6 août 2025

Vivre : vingt degrés, 170 mètres cubes à la seconde

 
Acrobate / Musée archéologique Heraklion / Crête 
 
Il y a les jours pluvieux, très pluvieux, et naturellement les jours orageux. Il y a les jours froids, très froids, on a beau s'activer, accélérer, on grelotte vingt minutes et puis on s'en va. Il y a les jours après les tempêtes quand la rivière se fait brune et charrie et gronde et mord les berges craintives. Il y a aussi les jours canicule, on a beau arriver tôt, les gens se pressent, les cris montent, les bassins débordent, les enfants s'éclaboussent. On finit par battre en retraite.
Et puis il y a ces jours bénis où les dieux sont de la partie : un soleil innocent scintille, les étendues sont vides, on s'élance, ravis, notre corps et l'eau se marient. Dans le ciel plus bleu que bleu, les cumulus s'adonnent à mille acrobaties. A suivre leur danse, on perd toute notion du temps. On retrouve le bonheur des gestes évidents. On n'a plus forme humaine, on appartient simplement au vivant. Comme les libellules, comme les moineaux pépiants C'est la perfection d'être au monde, c'est pure magie. C'était la baignade d'aujourd'hui.
 

5 août 2025

Vivre : les temps qui courent

 
Sainte Cécile en extase (détail) / Raffaello Sanzio / Pinacoteca / Bologna
 
Dans une rue marchande, deux jeunes amies se rencontrent et s'embrassent avec effusion. La première : "Quel plaisir, ça faisait longtemps, comment tu vas ?" La seconde : "Bien! Très bien!" Puis elle se reprend : "Enfin : je suis en train de faire un burn out. Je dois juste encore trouver un médecin pour le certificat."
 
 

4 août 2025

Regarder : à l'ombre des enfants en fleurs

 

Il émane de ce tableau de Wladislaw Podkowiński, un je ne sais  quoi qui rappelle d'anciennes vacances, qu'on aurait vécues par le biais de lectures, la Recherche ou la comtesse, des remontées de souvenirs légers et insouciants, pas toujours modèles, pas forcément obéissants, peu importe les circonstances et le moment. 
 

On se penche. On découvre le parterre de fleurs. L'eau s'écoule blanche, dense. Les ombres se diluent mauves et grises. Les pétales sont des papillons qui voltigent. Les yeux scrutent, effleurent les parterres où l'herbe court, rebelle, s'échappant dans les allées tourterelle.

Enfants dans un jardin / 1892 
 
Comme un jeu ou peut-être un pressentiment, l'ombre des enfants saigne et se répand. Tout irradie le bonheur des choses ingénues, mais la peinture déjà trace ce qui ne sera plus. En rouge peu à peu s'insinue la sensation du temps perdu.
 
 

3 août 2025

Voyager : vue débridée d'un regard bridé

 
22, Junkerngasse / Berne
 
être touriste : redécouvrir sa ville avec des yeux de Chinois extasiés




Vivre : still life / 175

 

 
Hier matin Berne paraissait étrangement déserte. Sans doute était-ce le propre des samedis de chassés-croisés. Ou alors avait-elle la gueule de bois, certains ayant copieusement fêté la veille la Fête nationale. Ou encore la  météo plutôt morose en avait-elle découragé plus d'un qui habituellement se pressaient dans les piscines. Toujours est-il que les ours se baladaient dans leurs enclos sans être importunés, aucun touriste pour les shooter, l'Aar plutôt pressée taquinait les rives solitaires à 340 m3/s et les vendeuses en mal de clientèle souriaient, s'obstinant à ranger leurs articles soldés que personne n'avait idée de déranger. Même le marché hebdomadaire tournait au ralenti, avec ses stands parsemés, ses abonnés absents, ses présents plutôt anémiés.
Il y avait juste le petit stand en bois de Monsieur Z. qui semblait avoir attiré le nombre habituel d’aficionados. Comme de coutume, le fromager descendu de ses alpages faisait le plein : ils attendaient tous très patiemment, alignés, le regard un peu inquiet car, à dix heures, on avait beau accepter de faire la queue et ronger son frein avec une politesse affichée, le temps qu'on se retrouve devant le visage rubicond et la belle barbe blanche du vendeur, une solide meule de Gruyère vieux pouvait avoir fondu comme neige sur les pâturages. 
Quoi de meilleur que d'avoir affaire directement à un producteur, sans intermédiaire, sans produits préemballés, sans gestion des stocks ni marchandises au rabais ? Monsieur Z. est le seul commerçant que je connaisse qui tend à vous servir moins que ce que vous lui demandez parce qu'il tient à ce que les gens dans la file ne repartent pas bredouilles. 
A dix heures trente, on a vu le dernier morceau d'Etivaz s'envoler, mais on a quand même réussi à emporter une part de jeune Gruyère doté d'un fort caractère, une tranche de Vacherin à se damner et un Geisskäse solidement affiné. Mmmh! Même si les lourds nuages qui s'accumulaient sur les toits de la ville nous avaient privés de crawl, le week-end s'annonçait prometteur en matière de régals.
 

