Donne di Terracina / 1914 / Amedeo Bocchi /Palazzo Reale / Pisa
"Quel bonheur certains jours de rencontrer des gens solaires, des gens qui sourient à l'imprévu, acceptent les écarts, les retards, des gens qui ne trouvent pas à s'indigner à râler à tancer pour la moindre incartade, des gens qui ne réclament pas que tout file toujours et obligatoirement droit, qui comprennent ou qui acceptent ce qu'ils ne comprennent pas, qui dans tous les cas n'interprètent pas !"
"Des gens normaux, quoi !"
"Ah! si seulement la norme, c'était ça : laisser naître l'imprévisible autour de soi!"
Galleria de l'Accademia / Modèle en plâtre d'un cheval du quadrige de Saint-Marc
Je me souviens l'hiver dernier, traversant les salles du rez de l'Accademia, je m'étais arrêtée un long moment devant ce modèle en plâtre, une copie réalisée en 1817 à partir d'un des chevaux qui surplombent l'entrée principale de la Basilique de Saint-Marc.
Photo tirée du net
Si l'on expose dans les Gallerie un moulage en plâtre, ce sont également des copies que les visiteurs de la place ont communément sous les yeux. En effet, depuis 1982, les originaux ont été mis à l'abri de la pollution et des intempéries au Musée de Saint-Marc, aménagé au premier étage de la basilique. Ces chevaux ont eu une histoire tourmentée et les chercheurs se sont longuement interrogés à propos de leur origine.
vue depuis la terrasse
Après moult recherches, il est apparu que la réalisation de ces sculptures majestueuses remonte à l'époque romaine, entre le IIe et le IIIe siècle apr. J.-C. Il est très probable qu'ils proviennent de l'île de Chios et qu'on les ait destinés à orner le grand hippodrome de Constantinople sous le règne de Theodose II.
C'est au cours de la quatrième croisade, après la défaite des Byzantins, que ces chevaux furent amenés en tant que butin de guerre à Venise où on les plaça dès 1254 sur la terrasse qui surmonte le portail curviligne de la basilique.
Ils y restèrent jusqu'à ce que Napoléon, lors de son occupation de la Vénétie en 1797, les trouve à son goût et décide de faire main-basse sur ces merveilles. Il les fit expédier à Paris, les destinant à parachever son Arc de Triomphe du Carrousel. Mais le Traité de Vienne mis fin au pillage et le quadrige retrouva son emplacement vénitien en décembre 1815.
Au cours du XXe siècle, durant les deux guerres mondiales, on les retira une nouvelle fois pour les préserver de possibles dommages.
Il est difficile de percevoir les subtilités artistiques et le réalisme stupéfiant de ces œuvres classiques quand on les voit depuis la place, en contre-plongée, au milieu des milliers de détails ornant la façade. C'est pourquoi cette imitation, dans sa pâle version muséale, m'a fascinée. Je restai longuement absorbée dans un dialogue silencieux tant cet animal semblait avoir de choses à exprimer.
Le sculpteur anonyme avait non seulement su rendre les muscles et les tendons, les oreilles dressées, les veines saillant sur le museau, le frémissement des naseaux, la bouche semi-ouverte comme s'il était sur le point de parler. Il avait aussi et surtout donné à son regard une profondeur peu commune. A quoi pensait donc ce fier animal ? Qu'était-il censé contempler ? Il serait difficile de croire la bête intéressée par des questions de fourrage ou d'étriers. C'est une statue triomphale et altière. Mais par-delà sa fonction première, le cheval semble avoir des pensées profondes, chargées d'humanité, des réflexions sur la vie, son sens et sa durée. Il apparaît sur le point de s'exprimer, avec dans ses yeux une forte compassion, mêlée à une certaine gravité non dénuée de tristesse. On peut ainsi passer des heures devant l'art statuaire.
En sortant, il ne me restait plus qu'à traverser le pont en bois de l'Accademia et diriger mes pas vers la Piazza pour y poursuivre l'échange avec le bel animal et ses congénères, méditant sur leur créateur, leurs vicissitudes et tous leurs mystères.
San Marco salva un Saraceno dal naufragio / Tintoretto / Gallerie dell'Accademia / Venezia
Insensiblement, ça et là, et sans qu'on y prenne toujours garde, les incivilités commencent à percer et même à s'imposer. Ici, un cri de rage. Là, un refus de répondre. Plus loin, des insultes pour rien. Les frustrations des uns rejoignent les tensions des autres, les gens craquent et se sentent légitimés à craquer. Les portes claquent, les mots fusent et on voit on entend des choses qu'on n'aurait pas pu imaginer voir et entendre il y a encore peu. Certains se plaignent et parlent d'avant. OK. Avant. Mais c'était exactement quand, cet avant ?
