30 sept. 2016

Voyager : les aristochats



Il m'a dit :
c'est du vol.
Dix euros pour visiter quelques salons au rez,
sans autorisation de photographier,
quelques images des propriétaires avec des hôtes de marque,
disposées ça et là,
des retraités bénévoles comme gardiens,
on ne m'y reprendra plus.

Mais, en sortant, quand je les ai vus,
j'ai compris que peut-être...
les recettes servaient à acheter leurs boulettes ?

21 sept. 2016

Voyager : à l'origine




Ce qui va de pair avec la douce lumière de l'automne, avec les frissons du soir, avec l'apparition des courges et la disparition des hirondelles, c'est le plaisir intense de repartir à la mer, pour les dernières brasses de l'année.

Demain, nous partirons à l'aventure, vers une région où je ne suis jamais allée, si proche pourtant de ma terre natale, juste à quelques encablures. Et peut-être, si l'envie me prend, si le besoin deviendra trop pressant, qu'on fera un détour. J'irai alors fleurir quelques tombes dans un village oublié, déserté de la plupart de ses habitants. Je sais que les vivants se désintéressent de ces murs reconstruits et sans âme. Je sais que ma maison natale n'est plus, qu'elle s'est écroulée il y a bien longtemps, Je sais aussi que je sillonnerai des paysages de mon enfance, de mon adolescence, qui n'auront plus aucun lien avec mes souvenirs. Je sais que j'ai peu de chance d'entendre les sons de ma langue maternelle, que Pasolini aimait tant et qui est devenue décidément trop vernaculaire. Je sais que dame mélancolie sera du voyage.

Je sais que je penserai une nouvelle fois à mes racines, je m'interrogerai sur le sens de ma vie. J'aurai une pensée pour tous ceux qui ont travaillé cette terre ingrate, pour ceux qui l'ont quittée en cherchant des Amériques, pour ceux qu'on a fusillés tandis qu'ils défendaient leurs pauvres biens. Mon histoire et l'Histoire se croiseront dans ce petit cimetière où tous les noms me parlent et que je retourne fleurir de temps en temps.

Tornant al país
 
Fantassuta, se i fatu
sblanciada dongia il fòuc,
coma una plantuta
svampida tal tramònt,
"Jo i impiji vecius stecs
e il fun al svuala scur
disínt che tal me mond
il vivi al è sigúr".
Ma a chel fòuc ch'al nulís
a mi mancia il rispír,
e i vorès essi il vint
ch'al mòur tal país.


Pier Paolo Pasolini, Poesie a Casarsa (1941-1943)

20 sept. 2016

Vivre : entre loup et chien



Au réveil, c'est la nuit,
c'est l'automne.
Insensiblement, l'hiver est en train de s'annoncer.
Sur le lac, à sa manière obstinée et fidèle,
le bateau du pêcheur scintille,
présence rassurante.
ça et là, des lumières s'allument,
une voiture passe, 
puis un camion,
solidaires.
appartenant eux-aussi à la communauté 
des lève-tôt
qui vont mettre en route la journée.

19 sept. 2016

Voyager : cabinet portrait


Photo du net


Il y les unisexes et les sexuellement orientés.
Il y a les propres et les carrément nets.
Il y en a parfois même des luxueux, des sophistiqués.
Il y a les originaux, les carrément confortables. Les étonnants.
Il y a ceux des autoroutes, des trains, des stations d’essence.
Et les aseptisés dans les aéroports.
Il y a les occupés. Et les hors d’usage. Il y a ceux qui se font attendre.
Il y a ceux dont on dit qu’ils sont un reflet de la qualité de l’établissement.
Il y a ceux qui sont au fond, à droite.
Il y a les bouchés. Et les carrément sales. Les inondés.
Il y a les malodorants. Et les carrément repoussants.
Il y a ceux dont il faut vraiment, vraiment avoir besoin pour persévérer.
Ceux qui nécessiteraient d’en faire une, de toilette.
Ceux dont l’aisance n’est que dans le nom.
Il y a ceux où l’on se pose la question : mais pourquoi, alors qu’il y a du papier et une chasse en usage, les trouve-t-on dans cet état ?
Ceux dont les graffitis sont quelque fois amusants.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à la fin de tout voyage, j’en ai vus de toutes les couleurs, et j’ai toujours l’impression, contrairement au mot usuellement épinglé, que je les quitte dans un état plus propre qu’à mon arrivée. Je fais en sorte que l'eau coule, je remplace un rouleau, j'essuie.
Et par ces petites choses, insignifiantes, en pensant à mon prochain (ou à ma prochaine), je crois rendre le monde un tout petit peu meilleur. 

18 sept. 2016

Habiter : petite musique de jour



Certains dimanches matin
qu'il est bon d'entendre 
tout simplement
la pluie
tintinnabuler 
contre les vitres
et de savoir qu'il n'y a absolument rien
rien à faire.

17 sept. 2016

Vivre : ad nauseam


Il m’arrive encore quelques fois - de plus en plus rarement -de retourner en pensée dans la basse cour, dans la très basse cour, où je m’étais résolue à passer les dernières années de ma vie professionnelle. Aussitôt, la nausée me saisit. 
Plus que les locaux (assez sordides), plus que les tâches (plutôt répétitives), c’est l’atmosphère qui me revient en mémoire, cette atmosphère de petitesse, de soumission, de conformisme exacerbé. Les mesquines manipulations de Mme B. pour être et rester en haut du perchoir en divisant, en distribuant des bons et des mauvais points. Les échines incurvées de certaines gallinacées, à la sortie des entretiens individuels. Dans leur attitude courbée et satisfaite, en refermant la porte, on pouvait lire leur veule et légitime jubilation d’avoir balancé comme il se devait, leur contentement d’avoir obtenu une quittance, un moindre droit. 

Et puis, les échos des discours banals, des médisances en tous genres, sur les uns, sur les autres, sur les absents, naturellement.


Je me sens salie par mon aptitude au souvenir. Tout mon corps s’arque-boute dans un grand beurk en ces moments de réminiscence. Alors il me faut bien écouter quelqu’un comme Erri De Luca pour retrouver un monde digne et droit. Hier, ce fut un moment de bonheur, un intense moment de soulagement, que de savoir que des êtres humains de sa trempe existent.

Quand il m'arrive de sentir que mon temps est peu de chose, je pense à celui qui s'écoule simultanément dans bien des endroits du monde et qui passe près du mien : ce sont des arbres qui chassent des pollens, des femmes qui attendent une rupture des eaux, un garçon qui étudie un vers de Dante, mille cloches de récréation qui sonnent dans toutes les écoles du monde, du vin qui fermente au soutirage, toutes choses qui arrivent au même moment et qui, alliant leur temps au mien, lui donnent de l'ampleur. (Trois chevaux, trad. Danièle Valin, p.106, Folio n°3678) 

16 sept. 2016

Vivre : let it be / 5


Quelle que soit la langue dans laquelle on lui parle, elle accueille ses clients par 
un sonore "Elllo".
Elle dit "Iessè". Elle dit "Tèniouroze".
Elle ne lève pas la tête,
trop occupée à coudre une commande
pour une "Américannecliennetè".
Puis elle parle de "frichipinguinnedeStétès".

Dans la boutique, 
les linges, les serviettes, les draps,
rien à redire :
tout est "homméééde".