2 août 2025

Vivre : perdre / récupérer

 
Nostra Dona de Gracia i sant Vicenç / Francesc Comes / museu de Mallorca / Palma de Mallorca
 
The art of losing isn’t hard to master;
so many things seem filled with the intent
to be lost that their loss is no disaster.

Lose something every day. Accept the fluster
of lost door keys, the hour badly spent.
The art of losing isn’t hard to master.

Then practice losing farther, losing faster:
places, and names, and where it was you meant
to travel. None of these will bring disaster.

I lost my mother’s watch. And look! my last, or
next-to-last, of three loved houses went.
The art of losing isn’t hard to master.

I lost two cities, lovely ones. And, vaster,
some realms I owned, two rivers, a continent.
I miss them, but it wasn’t a disaster.

—Even losing you (the joking voice, a gesture
I love) I shan’t have lied. It’s evident
the art of losing’s not too hard to master
though it may look like (Write it!) like disaster.

 
One Art / Elizabeth Bishop 
(trois exercices de traduction ICI)
 
 ****
s'exercer à perdre : un travail sans limites
on croit pouvoir passer maître dans cet art
on s'imagine que l'expérience nous rendra
aussi désinvolte qu'un prestidigitateur
- ni vu ni connu, qui s'en est aperçu ? -
mais non : l'art de la perte peut se révéler
toujours aussi lacérant et toujours aussi frustrant
que l'objet soit petit tout petit ou alors très grand 
et sans cesse il faut élaborer son apprivoisement.
Parfois on se remet à la tâche et on affronte les griffures.
Mais parfois on craque (pas de réels progrès depuis ceci)
Ainsi, d'un clic, j'ai recommandé l'indispensable tunique.
 
 

1 août 2025

Lire : ces tortures qu'étourdiment on s'inflige

 
La Lecture / Henri Fantin-Latour / MBA / Lyon
 
Je venais de terminer - difficilement - un polar des plus inconsistants, un parangon de médiocrité, dont je me suis demandé pourquoi je m'étais imposé ce pensum juste pour me convaincre qu'un livre sélectionné pour un prix des Lecteurs ne pouvait pas être foncièrement nul - mais en fait si, si, vraiment - et je me jurais que jamais, jamais plus on ne m'y reprendrait, je fulminais en constatant que j'étais une fois encore tombée dans le piège des petites pastilles rouges appliquées sur des couvertures jaunes fluo et des citations de critiques enthousiastes ("Épatant", le Guardian, "Malicieux", le Monde), quand tout à coup, ouvrant le livre qui patientait à mes côtés, je suis tombée sur une citation de Faulkner ouvrant le prologue : 
Le passé ne meurt jamais. 
Il ne faut même pas le croire passé.
(Requiem for a Nun) 
Et alors j'ai su qu'une nouvelle phase de lecture s'offrait à moi et j'ai balancé la chose insipide et chronophage dans un vieux sac qui attendait à l'entrée, où elle est allée rejoindre un guide de Londres dépassé et quelques Agatha Christie au charme définitivement altéré.