mardi 27 janvier 2026

Vivre : Still life / 189

 
 
Un pullover vintage, trouvé chez l'Anglais, au tournant du siècle, porté par R. depuis... peut-être vingt-cinq ans. (Pourquoi est-ce qu'on a toujours appelé cette boutique de vêtements masculins à deux pas du Rialto "chez l'Anglais" ? Je l'ignore. Le magasin, qui survit encore, porte le nom de son propriétaire, un authentique Vénitien dont les cheveux blonds ont progressivement blanchi au cours des années. Les habits vendus sont "made in Italy" et la clientèle le plus souvent locale. Va savoir...) Le fabricant a mis depuis longtemps la clef sous la porte, mais il produisait des pièces en laine de première qualité, si bien qu'on en trouve encore sur Vinted quelques exemplaires de plus en plus rares et prisés.
Même les meilleurs connaissent quelques faiblesses. Ainsi, dernièrement le bord inférieur commençait à s'effilocher. Mais, quoi ? Laisser tomber un modèle 100% laine pour quelques mailles sur le point de filer ? Ni une ni deux j'ai pioché dans mes réserves et trouvé de quoi surfiler et renforcer le bas des côtes.
Cela dit, vu sa résistance, le vaillant a de quoi tenir encore vingt-cinq années. 
 


 
  

lundi 26 janvier 2026

Vivre : marche arrière!



Contrariété entre toutes : alors que je commençais tout juste à mettre mes pas dans les pas de l'hiver, à apprécier les matins glacés et les racines amères, que j'avais ressorti toutes les paires de gants et les meilleurs pullovers, que j'aimais à me lover dans des plaids et que j'avais repris goût à paresser en douceur, que j'avais instauré le rite du thé de seize heures, voici que le printemps m'envoie ses avants-courriers. Quelque chose dans l'air, malgré les degrés et les rigueurs annoncées, quelque chose dans les chants, un je-ne-sais-quoi de doux et de suave, un frémissement dans la lumière, et dans les prés les premières primevères, et voici que s'annonce un renouveau, inexorablement, et moi, moi, prise de court, mise au pied du mur, je refuse de me mettre au vert et réclame un rab de froidure! 
 
 
 
 

dimanche 25 janvier 2026

Vivre : l'hiver, le lac

 

ici, la nage, c'est au choix :

eaux troubles ou plein brouillard
 


samedi 24 janvier 2026

Vivre : midi, la brasserie

 
Portrait de Tommaso Gricci / Pietro Benvenuti / Museo / Arezzo
 
Midi passé. La salle est belle, vaste. Le plafond orné de stucs. Une galerie court sur la moitié de la surface. Seule pendant quelques minutes, on ne se prive pas d'observer l'espace. Les tables sont presque toutes occupées. C'est l'heure du coup de feu. Il y a là des gens réunis par des repas d'affaires, mais aussi des amies qui se retrouvent pour échanger, des adultes qui invitent leurs parents âgés. Des collaborateurs, des coachs et des coachés. 
Soudain, une table occupée par deux personnes attire l'attention. Plus précisément, il s'agit d'un homme. Un homme qui fait face à son interlocuteur dont on ne distingue que le dos. Cet homme a quelque chose de particulier : il fixe intensément son commensal. Il le regarde, il le regarde vraiment. Il a le regard bienveillant, le regard qui invite à la confidence. Peut-être a-t-il un léger sourire sur les lèvres. L'autre parle, parle beaucoup, car l'homme n'est que dans la relance. Tout, dans sa gestuelle et dans son attitude appelle à la confiance. Est-il un ami cher à qui se raconter ? Est-il un collègue disposé à écouter ? Impossible de le savoir, mais tout, en lui, évoque la disponibilité. Il n'y a chez lui aucune trace de séduction, ou d'exercice forcé. Il est à l'écoute. Il est.
Il y a des attitudes d'ouverture comme ça, qui frappent et qui inspirent. Parfois des inconnus nous apprennent des choses sur nous, sur nos besoins ou nos désirs. Parfois aussi, ils nous donnent des leçons de savoir-vivre. 
 
