7 janv. 2019

Vivre : les espaces personnels


L'éternel printemps / A. Rodin / MBAA / Besançon

 Il s'est mis en ménage.
Avant, il disait "elle" il disait "je"
Maintenant, le sujet c'est "on".
Comme ça se dissout vite, un pronom!
Plus lente et plus complexe : sa récupération.

6 janv. 2019

Vivre : l'épreuve de la mémoire

Le café du Petit-Poucet (détail) / P. Bonnard / MBAA / Besançon

C'était son tour de raconter son plus mauvais plan de la Saint-Sylvestre. Elle a dit : J'avais été invitée par un homme très beau, très  séduisant dans un restaurant très chic. Je suis arrivée avec un peu d'avance. Et j'ai attendu. J'ai attendu tandis qu'autour de moi, les tables se remplissaient, les échanges montaient. J'ai attendu longtemps et enfin j'ai dit au garçon que je n'allais rien consommer, qu'il devait y avoir eu un malentendu. J'ai pris mon manteau et je suis rentrée chez moi. J'ai pleuré j'ai pleuré. J'ai pleuré toutes mes larmes. Je n'ai jamais revu l'homme.

5 janv. 2019

Habiter : à traiter


Annonciation (détail) / Giovanni del Biondo / Museo degli Innocenti / Florence


Dans la maison, être soudain confrontée à des endroits critiques, ceux où sont entassées des affaires (objets, papiers, documents) que je ne sais pas encore ranger. Parce qu'il s'agit d'un dossier qui n'est pas encore traité ni classé (pas plus dans ma tête que dans ma vie). 

Il y en a peu, de ces endroits critiques. En fait, en ce moment, il y en a un, de taille. Je viens de le repérer, et il faudra bien qu’un de ces jours je m’y attelle : déterminer enfin quelle place laisser à ce sujet dans ma vie va exiger quelques moments d'intense (peut-être douloureuse) réflexion. 

En attendant, deux cartons et un dossier s'étendent à mes pieds, dans le petit bureau rouge grenat où j'aime travailler.

4 janv. 2019

Habiter : l'exploration


Annonciation (détail) / Botticelli / Galerie des Offices  / Florence



Dans la maison, j’élague, j’élague sans cesse. Je m’efforce de ne garder que l’utile ou le beau. Je déteste plus que tous les objets "on ne sait jamais" (je crois qu’avec ces objets, on ne saura jamais vraiment et que, par conséquent, il serait bon qu’ils partent voir ailleurs où se trouve leur véritable fonction). Le magasin qui donne des coups de pouce tout près d’ici reçoit avec le sourire ce qu'on lui apporte de bon cœur. 
S'il peut arriver - rarement - que j'aie à racheter un objet donné, je rachète volontiers. J'aime mieux racheter que me trouver confrontée à des coins obstrués de choses poussiéreuses et encombrantes.
(Les sites de revente en ligne montrent à quel point les gens sont envahis de possessions et cherchent à s'en défaire: des commodes anciennes magnifiques, des tapis contemporains, des tablettes de l'an dernier, proposés pour trois fois rien).

Vivant sur trois étages, j'aime partir régulièrement en tournée, traquer les nids, les choses qui s’accumulent dans des endroits incongrus, laissées là par distraction ou par hâte. Faire le tour de ma maison comme une exploration. Ranger et remettre à la bonne place ce qui sera aisément retrouvé. Garder en mémoire l’emplacement de ce qui est petit et n'existe qu’à un seul exemplaire pour ne pas avoir à chercher sans fin ou racheter inutilement .

Ce faisant, constater à chaque fois l'étendue de ce que l'on a, ne pas se rendre victime d'un consumérisme tendant à pointer incessamment le manque supposé.

A chaque tour, porter un regard neuf sur les choses, sur leur sens. Retrouver, reconsidérer. Inventer de nouvelles manières d'organiser. Ce qui a été oublié est en quelque sorte perdu. Ranger, c'est se réapproprier.

Là où des esprits chagrins parleraient de tâche, d'effort, d'obligation, je vois une manière de créer et de jouer. Pas question pour moi de déléguer : mon désordre m'appartient. 

(dès qu'il a eu huit ans, je ne suis plus entrée ranger la chambre de mon fils : à chacun son territoire et sa manière de le gérer).

Parcourir enfin les pièces. Jouir de l'espace, du silence, de la lumière qui danse sur les surfaces lisses et libérées... jusqu'à la prochaine tournée.




3 janv. 2019

Vivre : les transitions


Descente du Christ aux limbes (détail) / Bronzino / Basilica Santa Croce / Firenze / 1452


Pour l'instant, vivez les questions. Peut-être, un jour lointain, entrerez-vous ainsi, peu à peu, sans l'avoir remarqué, à l'intérieur de la réponse.
R.M. Rilke / Lettre à un jeune poète /  16.07.1903 **

J’ai longtemps fêté le 31 décembre. J’ai longtemps tenté de fêter. Dans des villes, au milieu de la foule, à la montagne, au restaurant, chez nous, chez des amis, avec des inconnus, avec des enfants et les parents de ces enfants. Finalement, depuis des années, je me rends compte qu’il y a dans ces dernières heures de l’année – et aussi dans les premières du jour suivant – quelque chose de profond, de grave, d’inhabituel, qu’il me serait difficile d’expliquer, ou de décrire. Il y a quelque chose de solennel, qui appelle à la réflexion, au retour sur soi. Quelque chose d’essentiel. Il s’agit d’être à l’écoute. C’est peut-être le moment de l’année où j’entends le mieux ma petite musique. Voilà pourquoi il m’est nécessaire de rester là, bien présente. De détourner mon regard des appels à la consommation en tous genres. Il s’agit moins de fêter, que de capter. 

** Leben Sie jetzt die Fragen. Vielleicht leben Sie dann allmählich, ohne es zu merken, eines fernes Tages in die Antwort inhein. 

2 janv. 2019

Vivre : perturbations




Il courait gambadait s’amusait. Il parcourait à grandes enjambées les prairies flasques, que les cheptels venaient de déserter. Il jappait, s’en allait chicaner les pattes de quelques chevaux fumants. Il caressait de temps en temps les cimes des sapins, se jouait de nos frissons soudains. Il n’en faisait qu’à sa tête, dissipé, insolent, taquin. Fuyait, se remontrait, dessinait de folles arabesques dans les grands espaces bleutés qui l'accueillaient. Envahissant, un peu lassant, un rien exaspérant, drôle de phénomène, vraiment. Imprévisible, certainement, le brouillard du jour de l'An.

1 janv. 2019

Regarder : sur le pont



Nous sommes tous sur le même bateau.
C'est vrai. Il serait grand temps que tout le monde réalise cette évidence.  
Il manque juste une donne - de taille - au message :
c'est que les bateaux ont des cales, et des cabines avec ou sans hublots.
On est tous sur le même bateau, mais pas tous à la même place.

Sur un bateau, il y a ceux qui s'offrent des croisières et ceux qui rament. 
Et ceux qui désespèrent de pouvoir ramer un jour.
Que chacun ait droit à sa traversée, et que les traversées soient belles,
stimulantes, rebelles, mais jamais cruelles, jamais mortelles.

Marina Abramovic. The Cleaner / Palazzo Strozzi / Florence / jusqu'au 20 janvier