Le monde d'après, celui dont tant de gens rêvaient il y a encore... disons... trois ans... le monde d'après tel qu'il émerge par touches progressives ferait presque regretter le décrié monde d'avant avec toutes ses innombrables défaillances. Aujourd'hui, ceux dont la vie professionnelle est chargée de pressions estiment tout à fait normal de se lâcher durant leurs jours de congé. Ceux qui n'ont plus les moyens de s'offrir de quoi décompresser - décompresser plus, plus souvent et plus longtemps - s'arrogent le droit de le faire savoir à qui mieux mieux. La rage consiste à toujours renvoyer les responsabilités ailleurs.
L'autre jour, une jeune mère s'est vue houspillée au motif que ses deux bambins marchaient et ne traversaient pas en courant. Plus tard, une enseignante remise en question ne savait plus quelle attitude adopter face à deux parents : que répondre quand le problème était forcément au-dehors et surtout pas dans le comportement de leur enfant ?
Ceux qui se retrouvent au front se demandent : quelle attitude adopter? Comment réagir contre ces curieux mélanges d'agressivité et d'arrogance saupoudrés de niaise insolence. Comment retrouver son calme quand il se fait la malle ? Comment prendre de la hauteur, autant que possible ? Dire sans réagir et sans se laisser démonter ? Le monde des Bisounours n'existe pas - et du reste on n'en voudrait pas - mais pas question de faire place à des zones de non-droit. Garder le cap, soutenir les liens, tourner le regard vers ceux qui sont en mesure d'affronter leurs frustrations, prendre soin de soi pour pouvoir veiller sur les autres. Valoriser ce qui va bien. Valoriser plus que jamais. Valoriser.
la Guarigione di / Mansueti / Gallerie dell'Accademia / Venezia
C'est quand la troisième vendeuse est revenue avec une mine navrée, non, pas ma pointure, mais seulement deux tailles en-dessous, et rien d'autre, pas même une taille plus grande comme me l'avaient annoncé ses deux collègues, oui, vraiment dommage, ce modèle en cuir si original, orange mais pas trop, un modèle asymétrique avec sa boucle élégante, promettant d'avancer souplement, de pouvoir marcher loin et longtemps, l'idéal pour les soirées d'été, et pourquoi pas pour plusieurs longs étés, c'est à ce moment précis que je me suis remémoré une série de visages et de situations et que j'ai réalisé pleinement le sens de l'expression : trouver chaussure à son pied.
Je devais aller chercher ce soir-là quelqu'un qui rentrait tard. La jauge assoiffée commençait à voir rouge. Quelque part, très loin, ailleurs, le soleil virait à l'orange. J'ai fait un crochet jusqu'à la station. C'était une soirée d'été très ordinaire, les parfums dans l'air, les derniers retardataires ou peut-être quelques premiers fêtards. L'endroit grouillait tel un insecte saoul qui ne sait plus trop comment faire, se servir à
la pompe, acheter des cigarettes, se payer de quoi boire un dernier verre. Sur les visages se lisait une fatigue huileuse, les corps paraissaient devoir lutter pour se mouvoir.
Il y avait quelque chose de terriblement banal dans cet endroit auquel par essence on n'accorde aucune attention, où l'on s'arrête et on repart, tant de fois, anonyme, sans rien voir, dans l'urgence de combler le vide et de faire le plein. Mais les stations-service, comme les gens, changent d'apparence quand ils échappent aux habitudes. Ce soir-là, tout se montrait sous un autre éclairage : Un homme lent et ridé regagnait sa voiture vaguement cabossée sur les côtés. On aurait dit qu'il allait retrouver un animal familier. A la caisse, une femme courbée se hâtait d'emporter un bocal pour des pâtes vite avalées. Un garçon prenait le temps d'hésiter entre deux marques de bière. Un père de famille harassé par sa journée, absent, écrasé, se faisait secouer par les soupirs de ceux qui piétinaient derrière.
La vie se dévoilait, insignifiante au possible, et pourtant incroyablement noble, dans son indéniable vérité. Ça sentait le quotidien, et la peur souterraine, et la solitude pleine, le travail accompli, le travail subi, et les divers soucis, et le besoin de retrouver son abri. On aurait voulu leur poser une main sur l'épaule. On aurait voulu leur dire je comprends, moi aussi. C'était une fraction d'été comment il y en a tant. Rien de spécial, vraiment, juste un de ces moments à contre-temps où se révèle ce qui nous est commun.