 
 

vendredi 23 janvier 2026

Vivre : Still life / 188

 

 
On avait repéré le pullover dans une vitrine près du campo Santi Giovanni e Paolo. Personne à l'intérieur, mais un petit message affiché invitait à sonner. Ce qu'on a fait, plusieurs fois, sans que personne ne réponde. Un passant nous a glissé en vénitien qu'il fallait contourner le palazzo, traverser le petit pont et se rendre dans l'autre magasin, destiné aux hommes, lequel serait certainement ouvert en fin d'après-midi.
La vendeuse était là, qui n'avait rien entendu et nous a proposé de nous guider vers la première boutique en empruntant le raccourci à travers le rez du palais. Nous avons traversé le portego, le grand corridor central reliant la porte de terre à la porte d'eau, par laquelle s'effectuaient les livraisons depuis le canal. Il était terriblement humide et terriblement élégant, ouvert sur une cour où il devait faire bon l'été, à l'abri des fortes chaleurs. Tandis que j'essayais quelques modèles, elle nous a expliqué que la propriétaire louait à la semaine l'appartement de 500 mètres carrés situé au piano nobile. Un peu grand pour nous, quand même ... 
Ces immenses palais du Cinquecento ont tant d'histoires, liées à la micro et à la grande Histoire. Le journal online éNordEst racontait en 2023 comment des espaces exigus du grenier ont servi durant le fascisme à cacher des ouvriers juifs de l'entreprise de matériel naval créée par le grand-père de Patrizia, l'actuelle propriétaire. Le faste et le désespoir. Venise a tant de mystères!
Maintenant, chaque fois que j'enfile ce pullover, la chaleur de sa laine vient me rappeler le clapotis provenant du rio Santa Marina, notre souffle embué dans l'ombre profonde et le bruit de nos pas traversant le portego désert. 

 

jeudi 22 janvier 2026

Regarder : stupeur, réalité, énigme

 
La parque Lachésis / 1660-65 env. / collection privée
 
détail avec titre et signature de l'artiste
 
 
Aux Galeries de  l'Accademiétait présentée cette année l'exposition d'un peintre du XVIIe siècle qui m'était inconnu : Pietro Bellotti (1625-1700). Il s'agit d'un artiste lombard, né sur les bords du lac de Garde, près de Brescia et arrivé très jeune à Venise où il s'est fait connaître assez rapidement, avant de poursuivre sa carrière ailleurs dans la Péninsule et en Allemagne dès 1670. J'ignore si j'avais déjà vu certains de ses tableaux, car c'est typiquement le genre de peinture devant laquelle je passe très rapidement dans les musées. Généralement, j'accorde toute mon attention à l'art médiéval ou Renaissance qui précède cette période et ensuite j'ai tendance à décrocher, je fonce à travers ces salles avec un peu de mauvaise conscience, comme s'il n'y avait rien à en retenir, à la fois par lassitude et aussi par manque d'intérêt. Je ne retrouve ma motivation que devant des œuvres plus tardives, au seuil du XXe siècle.
 
La parque Lachésis / première version : 1654 / Staadsgalerie / Stuttgart
 

 
détails signature et main
 
Mais cette fois-ci l'exposition était très bien documentée, elle avait été installée en bonne place au rez du musée, avec des toiles mises en valeur par des fonds rouge, vert et bleu. On prenait grand plaisir à observer l'évolution de l'artiste, dans la mouvance de son époque, s'attachant à un fort réalisme, avec une orientation progressive vers des scènes de genrePietro Belotti approfondit ses sujets en négligeant peu à peu les paysages et les décors et en se focalisant de plus en plus sur les personnages. En traitant ces portraits, son travail frôle l'hyperréalisme. On pourrait dire que sa manière le rend quasiment contemporain.  Par exemple, quand il s'applique à peindre les détails du visage, de la gorge et des mains des deux Parques ci-dessus, tannés par le soleil et les travaux quotidiens. Ainsi représentées, elles n'ont rien d'enjolivé ni d'altier : ce sont des femmes du peuple qui sont portraiturées. C'est en les traitant comme si elles méritaient autant d'intérêt qu'une femme de haut rang que le peintre leur confère élégance et noblesse.
 
