16 mars 2024

Vivre : ouvrez les guillemets

 
Nativité (détail) / Bottega di Martino Spanzotti / Museo di Casale Monferrato
 

Quel que soit le contexte, il se veut gentil - tellement gentil - et il l'est fondamentalement, sans doute, mais il a tant besoin de ce qualificatif - voire cette identité, remarquable, indispensable - que sa gentillesse le rend naïf, manipulable, et il ferait n'importe quoi, serait prêt à mettre n'importe quel couvercle sur n'importe quelle atrocité, ou lâcheté, pour que le silence se fasse, que tout se tasse et que la "gentillesse" règne autour de lui en absolue maîtresse. 


15 mars 2024

Vivre : murmures du soir

 

ces journées blêmes, blanches jusqu'à la fadeur, mutiques, pesantes...
puis, d'un coup, à la tombée de la nuit, peut-être juste à son affaissement...
voici le ciel qui se fait disert, badin, frivole, désireux de se faire pardonner,
dirait-on, son absence totale de prévenance, son inqualifiable désertion...

14 mars 2024

Vivre : Rilke sur le rivage

 

 
ne pas comprendre, ne pas être sure de comprendre, un poème, un vers, un texte, mais insister par amour
des sons, des mots, des images, insister pour relire encore et encore, parce que le plus important - plus
important que tout comprendre avec assurance, raisonnablement - c'est la paix et l'évidence de ce qu'on entend



13 mars 2024

Vivre : propos de table


 Portrait de famille (17 membres) / détail / Cesare Vecellio / musée Correr / Venise
 
 
Il faut avouer qu'il y a parfois des tablées qui voient plusieurs anges passer, des invitations qu'on regrette de n'avoir pas su refuser, des sujets tellement ressassés qu'on se demande comment pouvoir encore les recycler. Cependant, une allusion à la richesse dont certains peuvent se targuer m'a fait soudainement penser à la notion de luxe. Une question fondamentale qu'on pourrait poser autour de soi : c'est quoi, le luxe, pour vous ? pour toi ? Selon ta réponse, interlocuteur, interlocutrice, je saurai aussitôt si l'on est faits pour s'entendre, si tu peux être mon ami(e). 
 

12 mars 2024

Vivre : grandeur nature

 

Ces derniers temps, ô miracle, pas de voiture, pas de promeneurs croisés lors de nos balades. Juste quelques chevreuils, un ou deux renards, sans compter les busards. Et bien sûr les chants, le vent, les feuillages naissants. Il faut dire que nous sommes là-haut avant sept heures et que nous y remontons à la pause de midi, quand tout le monde est en train de s'attabler. A contre-temps, nous récupérons un territoire immense où personne ne vient nous importuner. Un territoire encore plus beau, plus grand depuis que le chemin reliant deux villages se retrouve en chantier, le trafic dérouté. Vivement que les travaux se fassent avec toute la lenteur exigée!
 

11 mars 2024

Lire : dans l'intervalle

 


Depuis le matin, on nous a annoncé de la pluie. Au soir, elle est enfin arrivée. Comme une voleuse. S'est vite barrée. Dans l'intervalle, je n'ai fait que lire et me prélasser.
 
J'aime passer régulièrement visiter l'Intervalle. C'est un peu comme si j'entrais à chaque fois dans une petite librairie, où l'on me laisserait feuilleter tranquillement quelques ouvrages, en prenant tout mon temps, et, comme en librairie, il m'arrive parfois de lire les textes de Fabien Ribeiry dans leur intégralité, happée par son style, et parfois je les parcours en diagonale, quand ils me semblent un peu trop susceptibles d'avoir été commandés. Dans l'ensemble, je suis fascinée par les images et je dois à ce blog de belles découvertes.
Ainsi, aujourd'hui, ce billet consacré à Tempo, le dernier livre de l'artiste et photographe Noémi Pujol m'a éblouie. Pour des questions de droits, j'ai hésité puis renoncé à insérer ici une image de cette série. Mais il me semble indispensable de cliquer et d'aller plonger dans ce monde très particulier.
Pour ma part, je ne m'en suis pas encore remise. C'est la troisième fois aujourd'hui que j'y retourne et que je ne cesse d'être impressionnée. J'ai le sentiment de retrouver miraculeusement un univers que j'avais cru perdu. Et puis, il y a cette citation de Julien Gracq livrée en exergue : « … des lacs d’images calmes et composées pris dans le réseau des bois comme des rêves dans le tissu du sommeil. » (« Chemins et rues », Nœuds de vie, Editions Corti, 2013). Comment résister ? J'ai saisi mon laptop et j'ai immédiatement réservé ce livre, Nœuds de vie, dont on peut lire quelques extraits ICI.

Vivre : la nouvelle

 
Famille de patriciens vénitiens (détail) / Atelier de Jacopo robusti / MBA / Besançon
 
Dimanche matin. Dans la grisaille du jour naissant, le couple sort et se dirige vers la voiture qui les attend. Leurs vêtements sombres n'ont rien d'endimanché, ils semblent s'être habillés avec une certaine hâte. Ils se tiennent un peu voûtés, les yeux hagards, comme hébétés. Ils regardent le monde autour d'eux, le trottoir, la chaussée, les façades, les rares passants, comme s'ils les découvraient avec étonnement. On dirait qu'il y a une sorte de frontière, un vitrage entre eux et ce milieu familier. Comme si la vie se passait à présent de l'autre côté. La nouvelle a fait d'eux en un instant des êtres à part. Et à part, ils vont le rester, pendant encore quelques heures, peut-être quelques jours. Ils évoluent parmi les vivants, mais se retrouvent dans un univers différent, dans une zone frontière. D'un pas mécanique, ils vont assumer cette journée : rejoindre les autres pour une dernière visite, se rassembler et se préparer aux appels, répondre et répéter leurs réponses en mode automatique et puis, ensuite, naturellement, se charger de toutes les formalités. Ils savent tout cela. Ils connaissent les gestes et les rites. Ils rentrent dans la voiture d'un air accablé.