volta.
Se cammini per strada nessuno ti è accanto.
Se hai paura nessuno ti prende la mano.
E non è tua la strada, non è tua la città.
Non è tua la città illuminata : la città illuminata è degli altri.
Degli uomini che vanno e vengono, comprando cibi e giornali.
Puoi affacciarti un poco alla quieta finestra
E guardare in silenzio il giardino nel buio.
Allora quando piangevi, c'era la sua voce serena.
Allora quando ridevi c'era il suo riso sommesso.
Ma il cancello che a sera s'apriva resterà chiuso per sempre;
E deserta è la tua giovinezza, spento il fuoco, vuota la casa. 

***

Les hommes vont et viennent dans les rues de la ville.
Ils achètent de la nourriture et des journaux, ils vaquent à diverses tâches.
Ils ont un visage coloré, des lèvres brillantes et pleines.
Tu t’’es penchée pour l’embrasser, comme à ton habitude.
Mais c’était la dernière fois. C’était le visage habituel.
Juste un peu plus fatigué. Et le costume était celui de toujours.
Et les chaussures étaient bien les siennes. Et les mains étaient celles
Qui rompaient le pain et versaient le vin.
Aujourd’hui encore tandis que le temps passe, tu soulèves le drap
Pour regarder son visage une dernière fois.
Si tu marches dans la rue, personne n’est à tes côtés.
Si tu as peur, personne ne te tient par la main
Et ce n’est pas ta rue, ce n’est pas ta ville.
La ville illuminée n’est pas ta ville : la ville illuminée appartient aux autres.
Aux hommes qui vont et viennent, achetant de la nourriture et des journaux.
Tu peux te pencher légèrement à la paisible fenêtre
Et regarder en silence le jardin plongé dans l’obscurité.
Autrefois, quand tu pleurais, il y avait sa voix sereine.
Autrefois, quand tu riais, il y avait son rire atténué.
Mais le portail qui s’ouvrait le soir restera fermé à jamais,
Et ta jeunesse est désertée, le feu éteint, la maison vide.

Natalia Ginzburg /1944

(traduction libre)


4 sept. 2017

Habiter : l'architecte, artiste, constructeur, humaniste...



Centre Klee / Berne

La fondation Beyeler à Bâle est probablement un des musées les plus apaisants que je connaisse. Une harmonie de formes et d’espaces, ouverte sur le paysage verdoyant. Un bâtiment au service de l’art qui parle au visiteur et lui dit : viens, entre, respire, regarde, admire, sens-toi libre (oui, sans être complètement givrée, il m’arrive d’entendre des espaces parler).
Le Centre Klee... le Centre Klee, c’est autre chose : ces trois courbes en bordure d’autoroute vous bousculent et vous amusent. On y sent moins le désir de mettre des œuvres en évidence que de jouer avec le territoire environnant. Comme pari, c’est réussi, c’est spectaculaire. Mais je n’ai jamais vraiment pu admirer Klee là-dedans.
On doit à Renzo Piano des réalisations qui ne laissent jamais indifférent. Tellement variées, qu’on imagine ce bâtisseur mettre à chaque fois ses compétences au service du projet, sans vouloir à tout prix imposer sa marque de fabrique (ce qui n’est hélas pas le cas de certains architectes stars). Depuis le Centre Pompidou, jusqu’à ses constructions de Londres, Nouméa ou Berlin, ce lauréat du Pritzker Prize 1998 ne cesse de proposer des bâtiments captivants.
  
Son palais de Justice pour Paris sera achevé l’an prochain. Laure Adler l’a invité à parler de son métier, exercé depuis près de 60 ans. Sa conception : derrière tout projet, il y a des gens, des contextes, des vies. Il dit : « Un architecte s’occupe de la vie des autres ». Il privilégie la conception d’espaces publics, ces lieux qui « fécondent la ville, où les gens font des choses ensemble, partagent des valeurs.»

