10 mars 2023

9 mars 2023

Voir : surmonter sa honte

 
 
Empire of Light est un peu comme un kaléidoscope, renfermant quantité de couleurs, de thématiques et d'émotions, des fragments dont chacun peut observer les combinaisons et fournir sa propre interprétation. A chaque scène, comme un effet de secousse, on décèle une chose, puis une autre, et autre chose encore. Si on a parfois l'impression de basculer dans le lisse et le convenu, par une pirouette le scénario nous entraîne là où on ne l'attendait plus.
 
Résumer ce long-métrage revient à tenter d'en cerner les diverses facettes. Il pourrait s'agir de l'histoire d'une femme fragile, très fragile, que son intelligence et sa générosité n'ont  jamais su protéger des griffures de l'enfance et des échardes de la vie. Elle confie à son jeune ami au regard candide : "Enfant, j'allais pêcher avec mon père. On ne prenait jamais rien. Parce que là où on allait, ce n'était pas le bon coin. Mon père le savait, mais il avait trop honte pour oser demander." Ou alors ce pourrait être le récit d'une rencontre - une véritable rencontre d'amour et d'amitié - entre deux êtres que rien ne prédestinait à se voir et à se regarder, à s'entendre et à s'écouter, et qui vont parvenir à grandir ensemble. Élargissant le focus, il est possible d'y voir un film sur les années Thatcher, les tensions sociales, le racisme, la solidarité entre gens des milieux populaires, un film assez proche somme toute d'une œuvre de Ken Loach. Ou encore une fresque sur le cinéma, sa magie, son éclat, le cinéma en tant que lieu, en tant qu'échappatoire, en tant qu'ouverture sur le monde, le cinéma d'avant les plateformes, les confinements et les écrans plats à la maison. Le cinéma comme place ouverte aux émotions et aux possibles, un espace où la solitude n'est plus vraiment envisageable. Un cinéma Paradiso qui aurait quitté les rivages méditerranéens pour s'installer avec une incroyable mélancolie sur un front de mer du Kent.
 
Les images, intérieurs et extérieurs, sont de toute beauté. Le bâtiment comme un palace brillant de mille feux enchâssé sur la ligne de l'horizon, quotidienne, pâle, presque fade. Il s'en dégage une fine nostalgie qui se dépose comme autant de poussière sur tous les plans. C'est magnifique et triste même si ce n'est ni défaitiste ni pessimiste. Ce film vient simplement nous dire que le racisme existe, qu'il y aura toujours des pauvres types qui se sentent autorisés à malmener au nom d'une prétendue supériorité, que la solidarité n'empêche jamais les bleus au cœur et au corps mais qu'elle aide à les supporter, qu'il faut oser surmonter sa honte pour avoir droit à sa part de luminosité. Rien de très nouveau, quand on y pense, mais tellement bien exprimé.

8 mars 2023

Regarder : lueurs timides


 

dans la blancheur d'une cage d'escalier, des fleurs de lumières qui s'ouvrent et se referment et plongent et se recroquevillent


lueurs timides, énergie qui palpite, émotions qui s'agitent, courage qui hésite, entre élan et repli : toutes nos envies
 


hésitations imperceptibles, pulsations indicibles, dans l'espace candide insistent, et sauront - qui sait - trouver à se dire

La réalisation de Shylight par le  Studio Drift:
 

7 mars 2023

Vivre : absences


 Février déjà passé. Mars déjà entamé.
Mais les volets restent fermés. 
Leur boîte déborde de courrier. 
Pas de nouvelles, bonne nouvelles ?

6 mars 2023

Vivre : larguer les amarres

 
Le vaisseau Brielle sortant de la rivière Maas à Rotterdam / Ludolf Bakhuysen / Rijksmuseum / Amsterdam

Il faut oser. Oser s'embarquer, mettre les voiles et voguer. Oser délaisser les rivages trop fréquentés. Quitter les parcours et les escales et les quais cent fois abordés. Aller découvrir d'autres destinations et d'autres destinées. Le vent du large nous appelle. Le pire serait d'opter pour la sécurité. Décidément : oser.

5 mars 2023

Vivre : visions du réel

 
La maîtresse et la servante (détail) / Johannes Vermeer / The Frick Collection / New-York
 
Dans un tableau, ce sont parfois de tout petits détails de rien du tout,
des minusculeries, qui m'attendrissent et me laissent ébahie : ici,
les points de couture qu'une main zélée a sans doute un peu trop serrés,
histoire de bien fixer la bordure d'hermine, et qui font gondoler le velours.
Ces infimes choses portraiturées donnent à l'étoffe ourlée sa matérialité
les yeux trompés trompent le corps qui tend d'instinct le doigt pour effleurer.


4 mars 2023

Regarder : correspondances

 
La Lettre d'Amour / Johannes Vermeer / Rijksmuseum / Amsterdam

Vermeer est, dit-on, le peintre des intérieurs (une seule vue de sa ville natale et une seule ruelle au compteur). Le peintre du mystère et de la lumière. Le peintre qui donne à rêver, à imaginer des histoires. Mais ce tableau-ci, à cette époque-là, il fallait le faire : seul le tiers central de la toile contient le sujet de la scène (une femme aisée qui reçoit une lettre d'amour). Le maître de Delft fait décidément de nous des voyeurs. Cela dit, non seulement, il nous met dans l'embarras, mais il ne s'embarrasse pas avec des questions triviales et nous donne à voir le contenu d'un débarras, des torchons, un balai, des mules qui traînent, un panier de linge (sale?).
Nous voici devenus curieux, puisqu'on nous a permis de pénétrer dans l'intimité de la dame. Le peintre nous a invités à entrer dans son jeu et nous voici pris par l'envie de rechercher des indices, de composer le contenu de la lettre, d'imaginer l'expéditeur et tout ce qui se trame. La maîtresse a mis sa servante dans la confidence et se fiche éperdument de l'état de son logement. Peut-être que son époux est en voyage d'affaires, un marchand sans doute, prenant régulièrement la mer. La missive serait-elle de sa main ou alors... ? Madame ne semble plus faire grand cas de son cistre et de sa partition (on connaît la chanson). Que va-t-il donc se passer une fois le message lu? Se pourrait-il qu'un lien illicite se noue ?
Toutes les hypothèses étaient permises... Il y avait objectivement trop de visiteurs dans l'exposition. Trop de gens de tous âges et de toutes tailles dont on découvrait les épaules et les crânes chevelus ou dégarnis. Faute de pouvoir disposer de l'espace pour admirer et en attendant d'accéder au devant de la scène, je m'amusais à imaginer les interprétations des autres observateurs. Une mise en abîme, en quelque sorte. Regarder ceux qui regardent. Balayer du regard la salle. Échafauder ce qui pouvait se passer dans la tête du public fasciné : tout bien considéré, à des siècles d'écart, la téléréalité, Insta et FB n'ont rien inventé.


Vermeer / Rijksmuseum / 10.02.2023-04.06.2023