Il en va de même pour d'autres tableaux tels que ceux-ci, représentant une vieille femme et deux versions très similaires de Socrate : 
 
Vieille femme voilée / env.1655 / Ca' Rezzonico / Venezia
 
 
Socrate (en bleu) / Brescia / collection privée
 
Socrate (en rose) /  Brescia / collection privée
 

Popolani all'aperto / coll. Gallerie dell'Accademia / Venezia
 
Au fil du temps, le travail de Bellotti évolue vers toujours plus de réalisme et de crudité. Dans ce tableau plus tardif, Des paysans en plein air, peint entre 1685 et 1690 et qui vient d'être acquis par le Ministère de la Culture italien, il s'éloigne des thèmes élevés ou cultivés pour traiter franchement des sujets populaires, en veillant toujours à leur conférer une dignité certaine. Cette femme occupant le centre de la toile, avec sa large manche rouge tranchant sur le reste du tableau peint au moyen d'une palette aux tons brun et beige est solidement plantée. Elle se tourne vers le spectateur et le toise avec une hauteur qui tient presque du défi. Elle le regarde d'égale à égal et semble lui dire "Oui, je reprise un vêtement, et quoi ? Saurais-tu faire ce que je fais là ? Ne me fais pas perdre mon temps je te prie! "


  Popolani all'aperto / coll. Gallerie dell'Accademia / Venezia (détail)
 
Après la visite, on se dit que décidément un musée n'est pas un mausolée. Il ne doit pas renfermer des trésors, mais permettre des découvertes. En ce sens, les trois commissaires de l'exposition (Filippo Piazza, Francesco Ceretti et Michele Nicolaci) ont parfaitement réussi leur travail : nous faire connaître et peu à peu apprécier le Seicento mal aimé.
 

mercredi 21 janvier 2026

Regarder : les trop-pleins des places vides

 
Luigi Ghirri / Brescello / Piazza e chiesa di S. Maria Nascente / 1989
 
Ce soir-là, il était tard et on avait de justesse pu se glisser à l'intérieur du palais, On s'était retrouvés devant cette photographie de Luigi Ghirri. La nuit sur l'image faisait écho à celle qui était en train de tomber sur la cité. Il y a des images qui vous immobilisent et vous imposent le silence, qui vous inondent d'émotions avec une tranquille évidence. Les émotions, ensuite, à vous de les identifier, d'en trouver l'origine et la fonction, de les explorer. 
Une place vide et, dans cet espace carré, désert, inondé de clarté (sans qu'on puisse trop savoir d'où cette clarté provenait) une statue érigée. Au fond, face à l'objectif, une église à la façade classique, tout au fond encore, quelques voitures garées. Sinon : rien. Le vide. Ou si peu de chose. Et c'est ce rien qui nous a très vite fascinés. A tel point qu'on aurait voulu pouvoir emporter le tirage avec soi et pouvoir le regarder à l'infini, de préférence le soir, car il donnait accès à un monde intermédiaire, entre veille et sommeil, celui où les souvenirs et les rêves s'entremêlent. 
 
On a repensé immédiatement à la photo qu'avait prise à Spilimbergo Bernard Plossu découverte au musée Granet il y a quelques années :
 
Bernard Plossu / Spilinbergo / 2008 / exposition au musée Granet / Italia discreta / 2022
 
Un cliché qui avait été pris de jour, mais il en émanait le même silence et la même étrange clarté. On a repensé aux billets qu'on avait écrit ici et ici évoquant ces émotions qui font irruption devant des paysages - urbains ou pas - qui viennent vous parler de lieux essentiels, de l'enfance toujours vivante, de mots et de sonorités où l'on s'est sentis ancrés. Un appel à méditer qu'on peine à comprendre mais qu'il s'agit de vivre et d'écouter. Il y a comme ça des images qui apaisent et qui inspirent, qui consolent et qui rappellent. Tout le contraire de l'exil.