LA : L’architecte, est-ce un artiste ou un artisan ? Là, maintenant, en 2017 ? 
RP : C’est les deux. Bien sûr qu’on est artiste, il faut bien : les choix ne sont pas seulement rationnels. Mais il faut quand même être des bâtisseurs, des constructeurs. Il faut savoir construire et il faut aussi savoir comprendre les gens. On est des humanistes aussi. […] A neuf heures, il faut être bâtisseur. A dix heures, il faut être artiste. A onze heures, il faut être humaniste et à midi, il faut, si on peut, être à nouveau un peu poète. Mais surtout, il faut savoir construire. Il faut connaître le plaisir de bâtir.
LA : ça veut dire quoi : construire ?
RP : Construire, ça veut dire : savoir se battre contre la force la gravité, qui est une loi de la nature spécialement têtue. Il faut savoir mettre les choses de façon telle qu’elles tiennent même dans des zones sismiques. Il faut savoir reconnaître la force de la nécessité par endroits. Les besoins, les urgences. Il faut être bâtisseur dans son cœur.
Il ajoute : Construire, c’est une petite magie. Il y a toujours quelque chose de magique, d’optimiste dans l’art de construire. C’est l’opposé de démolir. .[…]
Il y a derrière ça une éthique du métier. Il y a une poésie du métier. Il y a des désirs. Il y a aussi la partie invisible de l’iceberg. La partie qu’on voit, c’est le bâtiment fini. Mais il y a une partie cachée, neuf fois plus grande. Il y a derrière ça tellement de choses. Il faut une habitude à écouter les gens. Elle est, parmi les tâches de l’architecte, la plus difficile. Ça ne veut pas dire obéir. Ça ne veut pas dire qu’on écoute et qu’après on fait ce que les gens demandent. Savoir écouter, c’est particulièrement difficile. Les gens qui ont le plus à dire, ils ont une voix faible. Quelques fois, ils ne parlent même pas. Et ça, c’est peut-être la chose la plus délicate à apprendre. 
Nous, tandis que l'interview se poursuit, on se dit qu'on pourrait l'écouter pendant des heures, cet humaniste qui ne cesse de tendre vers la perfection.



L'Heure bleue / 31.08.2017

3 sept. 2017

Vivre : les incertitudes de l'amour


Portrait d'un homme (détail) / Michael Sittow / Mauritshuis / La Haye

Quand Bea, une amie de toujours, m’a enfin donné de ses nouvelles, après un long silence, et écrit que son mari s’était mis à « whatsapper » avec une autre, j’ai tout d’abord cru mal comprendre. Quoi ? Ce mec psychorigide, bardé de principes, ce calviniste invétéré? Cet écolo-facho qui interdisait à ses enfants les frites, la télé, les cartes Panini? What’s app serait entré dans sa vie ? Il se mettrait à chatter ? Je l’ai imaginé un instant insérer des smileys, des locomotives et des oursonnets pour sa nouvelle dulcinée. J’ai eu du mal à me retenir de rigoler.
Mais Bea va mal, très mal. Elle a passé un sale été. Elle, généreuse et maternelle artiste, n’arrive plus à peindre, ni même à ébaucher.
En m’empressant de lui répondre, à vrai dire, je regardais la corbeille à papier. Je songeais à cette longue et douloureuse relation qui me semblait n'avoir que trop duré. J'avais très envie de lui suggérer: Profite-en pour le jeter ! Vis ta vie loin de ce boulet !
Mais Bea tient à lui. Et il faut toujours ménager les sentiments d’une amie blessée. Je lui ai donc envoyé des mots tout doux qui l’encourageaient à se recentrer et à créer. Je l'ai invitée à explorer les va-et-vient de sa météo intérieure et les tracer en courbes, en couleurs, en épaisseurs. A esquisser sur le papier les vides, les coulées de lumière et les ombres,  pour parvenir un jour à se redessiner un été. Un été bien à elle. Avec ou sans smileys.


2 sept. 2017

Vivre : des choses tristes, des choses gaies


Cres

Parmi les choses tristes de l’été :
Ces papillons de nuit qui surgissent au matin
- un linge saisi, une cafetière déplacée -
et se soulèvent avec peine et s’en vont mourir
juste un peu plus loin.

Parmi les choses gaies de l’été :
Ces gelati chocolat noir pistache salée
qu’on savoure à deux, lentement d’abord,
en fermant les yeux,
puis toujours plus vite,
qui finissent par couler le long des doigts, 
attention attention, là et là et là -
dans les mouchoirs, sur le trottoir.
Qui font de ce cornet goûteux
une aventure d’amoureux.

1 sept. 2017

Vivre : le déclic


Museo nazionale / sarcophage paléo-chrétien / Ravenne


Abonnée à "Matin magique", les envois de Marie-Pier me parviennent à la pointe du jour. C'est le décalage horaire qui veut ça : il doit être minuit au Canada et il est six heures pour moi. Parfois, il m'arrive de les lire en diagonale. Mais parfois, une illumination s'opère. Ainsi, l'autre jour, un problème qui m'a tourmentée durant tout l'été s'est subitement résolu. Le billet parlait d'oser affronter ses peurs, d'oser faire le pas :
Parfois, certaines des conséquences qu’on redoutait se réaliseront – que ce soit le jugement, le rejet ou la solitude. Mais voici ce qu’on oublie : rien de ce qu’on perd en se tenant droit n’était vraiment pour nous ou à nous, au départ, de toute façon. Et bien qu’on ne soit pas dans un film de Disney, même les moments les plus difficiles deviennent tellement plus légers, au fil du temps, lorsqu’on a le cœur bien vivant et les ailes déployées.
Rien de ce qu’on perd en se tenant droit n’était vraiment pour nous ou à nous, au départ, de toute façon. 
Marie-Pier, je te hurle "merci" d'une voix qui porte jusqu'au Canada !!!